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«Le monde doit se préparer à une pandémie mondiale», prévient Bill Gates. Dialectique des pandémies, des cataclysmes et des guerres (1ère partie)

par Medjdoub Hamed*

Dans une conférence de donateurs de l'organisation Gavi, l'Alliance globale pour les vaccins et l'immunisation, à Berlin, Bill Gates est persuadé qu'il serait imprudent de ne pas se préparer au risque d'une pandémie mondiale.

«Un pathogène encore plus difficile (que l'Ebola) pourrait apparaître : une forme de grippe, une forme de SRAS ou un type de virus que nous n'avons encore jamais vu», a-t-il indiqué dans un entretien à l'AFP. «Nous ne savons pas si cela arrivera, mais le risque est suffisamment important pour que l'une des leçons à retenir de l'Ebola soit de nous interroger : sommes-nous suffisamment prêts ? C'est comme quand nous nous préparons à la guerre. Nous avons des avions et nous nous exerçons à cela», a-t-il poursuivi. (1)

Comment comprendre l'humanité quand on compare l'œuvre philanthropique du milliardaire Bill Gates qui s'efforce à sauver des vies humaines alors que les grandes puissances s'efforcent d'écraser dans le sang tout peuple qui s'oppose à leur volonté de puissance ? Dès lors, pourquoi Bill Gates, l'homme le plus riche du monde, de surcroît de nationalité américaine, lance cet avertissement au monde ? Son pays étant pratiquement dans tous les conflits armés qui déchirent les peuples. Une situation que tient l'Amérique dans son rang de «première puissance du monde», et lui donne le droit d'ingérence, par ce statut, dans les affaires du monde.

On ne peut s'empêcher de se questionner sur cette annonce, i.e. ce qui a poussé Bill Gates à affirmer qu'un grave danger guette l'humanité, et celui-ci n'est pas maîtrisable immédiatement comme il l'explique dans une interview. (1) «Ces derniers temps, Gates a été obsédé par une question noire : ce qui est plus probable de tuer plus de 10 millions d'êtres humains dans les 20 prochaines années ? Une catastrophe comme l'a réalisé le film Hartwig – «grande explosion volcanique, gigantesque tremblement de terre, astéroïde» – n'est pas tenable. En effet, la probabilité de ces catastrophes naturelles de surgir est très faible.

«Il y a la guerre, bien sûr», dit-il. Mais Gates n'a pas d'inquiétude sur la guerre parce que l'ensemble des problèmes humains dans la course vers la guerre a été de tous les temps. Et la forme la plus dangereuse, une guerre nucléaire, semble assez contenue, du moins pour l'instant. Mais il y a quelque chose au lointain qui peut être aussi mauvais que la guerre, quelque chose qui tue autant de personnes que la guerre, et Gates ne pense pas que nous soyons prêts pour cela.

«Regardez le tableau de la mort du 20ème siècle», dit Gates, parce qu'il est le genre de personne qui se penche sur les graphiques de la mort. «Je pense que tout le monde se dit qu'il doit y avoir un pic de la Première Guerre mondiale. Effectivement, ce pic est là, c'est 25 millions de morts. Et il doit y avoir un grand pic de la Seconde Guerre mondiale, et ça y est, il est à 65 millions. Mais alors vous verrez cette autre pointe qui est aussi grand que la Seconde Guerre mondiale juste après la Première Guerre mondiale, et la plupart des gens disaient : «Quel était ce ? Eh bien, ce fut la grippe espagnole.» […]

 «Les maladies infectieuses sont notre ennemi le plus ancien, le plus mortel. Et ils le sont encore aujourd'hui… Si nous avons une pandémie, ce sera bien pire. Les gens pensaient que la grippe H1N1 n'était pas si mal. Mais plus de 1000 enfants américains sont morts de la grippe H1N1 !»… En 2014, est apparue l'épidémie d'Ebola - qui a tué plus de 10.000 personnes -, et a envoyé une grande partie de l'Amérique dans l'hystérie. Cette année, une forme particulièrement infectieuse de la grippe aviaire a déchiré 14 Etats, tuant ou forçant l'abattage de 39 millions d'oiseaux. Les autorités de santé publique obligent le massacre effroyable parce que plus les oiseaux sont infectés par la grippe, plus les chances de la grippe à muter et prendre une forme qui peut infecter les humains. (…) La pandémie est quelque chose que notre culture pense, connaît et craint. (…) Nous pensons à ce sujet tellement, il semble presque ridicule que nous ne sommes pas prêts. Mais nous ne sommes pas. Même pas proche. Il suffit de regarder ce qui est arrivé par le virus Ebola. (…) Les gens qui sont contagieux peuvent ne pas avoir de symptômes visibles. Et dans un pays très peuplé, il pourrait envoyer des milliers de voyageurs par jour aux États-Unis. Ce qui pourrait toucher un pays qui a des mégapoles, peuplées de dizaines de millions de personnes. (…) Et si une pandémie commence dans une mégapole ? Et si, contrairement à Ebola, le porteur est contagieux avant que le patient présente des symptômes évidents ? L'expérience du passé ne le prouve-t-elle pas ? «Si vous regardez la grippe H1N1 en 2009, elle avait fait le tour du monde avant même que nous savions qu'elle existait. Le modèle de Gates a montré qu'une maladie semblable à la grippe espagnole lâchée sur le monde moderne tuerait plus de 33 millions d'êtres humains en 250 jours.»

