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Mokhtar Kerkeb, raconté par sa fille : Le héros discret

par Djazia Kerkeb

Mokhtar Kerkeb est une légende au sein de l'armée nationale populaire. Il a eu un parcours hors norme, atypique, même parfois extraordinaire tant par sa bravoure qui va lui valoir tel Ulysse de parcourir des pays, des villes et surtout de traverser des déserts. Mais contrairement à Ulysse, il ne sera pas récompensé à sa juste valeur.

C'est à l'approche du 18 août 2015, 2ème date anniversaire de son décès, et du 20 août 2015, Journée du Moujahid, que mon père affectionnait tant, que je souhaite raconter une partie de son histoire et de ses périples…Toutes les informations que j'ai pû récolter durant les 2 années qui viennent de s'écouler l'ont été auprès des moujahidines qui étaient dans le bataillon de mon père. J'ai rencontré aussi des chefs de bataillon durant la Guerre de libération et j'ai lu pas mal d'ouvrages à ce sujet qui décrivent la structure des bataillons. Je me suis basée sur des documents et des photos (je posséde à titre personnel 1 millier de photos qui retrace l'histoire de mon père dans la wilaya 2, l'école militaire soviétique Frounzé, les maquis angolais avec Agostino Neto, les photos avec Ché Guevara, Fidel Castro, la 1ère Région militaire avec Said Abid, les photos avec Boumedienne, Tindouf en 75, la Mauritanie, les photos avec Samora Machel (dont l'épouse va devenir l'épouse de Neslon Mandela)…

Enfin, une grande partie des photos aux maquis viennent du reporter de guerre Serbe Stevan Labudovic avec qui je suis toujours en contact.

Né le 14/06/1934 à El Bayadh (Ex-Gerryville) mais originaire des Arbaouets (où le nombre de chahids avoisine les 107 sur une population de 500 habitants), il va, comme beaucoup d'enfants de l'époque, avoir une éducation religieuse avec l'apprentissage du Coran et de la langue arabe tôt le matin et fréquentera l'école communale la journée.

A la mort de sa mère le 25/09/1945, Mokhtar a juste 09 ans. Il décide de passer le concours pour devenir enfant de troupe. Ni son frère aîné et ni son oncle maternel n'arrivent à l'en dissuader.

Le directeur de l'école élémentaire d'El Bayadh, Mr Rosanno-Pito de l'époque, s'oppose violement à la candidature de mon père dont il qualifie la famille de communiste. A juste titre, puisque Kaddour le frère aîné est depuis un moment un militant de la 1ère heure.

Kaddour venait souvent chanter l'International ou la chanson des partisans sous les fenêtres de l'école afin de provoquer ce directeur qui avait été fait prisonnier par les soviétiques pendant la seconde Guerre mondiale. Il réussit brillement son concours grâce à ses capacités en mathématiques qui vont lui valoir jusqu'à sa mort le surnom de Pappus (Mathématicien du IVème siècle).

J'ai retrouvé les traces de son entrée à l'école des Cadets le 15/01/1946 grâce à son dossier militaire que j'ai récupéré auprès du service historique de la Défense à Vincennes et qui est maintenant librement accessible. Après avoir fait Miliana, puis Cherchel et Koléa, il va passer le concours à l'Ecole Spéciale Interarmes de Strasbourg puis va entrer à l'Ecole d'Officiers de Saint-Maixent.

Il va y rencontrer des Cadets avec qui il va garder une amitié infaillible, notamment avec Bekka Abdenour, Guenaizia Abdelmalek, Boutaleb Mohamed Liamine, Allahoum Abdelmajid…

En 1957, 52 officiers de l'armée française font une lettre au président Coty pour demander l'arrêt des combats en Algérie. Beaucoup seront mis aux arrêts et 5 d'entres eux vont déserter.

Certains des officiers de Saint Maixent vont être approchés par la Fédération de France, notamment par Farès Abderrahmane, trésorier du FLN à Paris et qui deviendra à l'indépendance président de l'Exécutif provisoire algérien, chargé de la gestion du territoire dont le siège était à Boumerdes (Rôcher Noir), avant la formation d'une Assemblée nationale élue. Des prises de contact vont avoir lieu au niveau du Boulevard Saint Michel.

Plusieurs fausses tentatives ont été faites dans le but de voir qui parmi les officiers étaient déterminés. Les 8 officiers doivent attendre le feu vert. En attendant, ils continuent à se perfectionner dans les techniques de guerre.

En consultant les archives militaires de l'Ecole Saint-Maixent, j'y ai trouvé les appréciations des officiers supérieurs concernant mon père. Le 27 avril 1957, le colonel de Carné-Marcein écrit sur mon père : est d'un naturel extrêmement réservé, voir renfermé et il est difficile de déceler ce qu'il pense. C'est là le point noir de cet officier Nord Africain, dont la valeur militaire est incontestable.

