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Saint Augustin, l'Algérien (Suite et fin)

par Omar Merzoug

Le christianisme avait essaimé à Thagaste, si bien que presque tous les habitants s'étaient ralliés à la foi chrétienne. Le supplice de Firmus, un évêque, y avait été pour quelque chose. Mais il faut rappeler que le christianisme avait poussé de fortes racines dans la population qui avait pour langue et pour culture le latin et la latinité. Les indigènes numides eux, pratiquaient la religion traditionnelle et parlaient l'idiome punique surtout dans les campagnes, où l'usage du latin était rarissime. Bien que le législateur ait essayé, par des mesures et des lois de forcer les Numides à embrasser le christianisme et le latin, sa langue d'expression, il essuyait de fortes résistances et on n'osait aller plus loin de crainte des soulèvements, les Numides étant gens de caractère impétueux, prompts aux révoltes.

Puisque les parents d'Augustin n'adhéraient pas au même credo, la famille n'était pas religieusement unie. Mais il y a plus : Patricius et Monique ne se ressemblaient guère. Entre eux, la différence d'âge était significative. Patricius avait plus de quarante ans quand il s'unit à Monique. Il prit femme probablement par conformisme, et surtout parce que sa vieille mère, n'allait plus pouvoir tenir sa propre maison. Il est presque sûr que Patricius n'a pas vu ou rencontré celle qui allait partager son destin. Si elle était jolie, riche ou non, ces questions importaient peu, l'essentiel était de suivre la tradition qui imposait qu'on se mariât par devoir. Quand elle vint habiter la demeure de Patricius, Monique était à peine nubile, à l'époque, ce qui était vrai il n'y a pas si longtemps, les jeunes filles d'Afrique du Nord sont nubiles très tôt, et on les mariait vers 14 ans, quelquefois même avant. Il se peut que Monique fût plus âgée, et qu'elle se fut mariée à 17 ou 18 ans et eut très vite son premier-né, le frère aîné d'Augustin, Navigius et aussi une fille. En tout, Monique eut de Patricius trois enfants.

Quand elle épousa Patricius, Monique était une femme qui faisait honneur à ses devoirs de maîtresse de maison. Elle savait tenir sa langue et éviter de se laisser embarquer dans les querelles de voisinage, de colporter cancans et commérages. Si elle avait une foi chrétienne exaltée, chevillée à l'âme, elle savait se plier aux nécessités et composer avec les circonstances. La preuve est qu'il a fallu que la jeune épouse fasse preuve de patience et de savoir-faire pour faire la conquête de son époux comme Augustin le raconte dans Les Confessions: «Elevée ainsi dans la pudeur, elle fut donnée à un mari qu'elle servit comme un maître, elle souffrit ses infidélités au point de n'avoir jamais avec lui sur ce point aucune querelle» (Confessions, livre IX, chap.9). Et surtout Patricius, homme bon d'ordinaire, était sujet à de violentes colères. Il aurait pu rouer de coups sa femme si la dignité naturelle de celle-ci ne lui en avait pas imposé. Voilà comment un biographe français de Saint Augustin, du début du XXe siècle, commente ces moeurs qui heurtent les contemporains: «Ne jugeons pas de ces façons d'après les nôtres: nous n'y comprendrions rien. Les moeurs antiques, les moeurs africaines surtout, étaient un déconcertant mélange de raffinement extrême et d'inconsciente brutalité. Que Patricius n'ait pas été un scrupuleux observateur de la fidélité conjugale, c'était en ce temps-là, plus qu'au nôtre, un péché véniel aux yeux du monde».

