Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Avril 1961 - Un épisode méconnu du putsch des généraux à Oran : le maquis de Canastel

par Saddek Benkada*

Paisible hameau connu pour sa station climatique, ses falaises et sa forêt de conifères, situé dans la proche périphérie d'Oran, le hameau de Canastel, relevant à l'époque, de la commune d'Arcole (act. Bir El-Djir), cache une autre réalité. Une grande partie de son territoire appartient au domaine militaire : caserne, batterie de défense, tirs de feu en mer, champ de tir. Le tableau de paysage agreste du hameau est particulièrement assombri par un lieu aménagé dans une clairière de chênes-liège qui servait à l'armée coloniale de lieu pour les exécutions capitales.1

En ce début de février 1961, le paisible hameau va servir de décor à une des plus lamentables tentatives d'implantation d'un «maquis» O.A.S.

Déjà, lorsque l'O.A.S. était encore dans les langes à Madrid ; le 14 février 1961, le capitaine Jean-René Souètre2 et André de Brousse de Montpeyroux un officier des S.A.S. et René Villard, chef civil algérois du mouvement ultra France-Résurrection décidèrent de mener une action de force inédite contre le pouvoir gaulliste, la première du genre, par la création d'un maquis à Bouguirat (Mostaganem). Les trois hommes s'installent avec leurs hommes, en prenant pour base la «ferme Marcel» : le «premier maquis Algérie française», venait d'être créé.3

Bien que ne figurant pas sur la liste des éléments appréhendés à Bouguirat, le sergent-chef, Marcel Petitjean, n'en était pas moins un des éléments actifs de ce «maquis». Ancien légionnaire du 5è R.E.I. en Indochine, puis en Algérie, Marcel Petitjean, quitte la Légion en 1956. Fervent partisan de l'Algérie française, rejoint le réseau France-Résurrection auquel appartenait la majorité des «maquisards» de Bouguirat.

Au lendemain même du putsch des généraux du 21 avril, une mésentente s'installe au sein du directoire de l'O.A.S. oranaise ; Charles Micheletti se fait particulièrement remarquer par le harcèlement pressant qu'il exerce sur le général de Pouilly, commandant du corps d'armée d'Oran pour le contraindre de rallier les insurgés d'Alger. De cet imbroglio oranais voilà qu'un personnage pour le moins inattendu s'invite au «bal des maudits», le sergent chef Marcel Petitjean.

A la suite du démantèlement du maquis de Bouguirat, avant d'intégrer l'O.A.S. Marcel Petitjean s'octroie le titre de commandant et entend assumer seul la continuité du réseau démantelé ; et, entreprend aussitôt de recréer le maquis de Bouguirat en assumant seul sa continuité en choisissant cette fois-ci, la forêt de Canastel, toute proche d'Oran.

Prenant exemple sur l'organigramme de l'O.A.S., il calque l'organisation de son maquis sur celle de l'organisation subversive. Le fonctionnement s'effectue autour de 5 bureaux (état-major et effectifs, renseignement, transport, opérations, collectes). Les effectifs de ce maquis sont d'environ 400 «maquisards», composant 4 commandos de 47 hommes.4 Reçu par le général Challe qu'il a rencontré avant le déclenchement du coup de force d'avril, il obtient de lui l'autorisation de porter le grade de capitaine. Profitant de l'état de surexcitation qui s'est emparé de la population européenne à la nouvelle du putsch et, de la détérioration de la situation sécuritaire qui prévaut à Oran du fait de la totale complicité des éléments de «force de l'ordre» (police, C.R.S. gendarmes…) qui sont de recrutement local entièrement acquis aux généraux félons ; le «capitaine» Petitjean, n'attendant même pas que le général Gardy prenne la place du général de Pouilly, quitte avec ses hommes la forêt de Canastel et parade, en toute impunité, avec ses commandos en uniforme acclamé par les Oranais et se permet même d'ouvrir un bureau de recrutement dans le garage de son ami Rochon. Enhardi par le nombre de volontaires locaux qu'il venait de recruter. Petitjean se positionne dans ce nouvel échiquier local comme interlocuteur incontournable, capable d'influer sur le cours des événements. Pour donner une preuve de son efficacité, il fit arrêter des fonctionnaires fidèles au gouvernement.5

