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Entretien avec Jean-Pierre Frey, Professeur-Emérite des universités de France, Enseignant-chercheur à l'Ecole d'urbanisme de Paris: Quel rôle de l'architecture dans l'organisation sociale ?

par Sidi Mohammed El Habib Benkoula

1. Comment Jean-Pierre Frey se définit-il ? Architecte ou urbaniste ou sociologue, ou les trois ensemble et plus ?

Jean-Pierre Frey :J'ai pris l'habitude de dire que je suis architecte-sociologue, en ordonnant ces deux qualificatifs selon la chronologie de mes diplômes, architecte DPLG (1972) et docteur de 3e cycle en sociologie (1981). Je suis Professeur des Universités (émérite depuis septembre 2016), ce qui signifie que je suis passé d'un domaine qui, en France, relève, selon les périodes, soit de l'Équipement, soit de la Culture (ministères ayant eu la tutelle de l'enseignement et de la profession d'architecte) à celui de l'Éducation Nationale, qui a la tutelle de l'enseignement supérieur, et dont je dépends. C'est un choix que j'ai fait avant d'avoir terminé mes études d'architecture en décidant de me consacrer à la recherche et à l'enseignement plutôt qu'à la pratique opérationnelle. J'appartiens à cette population de soixante-huitards qui, en prenant des chemins détournés selon des prises de positions intellectuelles et politiques critiques, a choisi de développer la recherche sur l'espace en s'appuyant sur les sciences sociales pour faire une carrière d'enseignant-chercheur. J'ai donc visé l'université, les écoles d'architecture ne faisant que peu de cas de la recherche et négligeant les sciences sociales au profit d'une créativité esthétique et d'un génie inventif hérités des Beaux-Arts, dont je trouvais les fondements critiquables et les bases trop fragiles. Obtenir un poste de titulaire (fonctionnaire) au sein de l'Université, supposait et suppose toujours selon la voie normale de soutenir une thèse de 3e cycle dite actuellement « nouveau régime » pour accéder à un poste de Maître de Conférences et une thèse d'État (dite « grande thèse », actuellement remplacée par une HDR —Habilitation à Diriger les Recherches) pour espérer devenir Professeur. J'ai ainsi fait une thèse d'État, soutenue en 1987, en Lettres et Sciences humaines, plus orientée vers l'habitat et l'urbanisme alors que ma thèse précédente portait plus directement sur l'architecture. J'ai eu l'occasion d'enseigner dans plusieurs écoles d'architecture, mais c'est à l'Institut d'Urbanisme de Paris de l'Université de Paris-Est Créteil que j'ai fait l'essentiel de ma carrière : 45 ans d'enseignement dont 42 ans (1974-2016) en urbanisme. Quand on me demande ce que j'enseigne -question délicate quand on fait dans les approches inter et pluridisciplinaires-, j'ai coutume de dire que j'enseigne la sociologie urbaine, l'architecture et l'urbanisme. Notez qu'aucun de ces trois domaines et champs d'investigation n'ont à ce jour réussi à s'imposer de façon magistrale dans les cadres académiques les plus institutionnalisés. Tout ça pour dire qu'on peut se retrouver dans une position enviable et gratifiante tout en étant considéré comme un marginal. Mais la marginalité et les chemins de traverse balisent les parcours faits d'innovation et de liberté.

2. Que représente Oran pour vous ?

J. P. F. : C'est tout d'abord -et en premier lieu- la ville qui m'a vu naître. C'est d'autant plus important affectivement et symboliquement que j'en ai été arraché par les événements tragiques de la Guerre d'Algérie, heureusement peut-être car c'est sans doute un moindre mal, dès 1957. J'étais enfant, mais la privation brutale de cet univers de ma découverte du monde a stimulé la mémoire que j'ai gardée de ces lieux et ma sensibilité au point que c'est une sorte de cicatrice qui ne cesse de s'ouvrir comme une plaie vive et de se refermer dans une lancinante et sourde douleur. C'est aussi un ensemble d'images qui se dégradent en jaunissant et que mes séjours successifs plus récents me convainquent d'une perte irrémédiable. Ce qui s'y passe de récent se rapproche de ce que j'ai appris des sociétés et de leur urbanisation, mais s'éloigne du cadre nostalgique du monde prometteur de l'enfance. De là peut-être ma propension à historiciser mes objets de réflexion et à parcourir le monde à la recherche d'une intimité faite de rémanence dans l'ipséité et d'ubiquité dans mes cheminements. Je suis, comme tous les déracinés, toujours à la fois un peu de là-bas et chez moi partout. Autant dire que le temps et l'espace sont les deux mamelles de mes nourritures terrestres.

