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Entre crise pétrolière et réduction des déséquilibres mondiaux, quel avenir attend le monde pour 2016-2019, sans le «dopage du pétrole» ?

par Medjdoub Hamed *

3ème partie

De même quand des économistes occidentaux tiennent le haut du pavé et se trouvent à discourir, sur les écrans de télévision, et prennent position sur la sortie de leurs pays de la zone euro, en montrant les avantages de retourner à la monnaie nationale. Cela surprend. Pourtant, les dysfonctionnements sont là, présents, parlants, et il faut vraiment ne pas les voir.

Dans l'article de 2012, « Prospective : Pourquoi l'Occident et les pays pétroliers n'échapperont pas à une crise économique majeure » (6), il est écrit au paragraphe 6 :

« Le facteur déflationniste de pétrole n'aura plus sa raison d'être dès lors que les émissions monétaires américaines ex nihilo ne pourraient plus jouer car contrées par les émissions de yuans chinois ex nihilo. Les prix vont retomber probablement à des niveaux bas. Dès lors, il va se produire une raréfaction de liquidités internationales, ces dernières ne seront émises que si elles sont adossées à des contreparties productives, ce qui ne peut qu'entraîner la fin du dopage monétaire du prix du pétrole et des matières premières. Les conséquences seront douloureuses à la fois pour l'Occident et les pays exportateurs de pétrole.

Les pays du Golfe pourront encore se maintenir dans le giron de la puissance américaine contre évidemment du pétrole. Mais les excédents pétroliers auront disparu pour la simple raison que les déficits américains seront surtout résorbés par les moyens propres de l'Amérique (hausse d'impôts et baisse de dépenses). Le pétrole n'ayant plus le caractère stratégique en matière monétaire, les prix suivront le cours de l'offre et la demande sur les marchés, sans interférence des Etats-Unis. Il en sera de même pour les matières premières. Plus grave encore, les grandes puissances consommatrices chercheront un pétrole moins cher. Ce qui nous amène à cette question : « Une compétition va-t-elle s'ensuivre entre les pays du cartel pétrolier qui chercheraient à vendre plus pour compenser la baisse des prix ? » Il faut le craindre. Les pays pétroliers arabes viseront avant tout la stabilité politique intérieure et n'hésiteront pas à outrepasser toute décision du cartel qui viendrait à l'encontre de leur politique sociale. Ceux qui ont les plus grandes réserves pétrolières et une exploitation pétrolière à bas coût seront certainement les plus favorisés mais l'avantage doit être relativisé. Il se produira le même phénomène qu'ont déjà vécu les fermiers américains après la crise de 1929. A la différence d'un industriel, un fermier qui est confronté à la baisse du prix de ses produits, essaye d'accroître sa production, car c'est seulement en vendant plus qu'il peut compenser des prix bas et maintenir son revenu. En fait l'accroissement de la production agricole américaine s'est accentué et les efforts de milliers de fermiers essayant d'accroître leur production se traduisirent par une nouvelle baisse des prix et des revenus des paysans. Pareillement, dans le jeu de vendre plus, les pays arabes ne seront pas gagnants puisqu'ils ne feront que baisser le prix du pétrole. Ce qui risque de survenir aux pays de l'OPEP. Et le seul moyen pour s'en sortir serait pour ces pays de s'organiser en prévision de cette échéance qui apparaît comme inéluctable. S'ils ne s'organisent pas, pris dans la tourmente de la « déflation mondiale », ils auront le même destin que les fermiers américains. »

Et c'est ce qui ressort aujourd'hui.

5. SCHEMATISATION SIMPLIFIEE DU SYSTEME ECONOMIQUE MONDIAL REACTUALISE AUX ENJEUX D'AUJOURD'HUI

Pour comprendre, reprenons la schématisation simplifiée du système économique mondial parue dans un article en 2013, et réactualisons-la aux enjeux d'aujourd'hui. (7)

Imaginons un système économique mondial constitué de trois entités A, B, C. Une grande nation A, la plus puissante, les États-Unis et un groupe de nations industrialisées les plus en vue B du système, l'Europe, le Japon et le Canada. Ces deux entités disposent de monnaies internationales (monnaies de réserve), la nation A dispose en plus de l'unité de compte internationale. Le reste du système, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique du Sud, dénommons-le C. Les monnaies de ce groupe de pays convertibles ou non sont ancrées sur un panier de monnaies des pays A et B.

