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Les exclus de la terre, ou conte allégorique d'une 3ème guerre mondiale

par Hassini Tsaki*

En préalable, un chiffre et constat bien préoccupant et à même sûrement de provoquer les révoltes larvées qui germent déjà , pour les uns aujourd'hui puis pour les autres dans un proche avenir, au sein de nos futures réalités locales, nationales et, enfin, internationales: 69 personnes possédaient en 2015 la moitié des revenus de la moitié de l'humanité (soit, plus de 3 milliards d'individus)… moins de 20 années de mondialisation des économies et des convoitises dissimulées derrière des pseudo-économies ont plus participé à enrichir une supra-minorité d'une centaine d'individus en appauvrissant davantage la moitié de l'humanité !

Cette richesse et répartition, foncièrement inégale et franchement obscène aujourd'hui, compte tenu des vastes territoires de populations d'indigents, de miséreux, de malades, de nus en habits et en éducation, et de pauvres ad vitam aeternam, serait-elle vraiment le produit juste et honnête du travail et de la liberté d'entreprendre ? Un unique et simple mot pourrait répondre logiquement à cette légitime et grave interrogation : impossible ! (et c'est ce à quoi on se propose de contribuer par la langue du plus grand nombre : peu de mots -puisque «trop de mots tuent les mots»-, presque pas de hiéroglyphes mais quelques bribes de conte d'accès, on espère, bien démocratique).

Il est vrai que la plus grande majorité des personnes, quelle que soit son origine, son appartenance culturelle ou élan philosophique, a plus une culture du conte que celle de la lecture, du décryptage des mots et de la recherche de l'information et cristallisation de l'opinion par soi. Des milliers d'années d'exercice privilégié de l'écoute et découverte du conte a façonné durablement chez le plus large public une nette prédisposition à se nourrir culturellement et spirituellement en tendant l'oreille et en s'évadant ainsi d'une réalite, trop rustre, peut-être, par les décors que l'imagination libre construit autour de chaque histoire du conteur. Une façon très co-constructive et particulièrement co-participative où le spectateur contribue par son imaginaire à reconstruire et re-enrichir chaque conte reçu du passé. En fait, le conteur ne fait au juste que livrer un synopsis que les auditeurs développent et enrichissent par leurs imaginaires sans limites aucunes. Puis, intègre à leur compte et créativité, il véhiculeront plus tard le nouveau-conte, cette nouvelle version et autre histoire suffisamment romancée par leurs propres vécus, sentiments et expériences de vie, s'enrichira d'autres épisodes et dénouements encore plus beaux et, peut-être plus fascinants. D'ou le conte, par essence, a le mérite d'être une construction collective et surtout libre de toute entrave !

Lorsque la réalité et son actualité dépasse par ses violences abjectes la fiction la plus élaborée et osée, le conte et sa puissance imaginative et collective, s'impose désormais comme le dernier et unique moyen de prospection des solutions pour ouvrir de nouvelles portes de l'espoir en utilité d'un véritable sursaut salutaire.

Les sols, la planète, le climat, et nos légitimes questionnements et quêtes inextinguibles de sécurité et de bonheur !

Sur les 15 milliards d'hectares de terres cultivables que compte la planète, les hommes n'utilisent, à ce jour, que moins de 4 milliards…nous ne sommes pas trop d'humains sur la Terre ; mais, il est vrai que nos populations sont de plus en plus mal réparties (les statistiques des Nations unies, revèlent depuis l'année 2000, une population mondiale urbaine supérieure à 50% et en évolution constante, ce qui n'a jamais été le cas auparavant !).

Presque analogiquement au corps humain, notre planète compte plus de 75% d'eau et de surfaces marines. Le reste comprend les déserts et les terres cultivables si nombreuses qui participent par leurs sols à nourrir plus de cent milliards d'individus, s'il le faudrait. Et les formations superficielles quaternaires associées à ces sols composant la zone critique participent, entre autres, à régler le climat, en séquestrant, quand il le faut, le surplus de co2 atmosphérique. Cette dernière affirmation est, aujourd'hui, une vérité scientifique établie des sciences de la Terre qui reste à méditer en juste contradiction des discours alarmistes des charlatans climatiques, si nombreux de nos jours, à jouer aux prédicateurs, tel Nostradamus !