«Nous avons créé, en termes de propagation, l'environnement le plus dangereux que nous ayons jamais eu dans l'histoire de l'humanité», dit Gates. Et ceci est en contraste frappant avec la guerre, qui n'est pas nécessairement plus mortelle pour la race humaine, mais est beaucoup mieux planifiée. «Quand on parle de guerre, dit Gates, il y a toutes ces règles sur la façon dont le gouvernement peut utiliser différents navires. Mais quand une épidémie arrive, qui est censé surveiller ou a la capacité d'aller au foyer de l'épidémie, et saisir la situation ?»

1. La guerre associée, par ses effets, aux phénomènes naturels, tels les pandémies et les cataclysmes ?

Comme expliquer ce pressentiment de Bill Gates sur une pandémie à venir ? Une prémonition ? Un avertissement ? S'il s'agit d'une prémonition d'un événement vu à l'avance et qui se réalise, ce sentiment diffus de Gates nous pousse à nous interroger sur son sens. A procéder à une analyse poussée sur ce phénomène prémonitoire qui incite un homme à annoncer tel ou tel événement. Souvent l'homme prend connaissance d'une chose sans vraiment être certain de sa réalisation, mais, par intuition ou par angoisse de ce qui peut arriver, se retrouve à avertir que cette chose annoncée est potentielle, et invite le monde à s'y préparer.

C'est ce que fait Bill Gates, dans son affirmation d'une pandémie susceptible d'apparaître. Qu'il a développé publiquement dans une interview. (1) Cependant, une intuition, un pressentiment sur un événement important, grave, doit-il être pensé comme s'il allait à se réaliser ? L'homme n'est pas devin, et toute intuition développée et affirmée reste du domaine de l'aléatoire. Qu'elle soit vraie ou fausse, regardons ce pressentiment à sa juste valeur. Et évaluons-le sur un plan strictement historique, en tentant d'énoncer les forces qui lui sont attenantes.

Pour ce faire, définissons l'état de nature d'une pandémie. La première donne que l'on doit comprendre d'une pandémie d'origine bactériologique ou virale, n'est pas de ce qu'elle peut provoquer, par sa virulence, sa soudaineté, et la mort de milliers ou de millions d'êtres humains, mais d'en situer sa place dans le devenir du monde ? Une pandémie qui survient appartient à une situation naturelle puisque cette pandémie est apparue, et les hommes ne peuvent rien contre son apparition, sinon à lutter pour éteindre le foyer pandémique. Mais si nombre d'épidémies ou de pandémies sont inexplicables, et font partie de l'état de nature du monde, certaines peuvent avoir un sens. Dès lors qu'une pandémie influe sur le devenir de l'humanité, et par ses conséquences change le cours de l'histoire, elle peut avoir les mêmes effets par la désolation et la mort d'êtres humains qu'une guerre aurait faits dans une région donnée. Les Américains n'ont-ils pas cherché dans la bombe à neutrons à tuer le plus grand nombre d'êtres humains tout en réduisant les destructions d'infrastructures ?

En tant que phénomène naturel (d'essence biologique), et par ses effets meurtriers à grande échelle, une pandémie peut lui être associée les «cataclysmes» qui sont aussi des phénomènes naturels. En sus de morts d'hommes, les cataclysmes occasionnent des destructions considérables. Un tremblement de terre de forte magnitude peut dévaster des villes, des régions entières, provoquer des tsunamis. Des ouragans peuvent provoquer des désastres.

Un autre phénomène qui relève aussi du vivant, précisément de l'homme, qui est centre et conscience de cet état de nature. La guerre a des effets, des dévastations aussi soudains, aussi grands, aussi dévastateurs, ou plus que les pandémies et les cataclysmes. Ce qui nous incite de classer la guerre un état de nature propre à l'homme. Mais l'état de nature de l'homme ne peut être dissocié de l'état de nature de l'écosystème de la Terre. Puisque l'humanité constitue une partie de l'écosystème. Dès lors, on peut considérer que la guerre, par ses effets, ses conséquences, s'assimile à un cataclysme, à une pandémie. La seule différence est qu'elle est le fait de l'homme.