Ces faits, nous les rapportons, parce qu'Augustin les raconte dans ses Confessions. Pour mettre en perspective le milieu et les moeurs du milieu où il est né, où il a grandi. En dépit de son horreur de l'école, ses parents avaient remarqué son intelligence. Il était de plus en plus question dans la famille de soustraire cet enfant doué à l'horizon borné de Thagaste. Mais le moyen de l'envoyer faire ses études plus complètes à Madaure (Mdaourouch) la grande ville du nord ? C'était une vieille cité numide qui revendiquait, fièrement, son antiquité, - on se souvenait que Madaure avait été l'une des places fortes du roi Syphax, roi de la Numidie occidentale, battu deux fois par Massinissa. Une journée de voyage la séparait de Thagaste, sise aux pieds du Djebel Bou-Sessou. Les études à Madaure représentaient un coût que ne pouvait se permettre Patricius dont les affaires battaient de l'aile. Espérait-il que son fils, pourvu d'un métier, pût les relever ? Ce fut sans doute la raison pour laquelle on a choisi pour Augustin la rhétorique. « La rhétorique, en ce temps-là, menait à tout.

Les municipalités et même le trésor impérial payaient de gros traitements aux professeurs d'éloquence. Certains d'entre eux, qui parcouraient les villes en conférenciers, amassaient des fortunes considérables». Dans l'Afrique romaine, à Thagaste et ailleurs, on s'enorgueillissait des noms célèbres du rhéteur, Victorinus7, un compatriote célèbre par ses succès à Rome et à qui on avait érigé une statue sur le forum. Mais ce n'était pas le seul dont les Africains lettrés pouvaient être fiers. Il y avait, aussi, Fronton de Cirta8, un autre Africain, le maître de l'empereur Marc-Aurèle et de Lucius Verus qui l'avaient comblé d'honneurs. Pertinax, grammairien, proconsul d'Afrique et africain d'adoption, n'avait-il pas accédé aux responsabilités suprêmes en devenant Empereur de Rome ? Enfin l'auteur de cette merveilleuse fiction, L'Âne d'or, Apulée, dont l'éloquence était proverbiale et que les habitants de Madaure couvraient d'éloges. En maints endroits de la ville, il y avait des statues d'Apulée, le fils du pays, orateur, philosophe et thaumaturge dont tous avaient le nom à la bouche. A force d'entendre parler d'Apulée, d'admirer ses statues, la vive imagination d'Augustin se serait-elle mise en branle? Lui aurait-elle suggéré d'égaler, voire de dépasser la gloire de son illustre prédécesseur ? Ce sont assurément, de tels exemples qui galvanisaient l'enthousiasme d'Augustin

Quoi qu'il en soit, les parents d'Augustin, comme les parents d'aujourd'hui, consentirent pour cet enfant, de belle promesse, des sacrifices financiers importants. On décida par conséquent d'envoyer Augustin à Madaure. Là, Augustin trouva des professeurs qui lui inculquèrent les raffinements de la rhétorique. Il eut l'occasion d'approfondir sa connaissance des auteurs grecs et latins et de s'initier aux canons de l'écriture. C'est à Madaure qu'on apprit à Augustin le culte des lettres latines : « J'aimai les lettres latines, non pas il est vrai telles qu'on les apprend dans la première classe, mais telles que les enseignent ceux qu'on appelle plus tard les grammairiens » (Confessions, I, 13) Madaure était une vraie ville alors que Thagaste n'abritait que de frustes numides, les citoyens, des pâtres mal dégrossis. Les rhéteurs qu'Augustin eut pour maîtres entretenaient un commerce permanent avec la culture gréco-romaine. Ils n'avaient que mépris pour le christianisme, religion de rustres et d'ignorants, de gens simples à la foi de charbonnier. C'est que le paganisme imprégnait profondément les « humanités », la culture classique. On se fondait sur les textes des auteurs grecs et romains pour former les jeunes élèves. On s'explique assez bien pourquoi Augustin, qui n'avait pas encore reçu le baptême, se fut pris de passion pour les auteurs latins avec une particulière prédilection pour l'Enéide de Virgile (né 70 avant J.-C., mort le 22 septembre19 après J.-C.).