Des sols et des hommes, une utile et merveilleuse rencontre

Le sol et l'homme, ce couple indissociable du progrès et de ses longs parcours civilisationnels…si l'homme vit dans le meilleur des cas presque un siècle, le sol met plusieurs dizaines de siècles à se constituer et à évoluer à partir de la transformation et presque transmutation des roches et matières minérales pour atteindre ses qualités intrinsèques d'entité «minéralo-organique», voire de mixage et composition entre monde inerte et monde vivant, avec des qualités et propriétés originales qui lui permettent de soutenir les multitudes de vies visibles et invisibles qui constituent plus de 40% de la biodiversité de la planète.

Les hommes, faudrait-il encore le rappeler, tiennent leur nom d'humains, d'humanité en association, si singulière et peut-être même magique, avec le terme humus, matière propre au sol, et par le fait des premières habitudes des espèces d'homo sapiens à inhumer et mettre en terre leurs morts… ainsi, beaucoup de textes sacrés et religions monothéistes vont s'en inspirer jusqu'à reprendre presque en chœur et à l'identique : «de la terre nous venons, et à la terre nous retournons» !

L'argile, cet autre colloïde d'échange électrique cationique du sol d'origine minérale, chargée aussi de ce caractère mystico-religieux d'héritage commun qui nous enseigne depuis la protohistoire que l'homme a été conçu à partir de cette matière argileuse à laquelle ‘'Dieu insuffla la vie''. L'argile colloïdale ou argile secondaire de néoformation obtenue géochimiquement par transformation de l'argile brute des roches dans des conditions et ambiances climatiques particulièrement riches en eau, en chaleur et en air, va avoir des propriétés de fertilité similaire à celle de l'humus, en stockant les éléments nutritifs sous forme ionique en les échangeant électriquement avec les poils absorbants des plantes. En fait, argile colloïdale et humus sont les substances du sol les plus actives chimiquement avec le monde vert et ses innombrables variétés et espèces de plantes. Ces éléments ou sources de fertilité venues de la lisière des mondes minéral et organique représentent dans l'histoire de la planète, les véritables interfaces et manifestations premières de la vie ou le véritable miracle de la naissance et balbutiements de la vie sur terre. Etonnant, n'est-ce pas, que parfois, les mythes religieux ou certaines légendes sacrées, héritages de multiples peuples et confessions si diverses apparemment, rejoignent si sereinement et sans faire de vagues la réalité scientifique ! En finalité donc, nous sommes tous des produits de la Terre et de son argile, ‘'souffle de vie'', et à elle nous retournerons pour faire encore des vies, des multitudes de vies à venir. Ainsi, le cercle de l'abondance et de la plénitude sera accompli !

D'une graine semée en son sein, le sol rétribue la vie par les mille et une graines de l'abondance. Mais ce sol ou fabrique de vie qui a mis parfois des milliers d'années pour se former et se parfaire peut disparaître ou être détérioré ou corrompu par contamination en une fraction de seconde. Les qualités physico-chimiques et biologiques qu'il a acquises durant sa lente gestation sont multiples et variées : par la composition granulométrique de ses particules et la structure héritée de la disposition de ses agrégats, il emmagasine l'eau et l'air aussi longtemps que cela peut se faire, même dans les desserts où il ne pleut que rarement, pour les céder à la demande du monde vert, de la microflore et des nombreux microorganismes sans parcimonie aucune. Par ses colloïdes argileux et humiques, il emmagasine l'essentiel des éléments et nutriments sous forme ioniques pour les céder électriquement et progressivement à la demande des plantules et de bien d'autres vies encore à prospecter pour leur mise en évidence et identification scientifique.

A noter que c'est par ses mêmes capacités de fixation ionique des éléments que les sols, quand ils ne sont pas affectés et saturés par les pollutions et contaminants (engrais, pesticides et autres composes de synthèse) fonctionnent comme un filtre naturel qui retient les métaux lourds et autres éléments indésirables des eaux d'infiltration avant qu'elles n'atteignent les nappes pratiques qui sont pour nous autres et tout être vivant les réserves indispensables qui nous nourrissent et nous abreuvent par le biais des puits creusés ou de simples résurgences de sources.

Bien contradictoirement à la très ancienne et multimillénaire relation qui lie l'homme au sol, la pédologie, science qui étudie le sol, est une des plus jeunes disciplines des sciences de la nature et de la vie. Avec moins d'un siècle d'existence et de développement, cette science est encore à ses balbutiements en matière de connaissances acquises. Et pourtant, les promesses de grandes découvertes et d'innovations utiles aux hommes et à leur futur bien-être et sécurité demeurent énormes, puisqu'on présage déjà que les sols renfermeraient presque la moitie de biodiversité de la planète, soit un capital biologique, économique et médicinal en nouvelles molécules naturelles à exploiter, inimaginable.

