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La coupe et le visa

par El Yazid Dib

La finale de la coupe du monde qui s'est jouée en Russie et subie en Algérie a retransmis un match mettant en compétition la France et une autre équipe. Par défaut, à bon escient ou par mérite c'était la Croatie. Vouloir voir avec beaucoup d'état d'âme la France perdre ou la Croatie gagner ; il y avait de l'hystérie des deux options.

L'ambassadeur de France, à la grande poste

« C'est bien organisé…l'atmosphère algéroise...et voir ainsi la grande poste, la mer et le ciel bleu » a affirmé l'ambassadeur de France à l'issue de la première mi-temps. L'essence même d'un certain paradis perdu. A l'apparence rien d'anormal de voir son excellence prendre un tabouret et se mêler à l'immense foule, yeux tous fixés sur l'écran géant mis en relief en cette journée si spécifique mondialement. Le spectacle semblait réjouir toute l'assistance. En compagnie de son collègue de la Croatie et du maire d'Alger son sourire diplomatique affichait un air de vainqueur footballistique. Rien que ca. Mais dans la tête de son excellence, il ne peut y avoir uniquement la vision du match. Dans sa belle résidence, l'aisance aurait été toute autre. Mais, là dans les rues d'Alger, dans ces lieux mythiques, en bas de la Casbah, sur le boulevard Didouche, et Larbi Benmhidi aux détours de celui de Benboulaid ou de la place Maurice Audin, l'heure se serait pas réglée sur une rencontre qui se passe très loin, en Russie. L'on sentait là, un désir d'écoute publique, une méthode d'analyse et d'évaluation sonore et visible du sentiment du profond peuple algérien.     

De cette jeunesse algéroise, échantillon suffisamment représentant l'ensemble des jeunes de cette Algérie qui ne s'étend pas de Dunkerque à Tamanrasset, mais de l'Ouarsenis aux Aurès passant par Djurjura et les Babors. En venant, il aurait pensé voir brandir des emblèmes tricolores ou des vivats. Il vrai qu'il s'agissait là d'une rencontre de foot, pas besoin d'aller chercher le résultat dans la mémoire collective ou dans les pages d'une histoire qui se fait encore.

A la 18 minute , au premier but marqué indirectement au profit de la France, la tristesse arrosait toute l'assistance. L'ambassadeur marquait silencieusement son bonheur. C'est tout à fait légitime et il en a l'extrême droit.

Il y avait de l'amertume dans ce « ciel bleu » algérois lorsqu'Ivan Perisic à la 28 eme minute a fait brusquement hisser les voix, les bras, les youyous. « Un but qui a déclenché une liesse qui aurait pu faire penser que ces supporters étaient plutôt à Zagreb qu'à Alger. Ou que c'était les Verts qui étaient sur le terrain » relatait un confrère. L'équation était quand bien même difficile à cerner. Vouloir voir la France perdre ou voir la Croatie gagner ?

Et si la France était alignée en phase finale contre l'Angleterre, quel aurait été le vœu de ces milliers de spectateurs ? A cet instant tout est venu confirmer que l'évaluation est terminée. Le sentiment national algérien est pour la Croatie. Et pas nécessairement contre la France. Chacun ira selon sa grille de lecture. Bravo les deux. Félicitations aux bleus.

« Allez les bleus » et non pas « vive la France »

C'est un phénomène qui n'est pas tout à fait nouveau, le fait de voir des drapeaux maghrébins notamment algériens flotter le long des champs Elysées tenus par des mains « françaises ». Du moins juridiquement estampillées telles. L'on aurait fait des lois, des tweets et des campagnes pour faire éliminer ce genre de manifestations, mais rien ne semble résister à des gènes pris pour des intrus et dont les penchants culpabilisés sont favorisés par l'exclusion, la marginalisation et l'inégalité.

La France d'autrefois, celle d'un peuple féru de liberté, de justice, d'égalité, de fraternité, de solidarité, d'accueil et d'asile n'est plus en cours. Elle se noie dans la quête d'un équilibre international qu'elle ne voit qu'à la traine des Etats unis.

Si la sélection française a remporté avec brio cette édition de la coupe du monde (je ne connais rien dans les sciences de la balle ronde) et si elle n'a pas vu tous ses résidents, ses nationaux dits et qualifiés maladroitement d'origine étrangère, enfin plus particulièrement du coté maghrébin ; c'est que ce pays vit une crise identitaire. Oui identitaire. Une grande partie qui fait actuellement le peuple français n'a pas comme ancêtres les gaulois. Tenir une carte nationale d'identité française prouve un statut mais pas une matrice. C'est la faute au droit du sol diront les jurisconsultes.