5.1. PREMIERE ETAPE DU SYSTEME ECONOMIQUE MONDIAL

Imaginons pour une raison de délocalisations d'entreprises, de rattrapage technologique, etc., certains pays du groupe C rattrapent les pays A et B et les dépassent dans le commerce mondial. Suite aux pertes de marchés, en se rabattant sur leurs marchés domestiques, les pays A et B subissent, suite à une spéculation effrénée, une grave crise immobilière et financière. C'est ce qui s'est passé en 2007 et 2008 pour les États-Unis et l'Europe. Il s'en est suivi un étranglement du système bancaire occidental. Pour parer à cette situation, ces Etats, par la création monétaire, ont procédé d'urgence à la recapitalisation par achat de titres voire même une nationalisation par une prise de parts dans le capital des banques. Des fonds considérables ont été injectés « sur fond d'endettement des États. »

Malgré les taux d'intérêt proche de zéro et les politiques monétaires fortement expansives, la situation des pays A et B reste stagnante, les taux de croissance faibles, le taux de chômage moyen est de 12%, pour certains pays, il est de 25% voire plus pour d'autres. En revanche, la croissance économique des pays C, bien qu'elle ait diminué, reste toujours élevée. Le taux de croissance de la Chine est supérieur à 7%.

Imaginons maintenant que les Banques centrales des pays A et B, pour soutenir leurs économies, recapitalisent les banques de nouveau par de la création monétaire contre les titres de Trésor (rachat partiel de dettes publiques) et les créances immobilières à risque (subprimes). Le système bancaire recapitalisé procède au financement de l'économie (octroi de crédits aux entreprises et aux ménages, achat de bons de Trésor pour financer les budgets des Etats, etc.). Mais les déficits budgétaires et commerciaux de ces pays sont tels que le système bancaire doit à chaque fois se tourner vers leurs prêteurs en dernier ressort. C'est ainsi que les Banques centrales des pays A et B, la Réserve fédérale américaine (FED), la Banque centrale européenne (BCE), les Banques centrales d'Angleterre et du Japon, se retrouvent à pratiquer à intervalles réguliers des politiques monétaires non conventionnelles.

Les « politiques monétaires non conventionnelles » ou « Quantitative easing » (QE) consistent à échanger des bons de Trésor et des créances éligibles et même non éligibles (créances douteuses) contre de la monnaie Banque centrale. En injectant des liquidités dans le système financier, les Banques centrales permettent, comme pour les plans de sauvetage et de relance, à leurs systèmes bancaires respectifs de répondre aux besoins de leurs économies. Ce financement vient évidemment grossir les bilans des Banques centrales. Mais la réduction des créances douteuses (immobilières), l'achat de la dette des Etats, etc., permet d'éviter à ces pays la récession. L'achat, par exemple, des subprimes aux États-Unis permet de doper le secteur de la construction, gros pourvoyeur d'emplois.

Imaginons que dans ces injections de liquidités entre les pays A et les B, il se produit un processus de balancier. Quand le pays A émet un surplus de liquidités, sa monnaie se déprécie sur les marchés, ce qui affecte négativement les monnaies des pays B. Par l'appréciation de leurs monnaies, les pays B enregistrent une baisse des exportations (plus chères). Pour baisser le taux de change, les pays B ont le choix, soit d'acheter la monnaie du pays A, le dollar, ce qu'ils ne peuvent faire puisque cela revient à acheter de la dette de A, et ils sont déjà endettés, soit de procéder à des politiques monétaires non conventionnelles comme le pays A. Et c'est ce qu'ils font. Nous avons ainsi un processus de balancier : « Tantôt c'est A qui émet des liquidités et B s'ajuste, tantôt c'est B qui émet des liquidités et A s'ajuste ».

Ainsi, par les achats de bons de Trésor (des dettes publiques) et des obligations éligibles et non éligibles, la FED, la BCE, la Banque d'Angleterre et du Japon ajustent, grâce aux liquidités fournies à leur système bancaire, leurs taux de change sur les marchés dans une fourchette concertée entre les deux parties. De plus, ces pays soutiennent, grâce aux liquidités injectées, les prix des produits à la consommation (subventions), ce qui explique la faible inflation que peuvent susciter ces émissions. Evidemment, ces injections monétaires se traduisent par une hausse de l'endettement des pays A et B.

