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Le RAP ou les sons de la résistance

par Abdelkader Benarab *

Cinq ans après les soulèvements populaires dans les pays arabes qui ont donné tant d'espoir à ces peuples épris de liberté et de démocratie, que reste-t-il, aujourd'hui, de ces mouvements de contestation et de résistance? Seul le Rap demeure l'expression d'une adversité opiniâtre.

Devant les soubresauts inhabituels des ‘printemps arabes' qui ont secoué le monde, il y a, déjà, quelques années, La musique demeure le moyen le plus puissant et qui porte le mieux l'expression des revendications populaires. Elle résiste aux vicissitudes de l'histoire, combat les turpitudes humaines. Ecrivains, essayistes et politologues ont donné des pronostics sur l'avenir de leurs pays, au moment des soulèvements, mais leurs paroles sont, aujourd'hui, bien dépassées par la promptitude des événements. Seules les tonalités vibrantes et les sonorités énergiques, laissant s'échapper des mots crus jetés à l'indignité des pouvoirs, résistent, toujours, à l'érosion des temps difficiles.

La musique est l'art le plus prisé par la jeunesse et le moins aisé à contrôler. En tant que technique de communication et de représentation, elle bénéficie de moyens de diffusion, les plus sophistiqués, ce qui lui donne une capacité créative qui la fait adapter, à l'urgence du temps et à la non-contrainte de l'espace. Faire de la musique, aujourd'hui, n'assujettit son auteur ni à une lourde logistique ni à une recherche théorique approfondie. La musique arabe classique engagée, malgré sa large audience, subissait, de jour en jour, un amenuisement significatif dans la transmission de ses messages. L'évolution du cadre anthropologique a bouleversé les référents socioculturels et fait évoluer les catégories de pensée vers plus de libéralisation, émoussant la ligne du conformisme. La musique engagée entre 1960 et 1980, dans le monde arabe, a produit une vague de musiciens avant-gardistes pour ne citer que les plus célèbres d'entre eux : Cheikh Imam, Ahmed Fouad Najm , Marcel Khalifé et bien d'autres. Ceux-ci se distinguent par un coefficient d'engagement social et politique rarement égalé. Ils possèdent, en général, une culture idéologique et une philosophie de l'action qui leur permettaient de se rattacher à des programmes de lutte avec une connaissance de l'histoire de leurs pays.

Dans les années quatre-vingts, une nouvelle vague de musiciens a surgi, en France, se réclamant de la culture ‘hip hop'. Un mouvement artistique importé d'Amérique du Nord dont le fief est encore le Bronx. L'Amérique noire a toujours souffert du racisme blanc et de l'inégalité raciale. La culture négro-américaine privilégie la musique comme mode d'expression contestataire. Le Negro-spiritual ou le Gospel en sont des exemples de rupture avec l'ordre établi.

L'immigration en Europe et en France, en particulier, est proche de la situation des Noirs américains, sur le plan social, économique et politique. Cette proximité de conscience a généré une parenté culturelle et une filiation non démentie. La contestation des jeunes de cités s'attache à des références paradigmatiques dont les Noirs savent en fournir la matière et la substance. Quand les ‘printemps arabes' ont éclaté, ça et là, dans le monde, la musique arabe classique, s'est vu dépassée par la promptitude révolutionnaire, relayée, massivement, par une rythmique aux sonorités métalliques de la musique Rap, qui se trouve être le meilleur représentant de la ligne contestataire. La musique traditionnelle engagée a un programme, une idéologie et une composition textuelle élaborée. Cette référence scripturaire est absente du Rap qui se veut une musique de l'oralité. Une parole saccadée, lancée, criée, au rythme d'habiles mixages et de prouesses locutoires. Fidèles à l'étymologie du mot «To rap», en anglais, qui veut dire parler, «bavarder», les rappeurs s'en tiennent à cette sémantique éclatée aux inflexions chaudes, une phonation percutante, des mots lardés, des phrases sciées, le sens se donne par la sonorité, et les sons par le sens. Une salve de mots, une bordée de monosyllabes, le tout rythmé, accordé par l'exigence de la rime. Celle-ci fait le contrepoint de la langue rebelle, adoucit le cri, harmonise la ligne mélodique et capte l'oreille. Une instrumentalisation de pointe, très sophistiquée, utilisant les platines, les bandes sonores, introduisant la technique du sampling. Leur langue chantée et leurs improvisations instrumentales ont inventé un style particulier, volontairement en rupture, comme on le voit, sur le plan musical et linguistique, privilégiant le dit sur l'écrit, le cri sur la parole. Toute cette mécanique instrumentale a un sens et des messages. L'intérêt du Rap réside dans les thèmes qu'il développe. Les rappeurs se produisent dans les lieux publics, très peu, dans des espaces conventionnels. La rue est le lieu idéal pour se faire entendre. Ils étaient les premiers à faire écho aux soulèvements arabes. On pouvait les voir, au milieu des foules, faire corps avec elle, la faire vibrer, chanter la révolution. Psycho-M, l'Imbattable, Lakk3y, DJ Costa, Armada Bizerte, Dam, Palestinian Rapperz et bien d'autres idoles du Rap arabe. Le Tunisien Hamada ben Amor, surnommé, El general, lance ces mots à l'adresse de Ben Ali, au nom de la jeunesse :