Ce texte suscita, en lui, un véritable émoi. Il s'en souviendra des années plus tard quand il écrira ses Confessions : « et quoi de plus misérable qu'un malheureux sans miséricorde pour lui-même et pleurant la mort de Didon, causée par la mort d'Enée mais ne pleurant pas sa propre mort lui qui meurt faute de vous [Dieu] aimer » (…) et si l'on m'eût défendu de lire ces choses-là, j'aurais été consterné de ne pouvoir lire ce qui me consternait » (Confessions, I, 13). Au contraire, Augustin ne parvint pas à admirer ou à aimer les poèmes d'Homère, ni l'Iliade, ni l'Odyssée ne réussirent à provoquer en lui l'enchantement que suscitaient en lui les vers de Virgile. Fasciné par l'art de ce poète, il avait un culte pour certains livres latins dont il ne se lassait pas de lire et de relire les fragments ou les passages. Comme il le dit lui-même dans ses Confessions, l'art d'Homère excellait à ourdir des fables qui furent «amères» à l'enfance d'Augustin.

C'était la première fois qu'Augustin faisait l'expérience d'un dépaysement, certes relatif mais néanmoins réel. Ainsi Augustin pénétrait dans un autre univers. Il est certain que son nouveau milieu et les leçons qu'il recevait de ses maîtres l'ont soustrait à l'influence maternelle. Il s'éloigna de l'ambiance de piété chrétienne qui avait cours dans le domicile familial. Il n'était donc pas étonnant que les conseils et les préceptes religieux et moraux de Monique aient été estompés par le paganisme dominant à Madaure. C'est au cours de sa formation à Madaure qu'Augustin se prit de passion pour les poètes latins, Ovide, Catulle, Properce, Tibulle. Par suite, il dévora tous les textes poétiques avec une ferveur religieuse, et ces tirades chantaient la vie, la liberté, la sensualité, l'amour, la volupté. Tous thèmes qui conduisaient à penser qu'il fallait jouir de la vie avant qu'il ne soit trop tard, que l'amour est la raison d'être de l'existence. Ces chants et ces vers consonnaient avec l'univers d'Augustin, car on ne vivait que pour l'amour et la volupté, dans ce monde latin.

A Madaure, Augustin se révéla un brillant sujet. De l'avis de ses maîtres, ce fut un élève qui promettait beaucoup. Il eut un jour à lire en classe une composition dont il était l'auteur. Le thème en était la colère de Junon qui ne put s'opposer à la conquête de l'Italie par les Troyens. Sujet tout à fait classique dans les établissements scolaires de l'époque, mais Augustin le traita avec une maestria, une passion et une conviction telles que toute la classe applaudit la prouesse. Nous n'avons pas d'autre exemple de performance scolaire, mais on peut conjecturer qu'Augustin eut d'autres succès scolaires.

Les enseignants de Madaure n'ayant plus rien à lui apprendre, Augustin rentra à Thagaste. Pour achever son cursus studiorum, il lui fallait suivre les cours d'un rhéteur de réputation. Or, il y avait d'excellents rhéteurs à Carthage. Une tradition, encore en vigueur, chez les familles africaines voulait qu'on y envoyât les enfants talentueux. Patricius et Monique, souhaitant pour leur fils la meilleure éducation possible, n'y dérogeaient pas. Mais Patricius avait toujours des embarras d'argent. Sa bourse était désespérément vide. «Mon père voulait m'envoyer à Carthage, consultant en cela son ambition plus que ses ressources» écrit Augustin. Afin d'entrer en possession des revenus de ses fermages, Patricius devait relancer des métayers lents à s'acquitter des sommes dues, et solliciter quelque riche contribule pour résoudre ses problèmes de trésorerie. Ce fut Romanianus, un mécène, qui vint au secours d'Augustin et le tira d'affaire. Romanianus avança le gros des sommes nécessaires au séjour et aux études d'Augustin à Carthage. Augustin n'oublia pas son bienfaiteur puisqu'il lui dédia un de ses premiers traités. Muni de ce viatique, Augustin se mit en route pour Carthage, le coeur gorgé d'ambition, désireux d'acquérir science et gloire, de lâcher la bride à ses passions et de goûter à toutes les voluptés. «Je vins à Carthage où commençait à bourdonner autour de moi l'essaim des amours infâmes», écrira-t-il plus tard dans ses Confessions.

Notes:

7 - Victorinus Fabius Marius, dit Afer, orateur et grammairien du IVe siècle, né en Afrique, mort vers 370. Ses leçons rencontrèrent le succès à Rome et il embrassa, à la fin de sa vie, la religion chrétienne.