Pour les pays du groupe C, imaginons que « des pays n'ont pas une industrie développée, et toute leur économie est basée sur les exportations de pétrole, appelons les F. » Et qu'un accord lie les pays F à la nation la plus puissante du monde A, les États-Unis, et consiste à ce qu'ils facturent leurs exportations pétrolières en dollar. Et ce mécanisme monétaire est important parce qu'il permet d'« absorber » les excès des liquidités sur les marchés (issues de la monétisation des déficits américains), entraînant de fortes hausses de pétrole et durables. Le prix du baril de pétrole a atteint des sommets (plus de 100 dollars).

Cette hausse du pétrole suscite des excédents commerciaux pour les pays F, et donc des réserves de change que ces pays accumulent et placent dans les pays A et B parce qu'ils rapportent des intérêts et leur placement est sûr.

A l'été 2008, le baril de pétrole a atteint 147 dollars, et tous les prix des matières premières et alimentaires ont connu une hausse similaire. Malgré cette embellie, une grave crise politique est survenue, en 2011, dans le monde musulman, le « Printemps arabe ». Le mal-vivre, le chômage… et la brusque hausse des prix des produits de base de consommation a provoqué de graves crises politiques et bouleversé le monde arabe. Et jusqu'à aujourd'hui, la situation de ces pays reste toujours précaire.

Imaginons maintenant « qu'un noyau dur des pays C émerge. Très compétitif, ce noyau représente les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Appelons-le D. Comme on l'a déjà dit, il surpasse les pays A et B dans le commerce international. » Imaginons encore « un autre pays, le plus puissant du groupe D, la Chine. Appelons-le E. »

Ces pays D, et surtout le pays E, engrangent, grâce à leurs excédents commerciaux, des réserves de change considérables qu'ils placent aussi dans les pays A et B. Par ces excédents commerciaux des pays D, surtout E, et les pays F, la situation devient de plus en plus difficile pour « les pays A et B qui continuent à pratiquer des quantitative easing pour relancer leurs économies. »

Les craintes d'un excès d'endettement qui se traduit pas un déséquilibre mondial important – les pays C sont financièrement favorisés au détriment des pays A et B – poussent les autorités monétaires des États-Unis, d'Europe, « à imposer à leurs Etats… des cures d'austérité dans le but évident de diminuer la pression sur les quantitative easing que les gouverneurs centraux ne cessent d'avertir qu'ils ne sont qu'un soutien. » Que la réduction des déficits budgétaires et commerciaux doit s'opérer et, bien sûr, passer surtout par un gain de compétitivité face aux pays émergents. Ce qui est difficile à regagner, vu l'écart des coûts de la main d'œuvre, ce qui ne peut passer que par un processus lent et douloureux pour les pays A et B. Et pour ces pays, il y a peu d'alternative. Les grands travaux publics (politiques keynésiennes) sont difficiles à mettre en œuvre pour la simple raison qu'une grande partie des capitaux injectés vont d'abord soutenir la protection sociale, financer les déficits commerciaux, acheter la dette des Etats défaillants, etc.

Si les craintes d'endettement gagne les pays A et B, l'inquiétude gagne aussi le pays E, la Chine qui craint pour ses réserves de change, les plus fortes du monde. Il est non seulement devenu « l'atelier du monde », mais cherche à se parer des aléas des monnaies des pays A et B. Par le troc, l'usage des monnaies nationales, l'achat de l'or, l'acquisition des parts d'entreprises et partenariats avec des sociétés étrangères (gazières, pétrolières, etc.), des investissements dans des concessions minières, de terres agricoles pour de longue durée, une diversification des réserves de changes, il s'emploie à diminuer la part du dollar et de l'euro dans ses réserves de changes et ses transactions commerciales. Ce pays E est conscient que, malgré qu'il soit devenu la deuxième puissance économique du monde, sa dépendance sur le plan monétaire à l'égard de l'Occident n'en fait de lui qu'une puissance économique « dominée » et ses réserves de change accumulées resteront toujours dépendantes de la valeur que la FED et la BCE leur auront attribuée. C'est la raison pour laquelle le pays E a accéléré l'internationalisation de sa monnaie. Plus encore, il cherche même à facturer ses importations de pétrole et de matières premières en yuans – il le fait déjà avec certains pays – dans le but évident, lorsque le yuan devient une monnaie internationale, de partager le privilège du dollar, en tant qu'unité de compte internationale. Dès lors, le pays E, la Chine, aura à pratiquer des politiques monétaires d'assouplissement quantitatif, comme le font les quatre grandes puissances monétaires. Ce qu'il ne peut faire aujourd'hui, avec son yuan « dirigé » et « sous-évalué ».