Ainsi, depuis une cinquante d'années beaucoup d'Etats se sont investis dans le recensement et inventaire de leurs sols afin de mieux les connaître, de mieux les utiliser et les affecter aux cultures. Mais, comme l'avait signalé un l'auteur Yves Lacoste, ‘'la géographie -voire la cartographie-, sert d'abord à faire la guerre''. Le seul pays au monde qui a le mérite d'avoir entièrement cartographié ses sols jusqu'à les proposer aujourd'hui en ligne et d'une manière numérisée est le petit et brave royaume de belgique. La plus grande majorité des Etats ont abandonné, ou du moins mis en veilleuse, cet engagement pourtant salutaire car l'agro-industrie et l'agro-chimie et leurs puissants lobbys sont devenus prépondérants et n'avaient point besoin d'études cartographiques, ni de classification et vacations productives des sols. Les sols pour eux n'étaient, et ne devaient être que des supports physiques ‘'morts'' tenus de recevoir et d'utiliser des composés chimiques de synthèse que leurs industries devaient produire à outrance, quitte à stériliser durablement et irrémédiablement ces ressources naturelles et stratégiques millénaires !

Promoteurs et constructeurs immobiliers ou nouveaux démolisseurs de liens sociaux

Cette nouvelle faune de chercheurs d'or, née et encouragée par les Etats, du Sud comme du Nord, en parallèle de leurs programmes nationaux du logement a, en quelques décennies seulement réussi avec beaucoup plus d'accointance avec les autorités publiques que par esprit et responsabilité sociétale de réel partenaire, à piétiner les droits des citoyens, les espaces urbains conviviaux mais aussi l'intégrité de l'administration et de ses cadres en charge pourtant du respect des règles les plus élémentaires, en matière d'urbanisme et de préservation des espaces publics de partage collectif ainsi que du droit, pourtant aujourd'hui suffisamment sacralisé, d'accès au logement.

Le mètre carré de l'assiette foncière cédé par les Etats, à ces nouveaux spéculateurs, presque au prix symbolique est démultiplié par dix mille pour être cédé à des acquéreurs par le truchement d'une opération de spéculation déguisée où l'Etat offre une sorte de complicité, peut-être involontaire et malheureuse, mais qui ne donne surtout pas son nom, puisque pour protéger ce marché de dupes l'administration a presque partout arrêté de proposer et vendre des lots à bâtir individuels, ne serait-ce que par souci de régulation des offres et donc des prix, sauf pour de rares pays comprenant les symboliques et populistes programmes marginaux de l'auto-construction en milieu rural.

Alors qu'avant la mondialisation, un budget raisonnable pouvait constituer une épargne et possibilité financière pour acquérir et loger durablement une famille, aujourd'hui, il faudrait consentir vingt fois plus… est-ce donc une réelle avancée en matière d'accès au logement ou plutôt une forme d'arnaque et de déviation caractérisée organisée au profit d'une junte ou caste de privilégiés et de leurs tireurs de ficelles ayant la main sur l'administration publique ?

Ce système a aussi miné durablement et assassiné jusqu'à l'abdication de leur science et art, les architectes, urbanistes et leurs rêves légitimes de faire de leur profession un acte serein de réalisation de projets urbains et de constructions justes, enrichissants et féeriques pouvant réellement contribuer à l'épanouissement de l'homme dans des espaces de vie, de sécurité, de convivialité et de bonheur partage au bénéfice de tous. La plupart de ces jeunes espoirs sont aujourd'hui frustrés et malheureux d'avoir ‘'raté le coche'' et d'avoir ainsi été entraînés à fermer l'œil sur des aberrations et vices de constructions architecturales et de devenir ainsi de simples complices techniques visant et actant des projets sordides pour s'alimenter, survivre et se taire définitivement devant l'arrogance sans limites de promoteurs voyous, qui n'ont aucun respect, ni égard pour leurs art et règles déontologiques et d'urbanisme, ni pour les droits de bon voisinage des riverains et citoyens. Quand une forme de développement architectural et urbanistique fait fi et dessert les individus, le savoir, l'intelligentsia et son art, c'est qu'il n'est point un développement mais une régression savamment organisée, même en réalisant des r+20 hideux, insécurisant, indignant et particulièrement préoccupants quant aux espaces et grand moyens gâchés dans un vingt et unième siècle où l'information et la connaissance sont tellement démocratisées et étendues que mêmes des singes de ménageries arrivent à communiquer, avec les hommes, par le numérique !