Le 17 avril 1958, à la fin des vacances de Pâques, 8 d'entres eux manquent à l'appel : il s'agit de Allahoum Mohamed, Bouzada Mohamed, Ben Messabih Mustapha (mort au maquis en 1959), Allahoum Abdelmajid, Mohamed ben Mohamed, Mohamed Ikroun, Allari Mohamed, Ali Mehdi, Mokrani et Abdelhamid Latreche.

Le journal France Soir, en date du 18 avril 1958, en fait la une et mentionne qu'ils seraient déjà dans les camps d'entraînement de l'ALN en Tunisie. Un coup vient d'être donné à la France et à l'armée française. Surtout que cette désertion intervient au même moment que la fuite des footballeurs algériens. Le Washington Post relaye l'info de la désertion de ces brillants officiers. Des perquisitions vont être effectuées par le commissaire de police de Chelles en Seine et Marne au domicile de mon oncle Kada où mon père avait déclaré son adresse en cas de permission, dans le but d'y trouver des documents compromettants.

Au même moment, les Paras perquisitionnent le domicile familial à Sidi Bel Abbes et arrêtent mon oncle Hamou et le mari de ma tante, Mahmoud, qui seront torturés.

Mekachera Hamlaoui, secrétaire d'État aux Anciens Combattants puis ministre délégué aux Anciens combattants de juin 2002 à mai 2007 sous la présidence Chirac, raconte sur le journal libération en date du 31 Juillet 2002: A Pâques 1958, j'étais parti en perm'à Paris et là, en lisant le journal, je découvre que mes camarades de promotion, lieutenants algériens comme moi, viennent de se réfugier à Genève et annoncent qu'ils rejoignent le FLN.» Mekachera n'était pas dans le coup. «Je pense qu'à leurs yeux, je n'étais pas sûr ».

En fait, ils se méfiaient de lui.

Comment sont-ils arrivés en Tunisie ?

Fares Abderrahmane avait confectionné de faux passeports aux officiers de Saint-Maixent. Partis en train, certains vont prendre la direction de l'Allemagne puis Genève et d'autres vont passer par Rome.

Je sais, selon des témoignages de moujahidines qui ont rencontré mon père en Tunisie à ce moment là, que ces officiers très médiatisés ont été mal accueillis à leur arrivée et une certaine méfiance s'est installée vis-à-vis d'eux.

Ils ont eu droit, à mon avis, à la double peine puisqu'ils étaient instructeurs le jour et ils devaient faire des opérations la nuit. Ils étaient épuisés.

Les déserteurs officiers ont apporté une structure et une éthique qu'il n'y avait pas auparavant. Beaucoup de moujahidines certes courageux ne savaient pas lire une carte militaire. Il y a eu une animosité et un grand mécontentement à leur égard.

Malgré cela, mon père s'est vite intégré au sein des moujahidines en restant modeste.

Les djounouds et responsables qui sont encore en vie et que j'ai rencontrés un par un après le décès de mon père, m'ont décrit un homme courageux, avec un franc parler et surtout un vrai leader qui rassemblait ses troupes autour d'un même objectif. Il était devenu un véritable moujahid tant par son comportement que par sa détermination.

Beaucoup ont critiqué violement les déserteurs de l'armée française, dont le plus virulent reste Tahar Zbiri allant jusqu'à expliquer les raisons de son coup d'état manqué de décembre 1967 par le fait que Boumedienne avait donné des postes clés aux déserteurs de l'armée française au maquis et après l'indépendance. Foutaise, et on reviendra au coup d'état manqué un peu plus tard.

Qu'en est-il vraiment ?

J'accepte que certains déserteurs de l'armée française aient déserté avec d'autres ambitions en vue de remplacer les colons en s'accaparant les maisons et les terres. On peut vite les répertorier en regardant les biens mal aquis qu'ils ont accumulés. On peut aussi répertorier le cas de moujahidines qui ne sont pas déserteurs de l'armée française et qui se sont enrichis comme par exemple un célèbre héros de la bataille d'Alger.

 Mais concernant mon père et d'autres déserteurs comme Abdenour Bekka, ce ne fut pas le cas et dieu merci. Bien qu'ayant occupé des postes importants, ils n'ont vécu après qu'avec leur retraite.

