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Le départ d'Abdelaziz Bouteflika ne suffit pas

par Paris : Akram Belkaïd

Nous y sommes, nous y voilà. A l'heure où je boucle cette chronique, je ne sais pas encore si le Conseil constitutionnel a répondu favorablement à l'appel du général Ahmed Gaïd Salah de déclarer, après s'être réuni de plein droit, le président Abdelaziz Bouteflika inapte à assurer ses fonctions. Un refus de la part d'une institution qui, jusque-là n'a guère brillé par sa témérité et sa capacité à résister aux pressions des maîtres du pays, serait étonnant. Mais, sait-on jamais...

Dans les circonstances actuelles beaucoup de choses peuvent se passer, et d'autres surprises ne sont pas à exclure.

Mais partons de l'hypothèse que le Conseil constitutionnel s'exécute et constate l'inaptitude de celui qui ne fera donc pas un mandat 4-plus et encore moins une présidence à vie. Ah, quelle ironie ! Quelle cruelle punition pour les membres de cette institution qui ont validé la candidature du président à un cinquième mandat, assurant que sa santé lui permettait d'assurer ses fonctions. Tournez vestons et pantalons, messieurs ! Les ordres viennent de fuser et le vent a tourné. Remarquez, on peut aussi relever que le vénérable général a mis le temps pour reconnaître le son du clairon. Car cela fait au moins cinq ans que des personnalités algériennes réclament, en vain, à cor et à cris l'application de l'article 102. Il n'est pas le seul.

Des centaines de personnalités, algériennes et étrangères, ont entretenu le mensonge d'un président en pleine possession de ses moyens, doté d'une alacrité sans pareille. Il faudra bien un jour qu'elles s'expliquent.

Faut-il se réjouir de l'application de l'article 102 ? Disons simplement que cela arrive bien tard et que cela ne répond pas aux aspirations populaires. Depuis le 22 février dernier, plusieurs logiques antagonistes se chevauchent. On sait que la première tentation de l'état-major a été d'obliger les manifestants à rentrer chez eux au nom de la sempiternelle sécurité nationale, de la stabilité et de la nécessité de déjouer les complots opportunistes. Mais le nombre des manifestants, impressionnant et historique, la détermination et l'époque – celle des réseaux sociaux où tout ou presque est filmé - ont obligé celui qui est aussi vice-ministre de la Défense à faire machine arrière, écoutant peut-être ses pairs et subordonnés. Pour un temps, il a semblé qu'il faisait lien avec la population. En réalité, cette dernière n'a eu de cesse d'affiner ses revendications. Du refus du cinquième mandat, elle est passée, pour résumer, au « système dégage ».

Nous voici maintenant à la première croisée du chemin. Ahmed Gaïd Saleh veut une solution « constitutionnelle ». On peut interpréter cela comme étant un refus de l'armée d'adouber une voie qui pourrait s'apparenter à un coup d'État. Le problème, c'est que le chemin proposé, aussi respectueux soit-il, des textes fondamentaux, a une autre portée. L'emprunter, c'est maintenir le système en l'état. C'est engager le pays dans une vraie fausse transition avec un parlement décrédibilisé et un appareil ne demandant qu'à servir un nouvel élu, celui que l'on nous présentera comme l'homme de la situation. Comme on le fit pour Abdelaziz Bouteflika moins d'un an avant l'élection présidentielle de 1999.

Pour qu'une transition qui s'engage ait le minimum de crédibilité, il faudrait d'abord réviser la loi électorale, il faudrait réformer le statut des instances de supervisions du scrutin, il faudrait que les médias du service public soient débarrassés du fardeau de la censure et des directives. Bref, il faudrait un minimum de nettoyage en amont. C'est ce que les Tunisiens ont fait, vaille que vaille, entre 2011 et 2014. Il y a de quoi s'inspirer dans leur expérience. La raison commande de prendre le temps et d'écouter le peuple qui manifeste. Se contenter de mettre Bouteflika hors-jeu ne suffit plus.

De manière paradoxale, les marcheurs, les protestataires, ont exprimé une revendication non-constitutionnelle. Yatnahaw Gua3, qu'ils dégagent tous, est un mot d'ordre révolutionnaire qui n'a que faire du respect de la Constitution et des mécanismes proposés par l'article 102.

En quelques mots, les Algériens veulent de l'extra-constitutionnel, de l'extraordinaire. Ils veulent un processus où le système ne serait pas le seul à piloter le changement. Je ne suis ni juriste ni constitutionnaliste, mais il est évident que la créativité et l'imagination doivent être au rendez-vous pour répondre à cette aspiration.

Si l'on veut faire bosser encore un peu les députés de l'actuelle assemblée, demandons-leur d'acter l'empêchement du président puis de légiférer pour ouvrir la voie à une période exceptionnelle où les révisions évoquées, un peu plus haut, seraient mises en place. Cela se ferait sous la houlette et la surveillance d'une nouvelle instance dont le nom pourrait tourner autour du concept de structure dédiée à la « réalisation du changement voulu par la volonté populaire ». Et cela avec la participation de l'opposition, de personnalités de la société civile, de « sages », peut-être même de certains commis de l'État mais certainement pas de chevaux sur le retour qui furent aux affaires et qui pensent que le temps a effacé leurs échecs.

Le réflexe pavlovien dans cette affaire est de se focaliser sur les élections. Si cela passe ainsi, si les Algériennes et les Algériens sont appelés à voter pour un nouveau président d'ici l'été ou l'automne prochain, alors rien n'aura changé. On connaît la chanson et le système.

Un nouveau clan s'installera à la présidence, négociant des équilibres de pouvoir avec l'armée et les services de sécurité et le peuple sera de nouveau floué. Reste une question : l'armée qui vient donc de lâcher Abdelaziz Bouteflika acceptera-t-elle une remise en cause profonde du système ?