Quant à nous, jusqu'où devons-nous encore abdiquer collectivement nos droits préliminaires d'accès au logement et notre souveraineté citoyenne à partager des espaces communs dignes. Et de quoi sera fait notre avenir commun et celui de nos enfants, ces futures victimes de la mal-vie programmée, si nous persistons à baisser les bras aussi honteusement?

Avec un marketing et son packaging trompeusement étudié des noms de résidences et cités promotionnelles qui rappellent le paradis perdu et ses mythiques formations fruitières et florales (voire le clos des lilas, les orangers, les palmiers, cite des roses, et j'en passe de ces floralies attrape-nigauds) ils subjuguent avec un faux semblant de standing les prétendants ravis en anesthésiant durablement leur sens critique pour finir de les entasser pour tout le restant de leur vie, sans distinction ni retenue, les uns serrés aux autres, les uns sur les autres, en contrepartie d'un échange de lourdes économies et leurs valeurs sonnantes et trébuchantes contre un devenir collectif et social plus qu'hasardeux.

Ne dit-il pas et ne nous avise-t-il pas à bon escient, cet enseignement populaire pétri de culture solidaire de bienveillance «quand on achète un bien immobilier, on n'achète pas que la maison ou l'appartement mais surtout son voisin». En effet, tout propriétaire d'un bien immobilier peut faire, défaire et refaire, à volonté, son bien ; mais il ne pourra point, et en aucun cas, se défaire d'un mauvais voisin quand celui-ci s'avérera insupportable, sinon en bradant et en sacrifiant son bien ! Ou si alors, il ne fera que s'en accommoder pour le reste de sa vie, il perdra ainsi et inévitablement les valeurs propres et bien intimes qui font sa personnalité et sa légitime volonté et propension à un épanouissement serein.

De la surabondance de notre patrimoine commun en terres, ils ont organisé la rareté pour mieux spéculer et s'enrichir en nous rétrocédant nos biens légitimes au prix d'or

Le cas bien insolite de la dépossession de la terre et de notre relation particulièrement historique au sol, nous marquent bien singulièrement, nous Algériens, depuis les différentes colonisations et incessants mouvements de révolte, d'insurrections populaires et d'actions fédératives et généralisées de libération nationale.

La terre a toujours, et de tous temps, constitué l'enjeu fondamental et central des grandes révoltes et mouvements de libération en Algérie. dans l'appel historique du FLN du 1er novembre 1954 marquant le déclenchement de la guerre de libération algérienne, il est précisé en son préambule, « conformément aux principes révolutionnaires, notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme ». Ce dernier ne s'est, effectivement, érigé, fortifié en gangrenant la société et le peuple algérien que par fondamentalement ses différents processus d'usurpation des terres et d'inféodation des populations ou les propriétaires originels et légitimes des biens fonciers ont été transformés en ouvriers agricoles sous-payés, pour être chassés plus tard avec l'avènement de la mécanisation agricole vers les périphéries des villes et bidonvilles ou encore transformés en déportés économiques par l'émigration au grand profit du développement de la Métropole avec ces conséquences dramatiques impliquant, sans véritables solutions ni dénouement du déracinement, jusqu'à leur troisième génération, de ces populations, pour la plupart d'origine terrienne.

Dans ce contexte, presque deux siècles après le début de la colonisation et accaparement des terres, des questions hautement morales, historiques et économiques restent toujours ouvertes et pendantes !

Il ne pourrait y avoir plus flagrante injustice historique et déni de libération que de devoir constater qu'aujourd'hui les héritiers de cette paysannerie spoliée doivent pour se loger consentir le plus haut des sacrifices financiers pour l'acquisition d'une cinquantaine de m2 suspendus entre ciel et terre, c'est-à-dire nulle part sur la terre, mais hypothétiquement accrochés, comme dans un mauvais songe ou chimère… dans les airs ! L'Algérie était au lendemain de son indépendance à plus de 90% rurale ; aujourd'hui sa composante urbaine et péri-urbaine excède largement les 70%. Où va-t-on et pour quels types d'intérêts nous conduit-on ? Les individus et ‘'citoyens'' ne sont plus considérés qu'à titre de potentiels consommateurs et acquéreurs pour servir le plus grand marché, jamais égalé auparavant, de spéculation foncière et de vol légalisé. De la surabondance de notre patrimoine commun en terres, ils ont organisé la rareté pour mieux spéculer et s'enrichir en nous rétrocédant nos biens légitimes au prix d'or ?