Enfin d'autres de l'Ecole Saint Maixent n'ont pas deserté mais ils ont aidé moralement et parfois même financièrement ces officiers à faire un coup d'éclat, je pense notement à Mr Boutaleb qui devait s'occuper de la défense de son père qui était condamné à mort, et qui avait caché Larbi Ben Mhidi dans sa maison à la Casbah et dont le frère le lieutenant Kaddour dit Si Mourad va tomber sur le champ d'honneur.

A chaque fois que je disais à mon père, suite à différentes traversées du désert qu'il a subi après l'indépendance «tu aurais dû rester dans l'armée française», il s'est levé violement et m'a dit : «jamais de la vie». Sa décision avait été prise bien avant 1958 et elle avait été ferme et sans regret.

Boumedienne savait qu'il avait besoin de ces brillants officiers pour former et moderniser l'armée algérienne et c'est Boumedienne en effet qui va leur donner les commandements comme chef de bataillon.

Mon père débute donc comme instructeur dans les rangs de l'ALN aux frontières est. En 1958, l'Etat Major décide de former les bataillons. C'est Ali Menjeli qui va désigner mon père comme Chef de Bataillon du 1er bataillon autonome Didouche Mourad qui deviendra par la suite le 21ème bataillon Didouche Mourad. Le Bataillon est composé de 4 compagnies dont 1 compagnie lourde. Chaque compagnie a un effectif de 120 hommes mis à part la compagnie lourde qui compte 200 hommes.

La compagnie lourde était composée de 4 sections :

section Canon 75

Section MG Mitrailleuse DCA

Section Mortier 60

Section Mortier 80

Lors des transports, le mortier 60 était partagé en 3 pièces et chaque homme portait une partie: le canon, le bipied, le tripied et la plaque de base.

Le chef de Bataillon était secondé de 2 adjoints le 1er Adjoint militaire et le 1er Adjoint Politique.

 Mon père commande et supervise les compagnies. Il a participé à plusieurs reprises dans des combats de harcellement des forces ennemies contrairement à certains responsables qui restaient dans leur PC de bataillon. Courageux selon ses hommes, il était très bon au mortier 60.

Quotidiennement, 1 rapport détaillé était effectué sur le moral des troupes et la discipline par les adjoints politiques de chaque compagnie.

Je ne détaillerais pas ici des différentes batailles qu'a mené mon père et son bataillon dont la célèbre bataille de Ain Zana le 14/07/1959 où beaucoup de soldats français ont été tués, ni les batailles déjà racontées par Salim Saadi concernant Mokhtar Kerkeb et la 5ème CLZ au moment des accords d'évian (Voir El Watan du 29/07/2010).

M'approchant de lui, accompagné toujours du commandant de la 5e CLZ (Kerkeb), je m'aperçus que c'était un de mes chefs de section d'armes lourdes qui, atteint ar un projectile dans la colonne vertébrale, n'avait plus l'usage de ses membres inférieurs.

Conscient du fardeau qu'il présentait pour ses camarades qui étaient à bout de force, il les exhortait à le cacher dans un buisson et à poursuivre leur chemin avec les autres blessés qui eux, à ses yeux, avaient plus de chance de s'en sortir. Je leur ordonnai de le hisser sur mon dos et en nous relayant avec Mokhtar Kerkeb, sous le pilonnage incessant de l'artillerie ennemie, nous parvînmes, exténués, à notre tour jusqu'au poste de secours de la frontière où il fut pris en charge.

Il devait être 2h du matin environ, alors que nous marchions Si Mokhtar et moi, le long de la route qui longeait le frontière algérienne, légèrement au nord de la localité tunisienne de Sakiet Sidi Youcef, nous vîmes s'arrêter un véhicule roulant tous feux éteints. “Alors, nous dit un des passagers, tout va bien ?” Nous reconnûmes la voix du colonel Boumediène qui nous avait également reconnu (puisqu'il connaissait personnellement tous les chefs d'unité de combat et souvent même leurs adjoints). Poursuivant : “L'opération s'est-elle bien passée ?” Il avait suivi de quelque part son déroulement et, probablement, était fortement impressionné par la violence des combats et la vue de ces lucioles que larguaient sans cesseles avions B26 sur le champ de bataille et les lueurs d'incendie du poste qu'on voyait de très loin. Tout cela présentait un spectacle qui rappelait quelque peu certaines scènes du dernier conflit mondial. Nous lui répondîmes que toutes les modalités de l'opération ont été exécutées.

Je vais vous raconter tout de même une petite anecdote concernant l'organigramme du 21ème Batillon Didouche Mourad. Je me suis rendue fin octobre 2014 au musée des Moujahidines qui se trouve en dessous de Maqam Ecchahid. J'avais pris Rdv avec la secrétaire du directeur pour expliquer mes recherches et obtenir des informations. Arrivée sur place, on m'a proposé de visiter le musée. J'ai commencé la visite et je n'ai pas pû la terminer tellement l'émotion était forte. Je voyais mon père et ses compagnons d'armes partout. J'invite tous les jeunes à s'y rendre parce que je crois que c'est important de comprendre tous les sacrifices qui ont été fait durant cette période.