3. Quel regard posez-vous sur l'urbanisme et l'architecture d'Oran des deux périodes, coloniale et de l'indépendance ?

J. P. F. : Ce sont évidement deux moments d'un véritable être urbain qui a changé d'âme et de peau en conservant son caractère et une part importante de son identité. Très marquée par ses héritages andalous et sa population très mélangée mais à dominante espagnole, c'était jusqu'à l'indépendance la ville la plus européenne d'Algérie, et même de toute l'Afrique du Nord. Faussement désinvolte, volontiers arrogante et provocatrice au point de revendiquer l'effronterie, portée à une urbanité m'as-tu-vu de la déambulation sur les trottoirs en chemisette et lunettes de soleil, elle s'enorgueillissait de ses belles coquettes s'égayant à la moindre chansonnette. Mais cette mosaïque typiquement méditerranéenne n'était pas exempte de profondes coupures, clivages culturels et partages territoriaux qui furent autant de témoignages des ségrégations et autres injustices coloniales. Ce n'est pas une ville d'émeutes comme on le dit de Casablanca, une ville austère comme on le dit de Constantine ou frondeuse comme Alger, mais une sorte de marmite où les choses et les êtres mijotent dans la douce chaleur d'un terroir semi-aride, mais toujours aussi à la merci des orages et sur le point d'exploser à la moindre étincelle passionnelle. Et je pense plus à Saison violente de Roblès qu'à La Peste de Camus.

A l'indépendance et avec le départ des pieds noirs, la ville va basculer dans ce qu'on a pu appeler la rurbanisation. Investie en masse par des populations d'origine rurale, la partie centrale de facture profondément européenne va en quelque sorte se clochardiser -je pense aux conditions d'appropriation des biens dits « vacants »— tout en conservant les activités et principaux équipements qui font perdurer la centralité d'une ville moyenne de province en souffrance à cause de sa croissance démographique et des déficiences de l'administration des choses et de l'espace public. Oran s'urbanise en investissant une périphérie qui représente l'avenir et la jeunesse de l'indépendance du pays, mais qui tourne le dos à son passé en laissant dépérir un patrimoine architectural injustement déconsidéré. La ville mute en se déplaçant. Ce faisant, elle renie en somme ses origines -ou ne veut les voir que dans les quartiers où elle reconnaît ses racines imaginaires au détriment de ceux où elle ne voit que l'image de son exploitation coloniale- et renonce à tirer profit de ses legs historiques au profit d'une modernité prometteuse mais trompeuse et pavée de nouvelles injustices. Tout va trop vite. Les débordements architecturaux normatifs ou vernaculaires qui ceinturent la villes en couronnes concentriques - bloquées au nord par la mer et à l'ouest par le Murdjadjo- souffrent du manque de centralités périphériques qui tardent à étoffer et à équilibrer les divers tissus de zones résidentielles poussant comme des champignons en grignotant la campagne environnante. La ville est sortie de son lit et laisse de multiples débris épars dans un paysage de désolation après l'orage. Il faudra donc tout remettre en ordre et réparer ce qui mérite de l'être pour le bien de tous en réconciliant les habitants avec ce qui est désormais un territoire livré à leur appropriation, quelle que soit l'origine des traces matérielles qui le parsèment.

4. Nous savons que vous êtes spécialiste de l'habitat ouvrier. Pouvez-vous nous en dire quelque chose par rapport à Oran ?

J. P. F. : Il a bien existé du logement social de type HLM, puisque la législation de la métropole en la matière dès 1894 s'appliquait à ce qui était considéré comme un département français, mais les ensembles résidentiels visaient sans doute plus des populations de salariés aux revenus modestes qu'à des catégories professionnelles précises. J'imagine que les cheminots ou les ouvriers de l'arsenal, par exemple, ont dû bénéficier de logements regroupés dans des ensembles résidentiels spécifiques, mais leur taille et leur localisation était fonction du poids démographiques de ces ayants-droit particuliers. Ce ne peut être que de petites unités d'habitation, un peu à l'image des casernes de la gendarmerie (et la cité Lescure, par exemple) ou des quartiers du type de ceux de la Cité-Petit, qui me semble avoir plutôt visé des enseignants. La question de savoir s'il s'agissait de logements locatifs témoignant, avec une symbolique précise, du statut des destinataires ou bien de logements-plutôt de type pavillonnaire-en accession à la propriété dans des lotissements ouverts à tout le monde dans les faubourgs, reste ouverte à l'investigation. Le Plan de Constantine me semble avoir ouvert l'aire des Grands-ensembles pour les populations les plus modestes, alors que les lotissements comme à Victor-Hugo, Boulanger, Choupot ou Maraval accueillirent de petits ensembles résidentiels de type cités ouvrières mais surtout de l'habitat pavillonnaire des plus ordinaires. Au demeurant, la dénomination de ces types de logement à partir des catégories sociales des destinataires a beaucoup évolué historiquement en fonction de la division du travail et mérite une réflexion particulière. On peut aussi adopter une désignation que renverrait à une entreprise, une administration, comme à tout organisme de maîtrise d'ouvrage ou de promotion des constructions.

5. Selon vous, quelles sont les publications les plus représentatives de votre parcours d'enseignant chercheur par rapport à l'Algérie ? Comment les découvrir ?