Il est vrai que ces phénomènes et nouvelles formes de manipulation et d'exploitation ne concernent pas seulement l'Algérie, mais bien la planète aujourd'hui dans son sud comme dans son nord. Il y a de ces économies factices qui ne créent pas ou plus de réelles nouvelles richesses mais qui ne reposent que sur un large système de recyclage de la rente par, entre autres, l'organisation de la rareté en condition préalable à la mise en place de véritables systèmes spéculatifs. Où sont aujourd'hui les responsabilités de régulation, de protection, de réelle solidarité et de vision lointaine et stratégique des Etats et gouvernants ?

Depuis l'années 2000, selon les tous derniers chiffres et statistiques des Nations unies, la population mondiale urbaine dépasse largement sa composante rurale. Nous courrons vite et indéfiniment vers l'entassement de plus en plus urbain et péri-urbain de notre humanité. Mais pour quels buts réels et quels véritables intérêts. L'argent-maître est devenu le véritable cœur et esprit de nos économies globaliseés… non pour le meilleur, mais bien pour le pire !

 S'adressant, en 2010, à l'opinion et, plus particulièrement à ces millions de jeunes diplômés chômeurs et autres marginalisés économiques : «Indignez-vous !», avait osé dire, de toute la hauteur et puissance de ses 92 ans, Stephane Hessel, en ultime témoignage testamentaire de son siècle et aberrante époque. Méditons un peu cela, bien que la sagesse ne soit pas exclusivement inhérente à l'age ; mais tout de même, avec le temps s'affinent beaucoup de choses, et peut-être même notre vision et analyse des choses ! Et ce, juste pour mieux servir le nécessaire, utile et solidaire devenir commun …

De l'accaparement des terres par les multinationales, l'autre guerre sourde de la mondialisation menée contre les pauvres

Nous vivons, bien malgré nous et d'une manière sourde, les prémisses d'une nouvelle guerre mondiale larvée. Si avant, les accaparements de territoires et de terres se faisaient suite à des conflits armés et sanglants, aujourd'hui à l'aune de la mondialisation, ce phénomène se fait et se poursuit économiquement et financièrement de la manière la plus insidieuse et sourde, à l'insu même des peuples de leurs gouvernants et des paysans concernés pourtant.

L'économie de la mondialisation est une économie désincarnée ; elle n'a pas d'âme, de visage, ni de nationalité. Et c'est pour cela qu'elle sera terrible, féroce et sans états d'âme dans le processus d'accaparement des terres, d'exclusion des paysans et de destruction des sols et des ressources naturelles. Et c'est ainsi que l'on assiste presque sans constat, de révoltes consommées, à ces scènes devenues ordinaires et bien banales aujourd'hui où des paysans d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie sont chassés de leurs terres, parfois après être bastonnés ou seulement intimidés par les soldats et vigiles de leur propre gouvernement. Il prennent juste ce que l'on peut prendre avec les deux mains, ou ce qu'on peut entasser pêle-mêle sur une charrette ou une bicyclette pour aller se rajouter et s'entasser dans le bidonville le plus proche ou ils ne tarderont pas à connaître, indignation, précarité, pauvreté, indigence, maladie, mendicité, prostitution avant de ne pouvoir que rêver à émigrer plus loin, plus au nord… là où le rêve d'un eldorado semble encore possible et fait encore mirage !

Les gouvernants des petits et faibles Etats aujourd'hui ne semblent plus s'embarrasser de sentiments patriotiques ou nationaux. Ils ne sont que la courroie de transmission des décideurs économico-financiers installés ça et là au bout du monde dans quelques territoires décrétés paradis fiscaux ou hors atteinte du droit et législation internationale. Et les populations spoliées du monde pauvre en dislocation programmée le savent ou plutôt le sentent bien qu'ils ne sachent pas encore comment l'expliciter. Et c'est ainsi qu'on surprend sans comprendre n'y éprouver un maigre sentiment de compréhension, d'empathie, ni d'adhésion, ni même d'excuses à trouver devant ces millions de personnes, occupées à tout vendre et tout abandonner, leurs vies passées, leurs espoirs et rêves de bonheur simple et domestique, leurs héritages, leurs enseignements et ceux si chers transmis de leurs ancêtres, afin de négocier et acheter une place sur une épave de fortune. Sur un millier qui tente la traversée de la Méditerranée, seule une centaine arrivera sur l'autre rive pour connaître encore une autre et définitive forme d'indignation et de relégation humaine. Voila les nouveaux apatrides d'un troisième conflit mondial qui ne dit pas son nom. Voici ici et là les nouveaux exclus de la terre du 21eme siècle !

