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Traitement préventif des violences urbaines par une politique volontariste de résorption de l'habitat précaire : Etat des lieux de l'expérience algérienne actuelle

par Me Amira Tsaki *

Le mode de vie urbain a su s'imposer durant ces dernières décennies comme un standard universel, un objectif, un symbole de réussite et de modernité. A l'heure de la globalisation et de l'hyper connectivité, 70% de la population mondiale se concentre sur 10% de la surface des continents. Mais ce monde urbain qui, en principe, nous rapproche et nous réunit pose aujourd'hui des questions relatives à l'occupation et la gestion sécuritaire de l'espace afin de rendre les cohabitations entre les populations urbaines plus harmonieuses.

L'Algérie n'est pas en reste face au phénomène de mondialisation et de métropolisation des villes. Les premiers exodes qu'elle a connus, après l'indépendance du pays, ont contribué à la transformation de sa morphologie urbaine, économique et sociale. Les populations rurales qui fuyaient les campagnes pour des raisons économiques se sont installées autour des grandes agglomérations du nord, principalement à Alger, Oran, Constantine et Annaba. Ces villes, dont le parc immobilier était alors en souffrance ont vu leur périphéries s'étendre au profit de constructions illicites, d'habitations précaires ou de bidonvilles. Bien que les noms donnés à ce phénomène soient multiples ils consistent tous en l'installation de populations sur des terrains qui ne leur appartiennent pas afin d'y édifier des habitations pour la plupart précaires et sans confort.

Le second et tout dernier exode qu'a connu l'Algérie est un exode de type sécuritaire relatif à la guerre civile (1990-2000). Cet exode fut d'une ampleur phénoménal puisque la population urbaine qui représentait 49,7 % de la population totale en 1987 est passée à 58,3% en 1998 pour atteindre 70,7% en 2015. A Alger, par exemple, la proportion de l'habitat précaire est passée de 5,9% en 1998 à 9,1% en 2008.

Ces zones d'habitat précaire autrement appelés « bidonvilles » sont des zones urbaines qui ceinturent les villes mais qui n'ont aucune existence sur les plans d'urbanisme. Dès lors ils ne bénéficient d'aucune infrastructure urbaine telles que l'eau courante, le système de tout à l'égout, l'électricité, le gaz, la voierie. Ces territoires insalubres dans lesquels vit dans la promiscuité une population paupérisée, concentrent tous les éléments favorisant le développement de la frustration puis de la criminalité. En effet, de nombreuses études sociologiques et criminologiques, dont la première est attribuée à Cesare Lombroso, attestent que la promiscuité et la pauvreté sont des éléments générateurs d'un comportement violent voire criminel.

En plus de cela, les bidonvilles sont des poches de misère qui agissent comme des repères de la délinquance et de la criminalité en tout genre : vols, agressions, prostitution et surtout trafic de drogue. En fait, les activités criminelles, liées notamment au trafic de drogue, sont extrêmement répandues dans ces zones périurbaines car la configuration des lieux ne permet pas aux forces de l'ordre de contrôler et de maitriser au mieux ce type de délinquance. De plus, la pauvreté de la population en fait une proie facile. En effet, les bidonvilles sont fortement peuplés d'une population jeune et sans ressources. Beaucoup d'entre eux basculent dans les réseaux de trafic de drogue qui leur permettent un gain facile et rapide et qui agissent en véritable système de compensation économique. Au milieu de ces activités criminelles, les familles qui habitent dans les bidonvilles n'ont d'autres choix que de supporter car elles n'ont aucune échappatoire et leur existence à l'écart géographique de la ville les confortent dans leur mise à l'écart sociale. Il arrive parfois que ces populations soient à bout de force et se révoltent, d'ailleurs, l'Algérie a connu, ces dernières années de nombreuses émeutes liées aux revendications des populations des bidonvilles.

Ces éléments contribuent au fait que le bidonville est « l'éternelle victime territoriale »(1) puisque les premières personnes à subir la violence de ces lieux sont les habitants eux-mêmes. Mais, les bidonvilles qui sont de véritables terreaux de violence et de criminalité, menacent outre la sécurité de leurs habitants, la sécurité urbaine en général et, parfois même, la sécurité de l'Etat tout entier.

Afin de mettre un terme à la propagation du processus d'étalement urbain créateur de bidonvilles et causé par une urbanisation anarchique, les pouvoirs publics ont engagé un programme spécial de résorption définitive de l'habitat précaire en posant, depuis une décennie, les bases d'une politique urbaine consolidée par les directives de l'Agenda Habitat et en concordance avec la Conférence Habitat II.

A Alger, par exemple, un premier diagnostic mené en 2007 et actualisé en 2013 établissait que 72.000 familles vivaient dans des habitations précaires. Depuis lors, 21 opérations d'éradication de bidonvilles et de relogement ont été menées, totalisant en 2014 le relogement de 36.000 familles représentant quelques 270.000 personnes, et qui étaient regroupées sur 243 sites.