Après avoir rencontré une première fois, la veille, le général Gardy, il devait le revoir le lendemain mercredi 26 avril à 11h30, à Château-Neuf, pour recevoir de lui les dernières directives. Mais une fois arrivé à Château-Neuf, accompagné d'une trentaine d'hommes entassés dans trois voitures 403 et une camionnette, l'ex. sergent-chef Marcel Petitjean, au lieu des paras promis par les représentants de Challe à Oran, ce sont des gendarmes qui l'accueillent et le prient gentiment d'aller faire son cirque ailleurs ; car, ceux sur qui il comptait en l'occurrence Gardy et Argoud, à l'annonce le mercredi 26 avril, de l'échec du putsch et la reddition du général Challe se retrouvant complètement isolés à Oran, profitant de la retraite des légionnaires et des paras des colonels Masselot et Lecomte, abandonnent la ville dès 15h ; moment où, le général Perrotat fort des factions loyalistes réoccupe Château-Neuf, siège du C.A.O.

Gardy, escorté jusqu'à Alger par les régiments de Masselot et Lecomte, se fond dans la clandestinité civile tandis qu'Argoud opte pour l'exil et gagne en compagnie du colonel Lacheroy, par avion, l'Espagne, grâce à la complicité d'agents du S.D.E.C.E.

Petitjean, pour le moins qu'on puisse dire, dépassé par les événements, ignore totalement qu'à Alger, dans la soirée du mardi 25 avril, s'en était déjà fini avec le «putsch d'opérette».6 Dès lors où le général Challe avait invité les chefs de corps des régiments ralliés à regagner leurs cantonnements.7

Profondément dépité de la tournure prise par les événements, Petitjean, décide, avant de rejoindre Gardy et Argoud sur la route d'Alger, de se rabattre par vengeance et par lâcheté sur les gardes affectés au chenil de la police pour s'emparer de leurs armes, un fusil-mitrailleur et quelques mitraillettes.8 Marcel Petitjean persiste dans son raisonnement de petit sergent croit qu'Argoud va engager les régiments de Masselot et Lecomte à Alger, il se lance à la poursuite de leur colonne. Il réussit tout de même à franchir les nombreux barrages établis sur la R.N. 4 (route Oran-Alger) et fait la jonction avec le convoi avant Aïn-Defla, bloqué par un barrage de blindés d'un régiment de dragons. Dans le convoi se trouvaient tous les comploteurs, les colonels Masselot et Lecomte, le général Gardy, les colonels Argoud et Lacheroy, le lieutenant de vaisseau Guillaume et le capitaine Pompidou, aucun n'ait pu avoir le courage de forcer le barrage du régiment de dragons. Seul Petitjean, a joué le tout pour le tout, en se présentant à l'officier commandant les blindés qui coup de chance connaissait Petitjean de réputation, ce dernier, lui laisse entendre que s'il se constituait prisonnier à l'expresse condition que ses hommes restent libres, le convoi pourrait poursuivre sa route vers leurs bases de départ, dans l'Algérois et le Constantinois.

Le général Hublot informé de la reddition de Petitjean se déplace lui-même dans sa Peugeot de fonction et le ramène à Oran. «Argoud et ses compagnons, après avoir retiré leurs galons et dissimulé leurs képis et casquettes, sans se douter qu'ils doivent la liberté au sacrifice de Marcel Petitjean, se mêlent aux paras dans les camions et les jeeps.»9

Arrivé à Oran, le général Hublot traite à Château-Neuf le sergent-chef avec tous les égards dus à un officier. Sans tarder et devant les intransigeances déplacées, le général Hublot confie son prisonnier à ses officiers qui lui retirent son arme et l'embarquent dans un avion qui décolle en direction de Marseille, où il se retrouve le jour même à la prison des Baumettes.10

En conclusion, le maquis de Canastel est l'exemple concret de la série d'échecs cuisants menés par les jusqu'auboutistes extrémistes européens pour implanter des «zones libérées» en Oranie.11

La déconfiture du maquis de Bouguirat n'a pas apparemment servi de leçon à Marcel Petitjean. Tout se joua contre ce dernier à Oran, la ville, où il espérait imposer sa présence sans qu'il ne tienne compte des nombreux aléas.