N'est-ce pas suffisamment interpellant et significatif, bien qu'en l'occurrence particulièrement merveilleux, de devoir constater que seule cette personnalité morale mondiale représentante aujourd'hui de l'église catholique et de l'Etat du Vatican, reconnaît publiquement «qu'on vit aujourd'hui une guerre des profits et point une guerre des religions», en appelant les responsables politiques des Etats encore sanctuaires dans ce conflit à ouvrir davantage leurs pays, leurs cœurs et leurs élans de solidarité aux exilés et victimes malheureuses de ce conflit (visite du pape en Pologne du 27 juillet 2016). Mais des milliards de personnes l'ayant vu et écouté, à travers des centaines de canaux de télévision du monde, qui a vraiment entendu et compris son message ? Personne ou presque, car la propagande et le battage médiatique intensif mené en soutien à cette guerre mondiale du profit, a réussi a écervelé durablement les peuples. Voila, bien malheureusement, ou nous en sommes… les consciences humaines semblent aujourd'hui bien anesthésiées !

Depuis la chute du Mur de Berlin et le début de la mondialisation, la planète vit une guerre sournoise, discrète et presque invisible. La preuve en est que beaucoup de pays sont en dislocation programmée, en remembrement de frontières, avec des populations soumises à des campagnes de bombardements épisodiques justifiés par des mesures de simple police de rétablissement de l'ordre, qui n'ont d'autres choix que l'exode avilissant, en seule chance de survie. Des millions de personnes et de jeunes enfants forment ces processions successives et incessants contingents en exodes dont un seul pays a accueilli plusieurs millions à lui seul en moins de deux années. De nombreux pays et cités détruits par cette guerre civilisée ou on ne reçoit que des images aseptisées, presque aussi virtuelles que des jeux vidéos ou des films hollywoodiens à gros budget d'effet spéciaux. Un conflit mondial d'un nouveau genre où les deux protagonistes sont singulièrement les exclus de la terre sans gouvernance et les nantis de la mondialisation financiaro-économique.

Sans oublier d'évoquer, chose nouvelle, ces nouvelles formes de guerre terroriste et indéfinie où toujours les populations innocentes sont laminées, persécutées, rackettées, violées, souillées jusqu'au plus profond d'elles-mêmes, avant d'être chassées de chez elles pour connaître les seuls et uniques chemins de l'exode et de l'humiliation extrême.

Comme à l'issue des deux dernières guerres mondiales, la carte du monde a changé, ou est encore en cours de réaménagement. Des nouvelles frontières et zones d'influence des Etats sont en recomposition, des millions de personnes n'ont plus de foyer, parfois plus de pays, parfois plus de nationalité, parfois plus d'identité. Des millions de tonnes de bombes ont été déversées et se déversent encore sur des pays et populations civiles depuis la chute du rideau de fer. Alors qu'on prétend que le monde est en paix. Des millions de victimes et de personnes déplacées alors qu'on se rassure que le monde est bien en paix. Nous sommes dans une nouvelle forme de guerre aseptisée, rendue apparemment propre comme le définissait, à son début, le terme de «frappes chirurgicales», qui donne l'illusion, autant que par les médias muselés, d'une guerre «sans morts», sans blessés, sans handicapés, sans sang abreuvant la terre, sans personnes manquant de foyer, sans exilés , sans personnes atteintes de traumatismes physiques et mentaux, enfin sans fous de douleur, de misères et d'incompréhension qu'infligent, généralement toutes les guerres.

Ce qui est particulièrement étonnant et même sidérant, c'est que cette nouvelle forme de guerre ne touche pas et ne met point en péril les grands mouvements économiques et financiers de la mondialisation. Les biens et intérêts des grands nantis sont préservés, l'économie de l'enrichissement de certains et de l'appauvrissement à outrance des multitudes continue et semble même bien protegée. L'argent prospère au voisinage de la mort et des senteurs sordides des cadavres d'enfants et d'innocents assassines. A l'ombre de la mort et désolation extrême, le business continue … de plus belle !

Cette banalisation des violences, même aseptisées, de ce conflit mondial latent a lui aussi ses victimes et adeptes collatéraux. Ce sont ces nombreux schizophrènes, acteurs malheureux de tueries dans toutes les sociétés, même les plus aisées. Individus apparemment isolés qui «pètent un plomb» et se transforment subitement en des Rambo tirant sans raisons apparentes et sans management sur des foules innocentes, des écoliers ou même leur propre famille. Les manifestations et exercices des violences les plus abjectes contre autrui ne sont désormais pour eux que des jeux inoffensifs de cette guerre «propre» qui les entoure par médias aseptisant interposés.