«Je sais qu'il y a tant de mots dans le cœur du peuple, mais l'oppression lui interdit de les exprimer, alors je vous les jette à la figure»

La plupart de leurs noms sont inventés. Ils s'écrivent avec ou sans majuscules. Ils sonnent plus qu'ils ne signifient. Une onomastique fabriquée dans l'harmonie d'un art perverti. Ils se nomment, en parlant de soi, utilisant la troisième personne. Tous les pays arabes possèdent leurs rappeurs. Souvent incompris, souvent rejetés, ils s'imposent par la résistance. Ils sont populaires et appréciés par la jeunesse. Ahmed Mekki, Ramy Donjewan, Arabian Knightz sont des chanteurs égyptiens de Rap, se considèrent eux-mêmes comme les ennemis de l'Etat, appellent à l'insoumission, à la lutte contre le pouvoir. Le Libanais Rayes Bek, le Libyen Hamza Sisi, l'Algérien Igrek et bien d'autres contestataires appellent à l'union arabe, à la liberté des peuples. Leurs textes ne sont pas élaborés selon les canons esthétiques de la littérature dominante, à laquelle ils aiment tordre le cou et subvertir les normes. Ils ont leur propre esthétique. Elle se définit par une recherche de nouvelles techniques instrumentales auxquelles ils adaptent une langue sonore où viennent se décliner tous les mécontentements, toutes les révoltes.

Mais il faut, surtout, regarder du côté des thèmes portés par cette littérature errante. Les textes n'étant souvent pas fixés, nous avons dû les transcrire, à partir de visionnage de leurs vidéos sur Youtube. Dans l'histoire de la musique arabe, il s'en trouve peu de textes avec autant d'intensité dans le verbe : des appels au passé glorieux, aux héros historiques, Saladin ou Nasser, au génocide palestinien, à la rébellion contre les pouvoirs. Leurs expressions dominantes se portent dans toutes les bouches : «pays de la corruption», «sous développement», «la trahison», «la preuve». Ces thèmes se retrouvent, dans toutes les chansons. «La preuve» renvoie à une connotation mystique qui s'articule, directement, avec l'Islam, c'est-à-dire Dieu. Selon eux, nous vivons sous l'empire du mal et de la destruction contre lesquels il faut lutter pour s'y soustraire. L'Islam étant la seule voix salvatrice. Un message combien de fois répété : la sortie de la crise par l'Islam. Un rempart contre la métaphysique de la mort, comme celle de Bouazizi, contre les agressions culturelles, le racisme et les injustices. Ces groupes se posent comme des prophètes ou des visionnaires porteurs de messages indéfectibles à l'Humanité entière, comme nous le rappelle cet auteur : «Toute la stature du rappeur repose sur sa capacité d'être un guide(…) «Follow the leader» (Blondeau, Hanak, Rap.).

C'est aussi une remise en cause des canons esthétiques, des définitions admises de la littérature, des notions de «Poésie» et du «Beau». Récemment, le rappeur Fayçal publie, sur un site de Rap un «billet d'humeur» sous forme d'un dialogue imaginaire avec Boileau, où il l'interpelle sur son «Art poétique». «Cher Législateur, lui dit-il, La poésie est un art si complexe, si subtil ; comment espérer le réduire à une méthode ? Regardez mon œuvre (de rap) : «Elle constitue un parfait exemple de transcendance de vos préceptes, qui sont en 2016 - je suis désolé de vous l'apprendre et de vous le révéler aussi durement - désuets et dépassés».

Voilà comment les rappeurs se battent sur tous les fronts contre tout le monde.

Aujourd'hui, dans le monde arabe où l'ensemble des régimes politiques sont tombés en déliquescence, par suite de la corruption institutionnalisée, des passe-droits, où les institutions sont obsolètes, où les religions sont instrumentalisées, la culture ‘hip hop' demeure la seule opposition critique qui se dresse, de toute sa hauteur altière, non sans dommage, pour balancer à la face d'un monde infatué, son cri de révolte et son indignation.

- Dernier ouvrage paru : La Bataille de Sétif, L'Harmattan, 2013, traduit en arabe.

* Ecrivain, Philosophe