Les fans de l'équipe de France à Paris ou ailleurs dans la métropole scandent « allez les bleus ». C'est dire que l'amour qu'ils ont pour cet ensemble sportif qui a su donner du bon jeu reste intact et s'accroit au fur et à mesure des titres et des succès. Certains diront que ce slogan est bien réfléchi allusion à la diversité « d'origine » qui constitue le onze. Par contre d'autres soutiendront que scander « vive la France » est encore un point à mettre dans la case d'un pouvoir honni et incapable de réussir à rassembler les français ou à faire aimer cette France. Cette équipe que l'on glorifie est presque sentie en extra-nationalité. Elle ne serait pas française de souche. Elle est avait-on dit la 6eme équipe africaine a se voir qualifier au mondial. Deschamps, l'entraineur et son complexe Benzema ne sont pas indemnes de cette sensation de phobie. Zidane aurait mieux fait pour faire au moins aimer ce tricolore qu'il portait, s'il était à la barre directionnelle.

Haine de l'équipe ou du pouvoir ?

Voir tous les pays arabes et bien d'autres supporter la Croatie face à une France mise dans la peau d'un bourreau ou d'un gourou maléfique est une expression de quelque chose. Certains prétendent et s'interrogent sur le pourquoi final de cette haine, d'autres comprennent et se taisent. En Tunisie, où il n'y avait ni ambassadeur dehors ni grande poste, tous étaient cantonnés dans une résidence ; les mêmes interpellations taraudent plus d'un. La penseuse tunisienne Oulfa Youssef, affiche sa révolte et publie sur sa page Facebook « Loin du foot, que le meilleur gagne…À qui profite cette haine de la France? À qui profitent des jeunes qui n'ont jamais côtoyé Balzac, ni rêvé avec Sagan, ni s'enivrer de Baudelaire, ni aimé en lisant Pascal? qui n'ont pas vu la Vie en rose avec Piaf, ni regretté leur vingt ans avec Aznavour, ni mourir sur scène avec Dalida …À qui profite le crime? » . Oui, Madame, ils n'ont jamais lu Balzac et les fleurs de Baudelaire leur font mal, mais ils nourrissent sans avoir lu Emile Zola un cri strident de leur silencieux « j'accuse ». Leur vie n'est pas si rose que la chantait Piaf tout en regrettant amèrement non seulement leurs vingt ans mais toute leur existence sans toutefois connaitre Aznavour.

Quant à mourir sur scène , ils n'ont pas cette aubaine puisque ils meurent noyés de dégoût dans les vagues de cette maudite Méditerranée qui fait juxtaposer deux mondes et ne les égalise pas. Nos jeunes ne haïssent pas la France, ils aiment le rêve, la beauté, l'art et s'accrochent à la vie. Ils ont par contre une dent contre ce pouvoir frileux qui en les haïssant leur fait les pires embuches pour briser dans l'œuf leurs illusions pour un monde meilleur. De paix et de justice interplanétaires.        

« Je ne supporte personne, pas même ma propre personne ! »

A Alger ou dans les autres villes, dans les cafés, dans les lieux publics la jubilation n'était pas au rendez-vous. Pas de klaxons, ni de liesse.

Seule une frustration généralement et publiquement apparente grisait les grises mines des téléspectateurs. Cependant dans les cœurs, aux fins fonds de soi, il se peut qu'il y ait un autre sentiment. Un homme relativement jeune m'avait confié, me voyant totalement désintéressé du match, accoudé à un comptoir de café prés de chez moi « moi, je ne suis pas hypocrite, je supporte la France, tous mes enfants vivent là-bas » il me semblait gérer difficilement son enthousiasme et s'interdisait de l'afficher. Je le rassurais sur le droit absolu et la liberté qu'il avait de choisir sa tribune de supporter. Réconforté, il croyait trouver en moi un adepte de son camp favori. « Quelle équipe supportez-vous ya El hadj ? » cherchant, sans doute une probable confirmation. Avec une pincette d'humour et un sourire sincère je répliquais machinalement « Je ne supporte personne, pas même ma propre personne ! de surcroit avec cette canicule ». Je me disais silencieusement et s'il n'avait pas d'enfants ou ne pouvait aller leur rendre visite, continuerait-il à ne pas être « hypocrite » ?

Drôle de positon, drôle de supporter, drôle d'esprit sportif.

Si les Maghrébins en général et les Algériens en particulier ont soutenu la Croatie , le président Bouteflika voit dans «le succès de la France en Coupe du Monde de football » tout en étant convaincu un « facteur puissant de promotion et de développement des liens entre les jeunes de nos pays et de rapprochement autour des valeurs essentielles de paix, de respect, d'amitié et de solidarité » . Oui, il y a là une grande vérité. Les jeunes de nos pays ont besoin de ce « rapprochement ». Dommage que le sport, la vertu olympique, le fair-play, l'effort et le mérite sont devenus une retro-vision de l'histoire, un dossier de visa, une affaire d'enfants, un sentiment de haine ou d'hypocrisie. Dommage aussi que l'histoire n'arrive pas à faire repentir le crime, que le visa soit pris pour un dispositif de chantage ou un détonateur, que l'amour ne soit plus semer aux deux rives.