Ce conflit mondial n'est au juste que l'expression de guerres de convoitises géopolitiques que se livrent les grandes puissances et puissances régionales en développement pour l'acquisition de zones d'influence et de réserves de marches, mais bien externalisées à leurs territoires et sanctuaires, au détriment de petits pays fragilisés qu'ils ont définis comme sous-traitants et théâtres de manœuvres. Autrement dit, ces guerres et manipulations de conflits confessionnels, de guerre civiles et autres oppositions ethniques ou idéologiques sont menées par procuration sur le sol et population mêmes de ces Etats en décomposition stratégiquement organisée par des états-majors et machine de guerre d'expansion froids et cyniques.

Ce troisième conflit mondial est, par excellence, la guerre de l'argent-maître sans nationalité ni patriotisme, sans visage ni âme, dirigé contre les faibles et déshérités du monde car baillonnés et entravés par leurs mal-gouvernants collaboratifs et corrompus !

Même quand vous êtes natif ou originaire de ces petits pays mis en guerre, et que vous avez, comme on dit, les « moyens», vous êtes affranchi, donc peu concerné par les violences, vexations et dépossessions de toute nature. Ni religieux, ni idéologique, ni même civilisationnel, ce 3ème conflit mondial, qui ne dit pas son nom, est la guerre de l'argent-roi contre les dépossédés et exclus de la terre.

Bidonvilles, banlieues et villes en seuls projets d'entassement des exclus de la terre

L'analyse historique et sociologique des immigrations dans les pays de métropoles ont toujours revélé un préalable colonial violent de dépossession à l'origine de l'exode et du déracinement de millions de ruraux. Ainsi, des millions d'Africains, de Sud-américains et d'Asiatiques ont dû faire le deuil de leurs terres familiales, de leur village et de leur patrimoine rural millénaire pour devenir la proie facile des bidonvilles insalubres, des banlieues ségrégatives et violentes et très exceptionnellement des villes. Ces processus qui ont été lents et progressifs par le passé, sont menés aujourd'hui, tambour battant encouragés par les violences et insécurités induises par le conflit mondial dans les petits et faibles Etats.

Dans ces violences, brouhaha et tintamarre guerriers organisés dans les centres ruraux et douars des bleds et contrées perdues, des foules affolées et exsangues fuient avec leurs maigres économies cousues dans le pli de leurs uniques vêtements à la recherche d'un sanctuaire où cacher et sauver leurs têtes ou ce qu'il en reste. Et les seuls sanctuaires sûrs sont les villes et territoires soustraits des théâtres de guerre car externalisées stratégiquement par les meneurs et foudres de guerre installés derrière leurs pupitres de donneurs d'ordres et de lanceurs de missiles de drones…

En arrivant presque moribonds dans ces villes et sanctuaires préservés, ces exilés de guerre ne sont pas considérés comme tels ou comme des victimes malheureuses d'un conflit qui les écrase et les dépasse surtout, mais comme de potentiels migrants économiques qui risquent de mettre en péril l'équilibre social, sécuritaire et culturel du pays d'accueil. Incompris, stigmatisés et indignés à outrance, il ne restera à ces foules déshumanisées de non-êtres que les portes béantes de l'auto exclusion volontaire, de l'extrémisme barbare et de la folie consommée comme une pilule de l'oubli total et irréversible. Ils étaient des hommes beaux et merveilleux avec un passé digne et une droiture légendaire héritée de leurs patrimoines ancestraux, on en a fait des bêtes folles et acharnées qui ne comprennent plus rien à ce qu'il leur arrive. On leur a fait rebrousser le chemin de leur parcours humain de 40.000 ans en arrière. Les voila retournés à la l'âge de pierre, des premières lames et des violences criminelles les plus abjectes.

Urbanité contre ruralité ou les mirages dorés de la plus haute spoliation humaine

C'est encore à l'aune et protection de cette 3eme guerre mondiale que les Etats sensés veiller au grain et au produit du travail de leurs concitoyens sont dans leur majorité conciliants, sinon complices en fermant leurs yeux et livres de comptes, sur les nombreux paradis fiscaux et zones de non-droit, qui détournent en rapine et marges de corruption plus de la moitie des richesses légitimes des peuples.

Une dernière trouvaille pour spolier et voler davantage les foules et exclus de terre dépossédés et exsangues de la majorité de leurs patrimoines agraires ancestraux: la promotion immobilière de spéculation foncière à outrance. C'est, actuellement, l'un des plus grands et juteux marché, après celui des assureurs, des banquiers et des industriels de matériel militaire.