J. P. F. : Je n'ai finalement que publié peu de textes concernant directement l'Algérie, mais tout ce que j'ai pu écrire sur d'autres terrains ou questions peut trouver sinon une application dans ce pays, du moins être utile à la réflexion si on fait l'effort de transposer ou de relativiser les propos. J'ai eu l'occasion de contribuer à des colloques ou des rencontres scientifiques dans divers établissements comme l'EPAU, l'USTO, le CRASC, l'UAUC de Constantine, et la plupart des textes rédigés à ces occasions ont été publiés. Le meilleur moyen d'en prendre connaissance et d'accéder à leurs références précises, à défaut de les lire directement, est de consulter le site de mon laboratoire de rattachement http://www.lavue.cnrs.fr/. On y trouvera mon CV et la liste de ces publications. La plupart des bibliothèques universitaires françaises, et bien évidemment la BNF, disposent de ces documents accessibles à tout lecteur, et de plus en plus de textes sont numérisés et accessibles par internet.

6. Nous sommes habitués à l'histoire sociale de l'architecture. Vous, vous dites histoire architecturale de la société. Comment pensez-vous appliquer cette approche sur l'Algérie ?

J. P. F. : Je dois cette conceptualisation à Henri Raymond qui fut le sociologue qui dirigea mes thèses à Nanterre. L'idée tient au rapport entre comprendre et expliquer. La plupart des architectes considèrent que l'architecture, comme raison de leur activité et objet de réflexion, est un domaine qui peut être compris et interprété soit de l'intérieur-en quelque sorte de façon introspective en fonction d'un supposé génie créatif-, soit en fonction d'informations en provenance des sciences sociales en général. C'est la principale raison pour laquelle le projet est placé au cœur du système pédagogique dans l'enseignement de l'architecture et que les sciences sociales y sont considérées comme subalternes et périphériques. Former les architectes à une travail d'enquête de type socio-ethnographique revient en somme à penser que les informations sur la société viennent expliquer ou contribuer à mieux comprendre ce qu'est une architecture définie par ailleurs, c'est-à-dire dans le registre exclusif des compétences du maître d'œuvre face à ses commanditaires (clients ou promoteurs) d'un côté, aux entreprises et aux usagers de l'autre. Se placer dans l'optique d'une histoire architecturale de la société revient à inverser le sens directionnel et symbolique de l'interprétation : c'est donc ce que l'architecture nous dit ou nous permet de dire sur la société qui nous intéresse. Du coup, ça pose la question du rôle et du sens social de l'architecture dans l'organisation sociale, très variable selon les sociétés, les groupes sociaux et les périodes de l'histoire. Par exemple, l'architecture dite « baroque » s'avère moins de l'ordre d'un style ou d'un courant esthétique que de celui qu'impose l'Église de Rome comme instrument de contrôle des populations tentées par le protestantisme. L'architecture devient à la fois inquisitoriale par le quadrillage du territoire (implantation des églises dans les quartiers) et d'autant expressive que l'exacerbation des images dans les fresques ou la statuaire visent à imposer une orthodoxie dans l'interprétation des dogmes. Elle s'adresse en effet à une population largement analphabète qu'il s'agit de mobiliser et le pouvoir catholique se méfie des interprétations possibles de la bible dans de petits cercles restreints de fidèles. Les villes de fondation des Jésuites dans les colonies s'opposent ainsi aux temples protestants refluant dans certaines zones rurales ou se fondant discrètement dans le tissu urbain. On trouvera cet exposé notamment dans l'ouvrage d'Henri Raymond : L'Architecture, les aventures spatiales de la Raison, qui doit être réédité cette année aux éditions Parenthèses de Marseille. Mutatis-mutandis, ce type d'analyse pourrait révéler la place qu'entendent jouer les salafistes ou les pays du Golfe persique, Arabie Saoudite en tête, dans le jeu politique des pays du Maghreb ou de l'Europe avec le noyautage des populations musulmanes dans les quartiers populaires de banlieue, la construction de nouveaux lieux de culte et la distribution des imams de cette obédience dans le territoire des pays visés par cette conquête idéologique.

7. Vos nombreuses collaborations avec les différents départements algériens d'architecture, vous donnent-elles une idée sur comment enseigner l'urbanisme

en Algérie ?

J. P. F. : Oui et non. Je pense que, finalement, on a plus de facilités en France pour accéder à une information exemplaire et utile pour apprendre à mettre en œuvre des démarches innovantes et fécondes. Ce qui veut dire que la venue en France des étudiants ou chercheurs est toujours souhaitable, à charge pour eux de se donner les moyens de transposer les méthodes et de les appliquer intelligemment à leur terrain. L'un des obstacles réside en effet dans la disponibilité des sources et leurs facilités d'accès et d'exploitation. Chose délicate pour tout étranger explorant le territoire algérien pour accéder à ses archives ou recueillir dans de bonnes conditions la parole des habitants. Ce qui n'empêche pas de solliciter des collègues de l'étranger pour les aider à préparer le travail ou exploiter les données une fois collectées.

8. En conclusion, envisagez-vous un livre en particulier de vos souvenirs algériens ?

J. P. F. : Je pense avoir suffisamment parlé de moi, mais analyser les traits architecturaux et urbanistiques de ma ville natale reste une réelle tentation. Mais nous n'avons qu'une vie et les journées n'ont que 24 heures…