Le tandem Gardy-Argoud empêtré dans une rivalité tenace dans laquelle chacun des deux compétiteurs compte gagner en leadership sur l'autre, conduit à entraîner un imbroglio à Sidi Bel-Abbès qui eut pour conséquence de faire hésiter la Légion étrangère à rejoindre la dissidence oranaise; et surtout, là, où personne ne s'y attendait et qui a énormément aider à faire basculer le rapport des forces en faveur des forces loyalistes, c'est incontestablement la ferme position de la marine française qui a fait de la base de Mers El-Kébir,12 le bastion de la résistance anti-putschiste.

*Historien, chercheur associé au CRASC

Notes :

1- Pendant la guerre de libération de nombreux moudjahidine condamnés à mort y furent passés par le peloton d'exécution. Le premier fusillé fut Djillali Negadi, le 1er juin 1959 à 6h. 12 du matin. Le même chêne qui a servit à leur exécution, a continué, malheureusement; même après l'indépendance, à remplir la même funeste fonction; rappelons que le colonel Chaâbani y fut passé par les armes le 3 septembre 1964.

2- Souètre, officier des Commandos parachutistes de l'air, partisan acharné de l'activisme ultra, surnommé par ses proches le « Robin des Bois de l'Ouarsenis ». Il est le parfait exemple des paras reconvertis dans le mercenariat international. On a cru voir sa trace aux États-Unis en novembre 1963, où on le soupçonne avoir participé à l'assassinat de Kennedy.

3- Au cours d'une opération de routine effectuée par des éléments de la gendarmerie locale, un premier groupe composé de 22 « maquisards » fut neutralisé le 21 février ; le restant le 26 février 1961.

4- DARD Olivier, Voyage au cœur de l'OAS, Paris, Perrin, 2005/ Éd. Sédia, Alger, 2005, p. 85.

5- Parmi les personnes arrêtées sur ordre de Petitjean, figurent les inspecteurs de police, Bourdon et Brand, chargés de la protection du maire Henri Fouques-Duparc.

6- L'expression est de Pierre Montagnon, pourtant un irréductible partisan du mouvement ultra. Pierre MONTAGNON, La Guerre d'Algérie : genèse et engrenage d'une tragédie, Paris, 1984, Pygmalion-Gérard Watelet, 1984, p. 350.

7- Tandis que les généraux Challe et Zeller se rendent, Salan et Jouhaud prennent la fuite et choisissent la clandestinité. Michel Winock, « Avril 1961 : le putsch qui a fait pschitt », L'Histoire, n°363, avril 2011.

8- Le chenil de la police était situé, derrière la maison Berliet, à proximité de la caserne des C.R.S. et des gendarmes mobiles, avenue Dumont d'Urville, faubourg de l'Hippodrome, actuellement occupée par l'Unité de maintien de l'ordre de la Sureté nationale.

9- Sur les détails de cette péripétie voir FLEURY Georges, Histoire secrète de l'OAS, Paris, Éd. Grasset et Fasquelle, 2002, p. 315.

10- Suite à son implication dans les événements d'avril 1961, Marcel Petitjean (1931-2008), fut condamné à 15 ans de réclusion criminelle et gracié en décembre 1965 après quatre ans passés à l'Ile de Ré. En 1970, il s'engagea de nouveau dans la Légion et fut affecté en Corse jusqu'à sa retraite en 1976, date à laquelle il créa alors une société privée de sécurité.

11- Dont le dernier en date, remonte à mars 1962, tenté par le bachagha Boualem, dans la région de Chlef

12- Dans la nuit du 24 avril 1961, l'amiral Querville qui s'était enfui d'Alger ordonne l'appareillage dans la rade de tous les bâtiments dont il disposait. Parmi eux l'escorteur rapide le Picard que commande le capitaine de corvette Philippe de Gaulle, le fils du chef de l'État français.