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Les réservoirs d'idées, groupes de réflexion ou think tanks

par : Ali Derbala*

«Le grand miracle de la mondialisation est de remettre l'homme au centre du monde». Bertrand Badie

Dans l'article [1] il est écrit que : «Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, est obligé de changer de braquet,…Il est contraint de regarder aussi du côté des experts et des universitaires, et pourquoi pas à travers une «vieille stratégie» qui servirait à étudier toutes les contributions qui se publient spontanément, dans la presse nationale». Ces experts et universitaires peuvent constituer ou constituent des groupes de réflexion et d'influences, de l'anglais «think tanks» ou par traduction mot à mot «réservoirs d'idées ou de pensées». Quant à tout ce qui se publie se lit me rappelle le film américain, «Le Condor» des années 70 où le grand acteur Robert Redford lui incombe ce rôle de lecture de la presse.

1. Deux définitions des think tanks

François-Barnard Huyghe [2, p.5] définit un «think tank» comme : «une organisation, en principe de droit privé, indépendante, réunissant des experts, vouée à la recherche d'idées ou de solutions politiques nouvelles, et cherchant à peser sur les affaires publiques». Il est aussi défini par Thierry de Mombria [2, p.5] comme «toute organisation construite autour d'un socle permanent de chercheurs se donnant pour mission d'élaborer sur des bases objectives des idées relatives à la conduite de politiques et de stratégies privées ou publiques contribuant à l'intérêt général». D'autres définitions équivalentes sont aussi données par P-E Mong, Diane Stone et Mark Garnett, Alain Juillet et Eric Delbecque [1, pp.5-7], etc. Pour l'origine et perspectives des think tanks, naissance et évolution historique, leur rôle et place dans le paysage américain et européen, les lecteurs sont invités à consulter le livret [2] donné ci-dessous en références.

2. Caractéristiques des réservoirs d'idées

Les centres de recherche peuvent être décrits comme des «universités sans étudiants». Un think tank est composé de personnes recrutées sur la base de leurs expertises, leurs expériences, dans l'économie, les relations internationales, la santé, l'éducation, la défense, etc. L'Etat-nation a été le principal périmètre de leurs actions et de leur raisons d'être. Une des spécificités ou atouts de l'Urban Institute est l'usage de la modélisation mathématique et de techniques statistiques performantes lui permettant d'évaluer les politiques publiques mais également de simuler les comportements de ménage [2, p.31]. Les gouvernements démocratiques et stables ont été pour beaucoup dans l'apparition des think tanks en Europe occidentale. Les think tanks ont besoin de démocratie pour fonctionner car ils doivent exprimer leurs points de vue librement. L'effondrement des régimes totalitaires en Allemagne, en Autriche, en Italie de 1943 à 1945, la fin de la dictature en Espagne, au Portugal et en Grèce dans les années 70, et les évolutions politiques en Europe de l'Est après 1989 ont favorisé la création des think tank [2, p.34].

3. Impact des think tanks sur le processus de décisions

Cet impact est incertain. Leur influence sur les décisions politiques reste souvent à déterminer et elle est même une lourde tâche. Même si les universitaires et responsables des think tanks parviennent occasionnellement à donner des exemples de démarches influentes, on s'attarde rarement sur les cas d'analyse ou de recommandations erronés, sauf lorsqu'ils sont particulièrement flagrants, comme ce fut le cas lorsque plusieurs think tanks occidentaux se sont récemment aventurés à démontrer l'urgence d'une intervention occidentale en Irak [2, p.40]. Ils ne doivent pas semer des idées absurdes. Ils ont un rôle potentiel d'aide à la formulation politique. Kingdon (1984) a souligné le rôle joué par les universitaires, chercheurs et consultants pour inscrire de nouvelles questions à l'agenda d'un gouvernement, et surtout pour offrir d'autres solutions variées aux décideurs. Sur le long terme, les universitaires peuvent avoir bien plus d'influence sur des solutions alternatives que sur des programmes gouvernementaux. McCann et Weaver [2, p.42] soutiennent que les think tanks font partie intégrante de la société civile et servent d'importants catalyseurs d'idées et d'action dans les démocraties naissantes et avancées à travers le monde. Ils contribueront sûrement avec des idées fructueuses. Les idées sociales et politiques sont pensées et ne sont pas vues.