Imaginons maintenant que cette spirale d'assouplissement monétaire quantitatif commence à susciter des interrogations dans les pays C. « Combien de temps les Banques centrales des pays A et B doivent recourir à l'assouplissement monétaire quantitatif » ? Certes, ces liquidités injectées, en soutenant les économies des pays A et B, les États-Unis, l'Europe et le Japon, favorisent aussi le commerce mondial. Les pays C, la Chine, la Russie, les pays arabes exportateurs de pétrole, etc., continuent d'accumuler des réserves de changes issues précisément de ces liquidités. Et ces réserves de changes sont converties en bons de Trésor américain, européens, etc., parce qu'ils offrent plus de sécurité « mais aussi pour pousser les A et B à importer des produits chinois, du pétrole, etc. » Cependant le problème de « soutenabilité des dettes publiques pour ces pays va se poser un jour », et une hausse continue des dettes publiques ne peut que nourrir de la défiance. Les risques sur les investissements souverains opérés par la Chine, la Russie et les pays arabes sont réels d'autant plus qu'ils sont libellés en dollars et en euros qu'il ne tient qu'à la FED et la BCE d'en émettre. Le risque est qu'ils se feront à terme « rembourser par l'inflation ».

5.2. ETAPE ACTUELLE DU SYSTEME ECONOMIQUE MONDIAL

Imaginons que les pays A et B, endettés, après que leurs économies soient stabilisées, « prennent conscience que ce n'est plus rentable de continuer à émettre des quantitative easing, émettre des liquidités monétaires ex nihilo. » Et que ce seront toujours les pays C qui en profitent soit par le bas coût de la main d'œuvre et une monnaie dévaluée et donc plus compétitifs dans le commerce mondial, soit parce qu'ils exportent du pétrole. Et pour mettre fin à cette spirale d'endettement, « les pays A et B, qui sont « des débiteurs nets », décident d'arrêter les QE. Et « durablement », parce qu'ils ont compris qu'émettre des liquidités dans un cadre non-conventionnel serait toujours négatif pour leurs économies. Ce sont les pays C qui profiteront.

Que signifie les 4 000 Md$ (devenus 3 500 Md$) de réserves de change pour la Chine, plus de 600 Md$ pour l'Arabie Saoudite, plus de 300 Md$ pour la Russie, plus de 150 Md$ pour l'Algérie, et d'autres pays ? Environ 9 000 Md$, toutes monnaies occidentales confondues (Md$, une abréviation de milliard de dollars.) « Il est évident que c'est de l'argent-dette que l'Occident doit au reste du monde. » Ces réserves de change détenues par le reste du monde constituent « une dette extérieure brute pour l'Occident. » Si on retranche les dettes que détiennent les États-Unis, l'Europe et le Japon sur le reste du monde, et qui sont très inférieures, on constaterait que, hormis le Japon, les États-Unis et l'Europe ont « une dette extérieure nette élevée. »

Rappelons ce qui a été écrit supra. « Si les États-Unis et l'Europe ne mettent pas fin rapidement aux QE, ils finiront par « vendre ou mettre en concession leurs bijoux de famille, leurs monuments, leurs universités, leurs musées, leurs autoroutes, leurs ports… ». Comme l'avait fait naguère le Japon, devenu le premier créancier du monde, au milieu des années 1980, et aux États-Unis et en Europe. Mais mal lui en prit, par excès de confiance ou « n'a pas vu venir la crise », le Japon finit par tomber en crise en 1990. Le revers de la médaille de la richesse ?

On comprend dès lors que, depuis l'émergence des pays D, et surtout E, la Chine, les pays A et B doivent tenir compte des changements dans le monde, et rester le plus possible dans des politiques monétaires conventionnelles, selon leurs besoins pour leurs économies, et les exigences « que nécessitent la financiarisation de la planète qui, il faut rappeler, nécessitent toujours un certain niveau de déficits extérieurs occidentaux. » (Voir §1)

A suivre...

* Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective

Notes :

7. « Vers un nouvel ordre monétaire international : Ajustements, crises et douloureuses mutations », par Medjdoub Hamed

www.sens-du-monde.com, 3 mai 2013

www.lequotidien-oran.com, 27 et 30 mai 2013

www.elwatan.com, 12 juin 2013

www.agoravox.fr, 3 mai 2013