Bien que le programme de résorption de l'habitat précaire soit initié par le gouvernement, l'Etat algérien travail depuis de nombreuses années à la mise en œuvre d'un système de gestion des villes décentralisées. En effet, la loi 06-06 portant loi d'orientation sur la ville, dont les premiers objectifs sont « la réduction des disparités inter quartiers, la promotion de la cohésion sociale et la résorption de l'habitat précaire ou insalubre », donne plus de prérogatives aux communes en précisant, dans son article 15 que « Les programmes et les actions arrêtés dans le cadre de la politique de la ville sont mis en œuvre par les collectivités territoriales qui doivent prendre en charge la gestion de leurs villes respectives pour tout ce qui concerne leur évolution, la préservation de leur patrimoine bâti, leur fonctionnement et les qualités et conditions de vie de leurs habitants, dans le respect des compétences qui leur sont dévolues par la loi. ».

Le rôle des collectivités locales algériennes s'est étendu ces dernières années. Sur le plan pratique, en terme d'habitat, ce sont les collectivités locales qui mettent en œuvre le programme de résorption de l'habitat précaire en établissant tout d'abord un recensement des sites et un listing de la population concernée, puis en se chargeant de l'instruction des dossiers des demandeurs, et enfin de la réalisation des opérations d'attribution et de relogement suites à la prise de décisions par les différentes commissions compétentes.

En plus de leurs prérogatives en matière de logement et outre les diverses actions sociales qu'elles mènent, les collectivités locales contribuent à l'amélioration de la cohésion sociale et ont, pour cela plusieurs services avec des prérogatives distinctes. Par exemples, elles sont dotées d'un organe dédié à l'insertion des jeunes sans emploi et sans qualification en leur permettant de bénéficier d'une formation professionnelle. Les collectivités locales ont également un organe chargé de mettre en application des programmes de lutte contre la pauvreté et l'exclusion aux travers d'actions de proximité. Enfin, ce sont les collectivités territoriales qui se chargent de la mise en œuvre du programme « Blanche Algérie », en permettant la création de micro-entreprises qui ont une double vocation : l'insertion professionnelle et sociale de jeunes sans emploi ni qualification, et diligenter des opérations d'embellissement, de nettoyage et d'amélioration du cadre de vie urbain.

En plus du programme national d'éradication des bidonvilles et de relogement des populations, qui a d'ailleurs valu à l'Algérie de recevoir les félicitations des Nations unies, pour tous les efforts consentis afin de faire d'Alger, notamment, la première capitale africaine sans bidonvilles, plusieurs mesures complémentaires ont été entreprises afin de réduire les violences urbaines. Tout d'abord en terme d'aménagement de l'espace, par l'intégration dans les nouveau programmes immobiliers et la création d'espaces de rencontre et de convivialité (espaces verts, parcs, terrains de jeux et de sports) afin de favoriser la cohésion sociale. Ensuite, sur le plan des transports en commun, plusieurs villes algériennes (Alger, Oran, sidi Bel Abbès, Constantine, Ouargla…) se sont dotées de lignes de tramways, peu énergivores et respectueuses de l'environnement, afin de rendre la mobilité urbaine accessible à tous et de permettre ainsi de désenclaver les zones urbaines périphériques. Enfin, en termes de gestion des violences, plusieurs campagnes de sensibilisations ont été réalisées, notamment par la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN), afin de mettre un terme aux violences dans les stades et après les rencontres sportives. Mais la plus grande campagne de sensibilisation nationale reste sans doute celle engagée en 2014 baptisée « Lahna binatna », « La paix entre nous », qui a été extrêmement suivie et relayer dans les médias et réseaux sociaux, sous le slogan « agissons sans violence ». Cette campagne vise à promouvoir le comportement non-violent et a pour objectif de lutter contre toutes formes de violences, notamment urbaines, routières et conjugales. Cet aperçu, non exhaustif, permet de prendre conscience des engagements entrepris par l'Etat dans la lutte contre les violences et la préservation de la sécurité et la tranquillité publique. Avec tout d'abord, le rôle des collectivités territoriales qui sont de plus en plus présentes dans la vie des citoyens, de par les différentes actions qu'elles mènent, notamment dans le cadre de l'insertion des jeunes sans emploi, afin de les éloigner de l'économie informelle, marginale et délinquante.

Mais également dans la mise en œuvre du programme de résorption de l'habitat précaire suivis d'opération de relogements des populations, pour supprimer les sites urbains générateurs de criminalité urbaine mais surtout de redonner une dignité aux populations afin de garantir la paix dans les villes.

Enfin, dans la continuité de la politique de décentralisation, le rôle et le champ d'action des collectivités locales doit être amplifié et développé, notamment en matière de sécurité. En vérité, bien que le volet répressif fasse partie des prérogatives de l'Etat, il est nécessaire que les collectivités locales puissent intervenir dans la préservation de la sécurité publique, dans une démarche coopérative avec l'Etat et qui s'appuie sur le rapport de proximité que les collectivités ont avec les citoyens. Ces dernières doivent également agir de manière proactive afin de favoriser la sensibilisation des populations et d'améliorer le dialogue au sein des quartiers de manière à contribuer à l'amélioration du cadre de vie urbain et de rendre les villes et la vie urbaine plus sûre.

Notes

1-Yves Pedrazzini, La violence des villes, Editions de l 'Atelier, 2005, p. 120

*Spécialisée en Criminologie et en Droit de la construction et de l'urbanisme