4. Critiques à l'encontre des think tanks

Dans le livre [3], ces groupes de réflexion sont qualifiés d'«obscures officines», leurs membres d'«hommes de l'ombre», de «maîtres des coulisses», de «financiers qui tirent les ficelles» et pensent à la place des leaders. Ils sont même confondus avec les lobbies, les conseillers en communication, les entreprises du CAC 40, les clubs politiques, les experts en général. Un think tank doit être doté d'un personnel propre et vise avant tout à proposer des solutions innovantes de politiques publiques, via des publications régulières et consultables par tous (page web, livres, revues, presse écrite et radio télévisuelles, colloques, etc.). Elles sont rédigées en articles développés et développant des idées originales sur l'industrie, l'économie, la finance, la santé, l'éducation ou l'enseignement supérieur, etc. Il est préférable d'étudier les solutions adoptées dans de nombreux pays pour y rechercher des idées nouvelles avec des adaptations appropriées pour notre pays. Il n'a pas pour but de se mettre au service d'un candidat à une élection. Ce n'est pas un groupe de pression. Son travail est de développer une expertise dans un domaine particulier, telle que l'économie, la fiscalité, la santé publique, les relations internationales, le logement social…Il doit être distinct d'un cabinet de lobbying. La légitimité d'un think tank est parfois corrélée à son degré de dépendance vis-à-vis de l'Etat. Il faut souligner qu'il peut exister des think tanks institutionnels ou administratifs, néo-libéraux, de gauche, de défense de l'égalité des droits ou de lutte contre les discriminations [2, p45].

5. Manque-t-on vraiment d'idées ?

De nos jours, Qui pense? Qui réfléchit? Qui produit des oeuvres? Qui canalise la population par ses idées, ses réflexions, ses suggestions de sorties de crises, ses vues lointaines? On est devenu “myope“ et on ne voit qu'à court terme, si jamais une production intellectuelle est réalisée. Les idées sont comme des êtres vivants. Elles naissent, elles croissent, elles prolifèrent, elles sont confrontées à d'autres idées et elles finissent par mourir [4].

Il appartient aux savants d'en diriger le développement d'un pays, et surtout de savoir diriger les idées fécondes de la masse des théories proposées. L'esprit du système est désastreux en science, comme il l'est en politique et pour la direction des hommes. Lors de participation à un colloque, dans une discussion informelle avec des scientifiques jaillissent des idées originales. La science a pour objet l'être réel, l'ensemble des essences ou idées. «L'histoire des sciences montre que dans leur domaine, les plus grands progrès ont été effectués par des penseurs audacieux qui ont aperçu des voies nouvelles et fécondes que d'autres n'apercevaient pas. Si les idées des savants de génie qui ont été les promoteurs de la science moderne avaient été soumises à des commissions de spécialistes, elles leur auraient sans nul doute paru extravagantes et auraient été écartées en raison même de leur originalité et de leur profondeur» [5]

Conclusion

Nos universités et centres de recherche doivent devenir des lieux du haut savoir et des idées supérieures. La bureaucratisation à outrance, de la pléthore d'organismes de tutelle rend réfractaire aux idées scientifiques. L'efficacité dans un monde anarchique, la liberté dans un monde d'oppression, la prospérité dans un monde de gêne matérielle sont des idées séduisantes. Un philosophe est un penseur qui élabore une doctrine, il est aussi partisan des idées nouvelles, des «lumières». Il n'y a plus de philosophes en Algérie !

Références

1. Cherif Ali. L'Etat providence, c'est fini, dit-on ? Le Quotidien d'Oran. L'actualité autrement vue. Jeudi 26 octobre 2017, p.07.

2. Abdelkrim Semani. Les think tanks. Réservoirs d'idées et sources d'influence, Textes choisis et réunis. El Borhane, 2016.

3. Roget Lenglet et Olivier Vilain. Un pouvoir sous influence. Quand les think tanks confisquent la démocratie. Editions Armand Colin.

4. Jean-Pierre Clero. Épistémologie des mathématiques. Ouvrage publié sous la direction de Denis Huisman, Nathan, Paris 1998.

5. Louis De Broglie. La nécessité de la liberté dans la recherche scientifique : 25/04/1978, Science & Vie, Hors-série, Bicentenaire de la science 1789-1989, Mars 1989.

*Universitaire