On m'a ensuite orientée vers une spécialiste de la Wilaya 2 puisque je souhaitais obtenir des informations sur le 21ème bataillon Didouche Mourad 1er bataillon autonome ainsi que de la 5ème CLZ. En déclinant l'identité de mon père, elle me dit très sûre d'elle qu'elle n'a jamais entendu parler de Mokhtar Kerkeb et me montre d'un signe de la main toutes les archives inexploitées concernant la Wilaya 2. Elle m'invite fièrement à remplir un dossier avec photos et renseignements pour faire rentrer mon père dans les archives avec bien évidement une liste de témoins à fournir qui pourront venir effectuer des enregistrements vidéo et raconter leur parcours dans le maquis.

Je lui ai répondu ceci : je suis venue pour obtenir des informations sur l'organisation de la Wilaya 2, de ses bataillons et des batailles célébres et moins célébres qui s'y sont déroulées et c'est vous qui me demandez des informations à fournir. J'ai vu dans ses yeux que malgré toute sa bonne volonté, elle ne pouvait pas faire autrement. A mon humble avis, il nous manque des jeunes étudiants en histoire, des historiens qui eux peuvent et pourront exploiter toutes ses informations et je pense sincèrement que les archives qu'elle m'a montrées ne seront exploitées que dans 150 ans voire peut-être jamais.

J'ai demandé à plusieurs reprises à mon père d'écrire son histoire passionnante (en tous les cas pour moi elle l'est) mais il m'a dit : je ne peux pas être juge et partie. Je laisse à la génération future d'écrire sans complaisance ce qui s'est réellement déroulé mais je jure que tout ce que j'ai fais a été pour servir l'Algérie et la glorifier au-delà des frontières et surtout que je n'ai jamais trahi le sang versé par les Chouhadas.

J'ai donc fais moi-même une ébauche du bataillon Didouche Mourad et que j'ai fais valider par certains de ces moujahidines mais qui reste encore à détailler un peu plus :

La famille:

Revenant à notre histoire, à plusieurs centaines de Kilomètres de là à Gerryville (El Bayadh) et fin 1956, son frère ainé Kaddour Kerkeb très politisé et membre du PPLA, va séjourner en prison. Recherché par la gendarmerie pour être l'instigateur du départ de plusieurs jeunes filles d'El Bayadh vers les maquis dont ma tante El Hora dite Thaouria, il va monter au maquis le 15/01/1957. Kaddour décéde en Septembre 1959 à Jbel Issa à Ain Sefra à l'âge de 33 ans. Il occupe le poste de Secrétaire général de la région El Bayadh, et Ain Sefra. Il a laissé 5 enfants qui n'ont jamais connu leur père. Une rue porte son nom à El Bayadh ainsi qu'un CEM.

Abdelmalek Kerkeb le benjamin, enfant de troupe lui aussi, il sera arrêté suite à une opération visant à dérailler un train du côté de Mostaganem. Il sera condamné à mort une 1er fois en janvier 1957 puis déporté au camp d'El Berrouaguia. Il a à peine 21 ans. Il ne sera libéré qu'à l'indépendance. Je regrette de ne pas avoir eu le temps de poser des questions à mon oncle sur leur enfance et comment ils avaient des nouvelles les uns des autres pendant l'occupation. Mais c'est par pudeur et par respect.

Le Cessez le Feu:

Au cessez le feu le 19/03/1962, le 21 ème Bataillon comme tant d'autres sont en ordre de mouvement. Ils ont reçu l'ordre de rentrer sur Alger. La population est en liesse. Vers 4-5h du matin, Les bataillons arrivent au stade de Msila. Un rassemblement est organisé avec Ben Bella et Boumedienne : le discours est clair Il faut arriver sur Alger coûte que coûte. La marche sur Alger a commencé.

1 colonne de voitures, de cars, de canons, Boumedienne et tout l'Etat-Major se dirigent vers Alger.

Arrivés à Ain Ouessera, il y a les groupes de la Wilaya 4 qui les attaquent. Le Colonel Bencherif avec une compagnie de 150 hommes l'arme à la bretelle ripostent. Ils laissent monter les hommes de la Wilaya 4 et abattent plusieurs de leurs hommes. Le reste se replie. Les convois continuent sur Qsar El Boukhari…..

La suite Episode 2: l'arrivée à Alger, le coup d'Etat de 1967, les mouvements de libération africains et Tindouf en 1975.