Les causes qui provoquent les guerres relèvent du fond naturel de l'homme. «Donné que la terre est peuplée par des hommes dont les intérêts sont le plus souvent contradictoires, les hommes, poussés à rechercher le même objectif (expansion, antagonisme, lutte pour des richesses, etc.), se retrouvent souvent en prises les uns contre les autres. Un état de nature inscrit dans l'essence même de la nature humaine». Aussi peut-on dire, l'état de nature de l'homme est ainsi constitué. Il évolue entre le bien et le mal. La paix elle-même est l'antithèse de la guerre. L'homme évolue entre ces frontières, entre le bien et le mal, entre la paix et la guerre. C'est un état naturel pour l'homme, il est donc confronté à sa destinée.

Thomas Hobbes (1588-1679) qui a pensé l'homme dans son état naturel, i.e. une lutte de chacun contre chacun, de tous contre tous, n'a en fait qu'affirmer ce qu'il a vécu durant sa vie. L'Europe a vécu les pires guerres de religion durant 30 ans (1618-1648). En scrutant la nature humaine, il est arrivé à cette conclusion : «Bellum omnium contra omnes» en latin qui se traduit par «la guerre de tous contre tous».

Et son énoncé s'applique toujours comme on le voit aujourd'hui dans les relations internationales. Malgré les grandes institutions mondiales (l'ONU, le Conseil de sécurité, les résolutions du Conseil de sécurité), les puissances n'hésitent pas à s'attaquer à des pays faibles pour arriver à leurs objectifs.

Ainsi pandémie, cataclysme et guerre sont des phénomènes naturels contre lesquels les hommes n'y peuvent rien sinon à tenter d'en limiter les dévastations. Pour les phénomènes naturels en dehors de la nature humaine, à renforcer digues et infrastructures, et à procéder à la recherche épidémiologique, quant aux guerres, les puissances doivent trouver des compromis pour atténuer la souffrance des peuples. Cependant, on ne peut s'empêcher de dire que ces trois phénomènes participent paradoxalement à l'évolution du monde.

2. Un itinéraire tout tracé dans le destin de l'Europe

Pour avoir une idée de l'impact de ces phénomènes naturels sur l'évolution de l'humanité, regardons ce qui s'est passé au XIVe siècle, en Europe, c'était encore le Moyen-âge. «L'Europe a été touchée par la plus grave pandémie de son histoire, entre 1347 et 1352». D'après les données historiques occidentales, la «Peste noire» a décimé entre 30 à 50% de la population européenne, soit environ 25 millions de morts. Et la peste noire n'a pas été éradiquée, elle refit plusieurs fois son apparition en Europe, et s'est étendue aux autres pays du monde (monde musulman). En Asie, selon les historiens, la peste sévissait de manière endémique. Et la médecine, à l'époque, était impuissante devant cette maladie. Après avoir emporté des millions d'êtres humains, la peste disparut naturellement des villes et villages, comme si elle n'avait jamais apparu.

Etrange que ce destin de l'humanité face aux fléaux dont le seul recours devient le travail de l'esprit, en espérant que les biologistes trouvent les remèdes pour affronter ces phénomènes pandémiques.

Il reste cependant à comprendre «pourquoi la Peste noire a fait irruption à cette époque, et ce désastre démographique qu'elle a produit en Europe» ? On est en droit de se poser la question et de faire appel intuitivement sur les raisons de l'apparition de la «Peste noire». N'est-on pas en droit de se poser la question sur l'essence métaphysique de la Peste noire, en tant que phénomène naturel qui participe à l'écosystème terrestre ? Si on pense humainement par notre pensée, et qu'on est libre par cette pensée qui nous fait penser, on peut tenter de comprendre tout phénomène naturel dans sa finalité, i.e. qui influe sur le devenir de l'humanité. Et la Peste noire, en l'occurrence, a influé sur le devenir historique de l'Europe.

A suivre

*Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective www.sens-du-monde.com

Notes :

1. - «The most predictable disaster in the history of the human race» publié par Ezra Klein. Le 27 mai 2015

http://www.vox.com/2015/5/27/8660249/gates-flu-pandemic

- «Le monde doit se préparer à une pandémie mondiale, prévient Bill Gates» publié par La Presse, Canada, le 28 janvier 2015

http://www.lapresse.ca/international/dossiers/virus-ebola/201501/28/01-4839107-le-monde-doit-se-preparer-a-une-pandemie-mondiale-previent-bill-gates.php