Villes et cités poussent comme des champignons ; les foules et autres exclus de la terre, pour rêver prendre une protection et carte d'adhésion au club bien avantageux des nouveaux urbains et de l'urbanité vendue en sanctuaire décrète de relative sécurisation, n'ont d'autres choix et horizons que de se ruiner ou souscrire à un prêt à vie pour acheter quelques mètres carrés dans des copropriétés perchées entre ciel et terre et ou le coût du mètre carré est surévalué et rapporte par spéculation foncière à 10.000%.

Epilogue :

un jour viendra …

un jour viendra ou les exclus de la terre comprendront ;

et se réveilleront de l'artificiel sommeil et coma où on comptait définitivement les enterrer.

Ils sauront que c'est eux les plus forts parce qu'ils n'ont plus grand-chose à perdre et tout à gagner désormais !

Et ils décideront, de commun accord, presque comme une évidence, qu'ils iront enfin détruire le nouvel empire ou royaume de l'argent-roi ; ils brûleront l'argent, les banques, leurs paradis fiscaux et toutes leurs caches et mémoires aujourd'hui criminellement délocalisées et virtuelles.

un jour viendra …

où les foules et exclus de la terre se débarrasseront de leurs maîtres supplétifs locaux, des chaînes et mirages factices des grands maîtres donneurs d'ordres, en comprenant que cette 3eme guerre mondiale n'est pas la leur et qu'elle ne sert que les voleurs, les mal-gouvernants, les corrupteurs et corrompus, et les assoiffés d'argent et de sang des pauvres.

Un jour viendra sûrement,

où, débarrassés de toute tutelle et de ses parasites, ils retourneront sur leurs terres ou sur les nombreuses terres restées en friche, car sciemment et criminellement soustraites afin d'augmenter leurs valeurs spéculatives par l'organisation criminelle de leur rareté ; et ce, afin, enfin, d'y cultiver blé d'or et fruits du paradis.

Un jour viendra, beau et lumineux …

Où ils reconstruiront ou construirons, de leurs belles mains habiles et au milieu de leurs champs, la petite maison de leurs rêves pour y demeurer avec leurs enfants tous heureux et confiants dans les autres et dans les beaux lendemains à venir.

Un jour viendra, aussi vrai que je vous le dit en prenant à témoin le merveilleux poète qui nous a tant promis… qu'un jour viendra effectivement,

où les épaules des gens seront nues,

et ou des perles de bonheur brilleront comme des émeraudes dans les yeux ravis des femmes, car les exclus de la terre seront de nouveau redevenus des hommes libres !

Et comme l'histoire, semble bégayer et se répéter inlassablement de guerre en guerre, de meurtres d'innocents en meurtres d'innocents, de vies broyées et détruites, de millions de foyers anéantis et de rêves simples, heureux et légitimes de paix et de bonheur froidement assassinés ; enfin, quand on ne l'a pas suffisamment comprise pour l'annihiler à jamais de nos parcours d'humains et d'entres pensants… reprenons à notre compte ces mémoires et témoignages utiles du dernier conflit mondial avec ses deux cents millions de morts et de déplacés comme ceux, si révélateurs, de Louis Aragon, un jour un jour :

un jour, un jour

tout ce que l'homme fut de grand et de sublime

sa protestation ses chants et ses héros

au-dessus de ce corps et contre ses bourreaux

a grenade aujourd'hui surgit devant le crime

et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu

emplissant tout à coup l'univers de silence

contre les violents tourne la violence

dieu le fracas que fait un poète qu'on tue

un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange

un jour de palme un jour de feuillages au front

un jour d'épaule nue ou les gens s'aimeront

un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

ah, je désespérais de mes frères sauvages

je voyais je voyais l'avenir à genoux

la bête triomphante et la pierre sur nous

et le feu de nos soldats porte sur nos rivages

quoi toujours ce serait par atroce marche

un partage incessant que se font de la terre

entre eux ces assassins que craignent les panthères

et dont tremble le poignard quand leur main l'a touché

un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange

un jour de palme un jour de feuillages au front

un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront

un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

quoi toujours ce serait la guerre la querelle

des manières de rois et des fronts prosternés

et l'enfant de la femme inutilement né

les blés déchiquetés toujours des sauterelles

quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue

le massacre toujours justifie d'idoles

au cadavre jeté ce manteau de paroles

le bâillon pour la bouche et pour la main le clou

un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange

un jour de palme un jour de feuillages au front

un jour d'épaule où les gens s'aimeront

un jour comme un oiseau sur la plus haute branche.

* Professeur, directeur de recherches universitaires