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La morphine 12S s'estompe, vite docteur !

par Sid Lakhdar Boumédiene*

C'est incroyable, vous n'avez jamais entendu parler de «lui», nous ont répliqué très récemment un couple d'amis, stupéfaits d'une rencontre avec des personnes qui ne «le» connaissaient pas. Je revois encore leur visage médusé face à des déterrés d'une coulée de lave pompéienne qui les aurait figés dans un temps suspendu. Mais qu'est-ce donc que ce 12S dont nous venions d'apprendre l'existence, une nouvelle molécule, un virus, une secte religieuse ?

Nous venions de prendre conscience, avec une certaine satisfaction car les malheurs non connus font les gens heureux, de l'existence d'un sigle mystérieux. Une affaire nationale qui semble avoir préoccupé les citoyens et avoir meublé leurs discussions pendant plusieurs années.

Depuis cette étonnante confession de nos amis, nous nous sommes effectivement éveillés à la réalité et avons perçu l'existence de cette troublante affaire qui agite les Algériens de Saïda à Montréal, en passant par Amsterdam. De quoi ont échangé les Algériens sur tous les forums du monde entier, de l'avenir du pays et de ses défis, des voies et mesures à prendre pour mettre à bas ce régime politique ? Non, pas du tout, le sujet numéro un de tous les forums pendant des mois et des mois, les dates l'attestant sur Internet, c'est le 12S. Nos amis avaient raison, nous étions hors du temps, de véritables Hibernatus.

A la lecture des messages de complainte et souvent de détresse, nous est apparue une grande frénésie délirante, comme une gigantesque manifestation du culte vaudou. Les uns parlent du mystère de sa création, pourquoi surgit-il ainsi dans nos vies déjà tourmentées ? D'autres ont longtemps douté qu'il soit possible de l'obtenir, son évanescence étant trop grande au point qu'ils ont été découragés d'en voir un jour la réalité. Tous en tout cas s'épanchent à énumérer la liste des multiples administrations qu'il a fallu arpenter en vain. Après l'avoir vu et touché, certains entrent dans une transe exutoire, «je l'ai eu, je l'ai eu… !». Mais beaucoup nous disent encore leur scepticisme, «non, le 12S n'existe pas», affirment-ils avec le ton de la résignation et le chuchotement qui convient au blasphème.

Et voilà comment un régime autoritaire, à version népotique du moment, occupe la population, la fait entrer dans un système qui l'abrutit et l'empêche de s'atteler à autre chose tant elle est usée à courir derrière un document administratif jusqu'au délire collectif. Le sédatif du peuple, le hochet du malheureux et l'angoisse du démuni, pourvu que personne n'ait ni le temps à réfléchir ni la force à lutter.

Il est vrai que les fondations d'un Etat moderne reposent, entre autres fondations comme celle des registres cadastraux, sur un état civil stabilisé et sécurisé mais n'y a-t-il pas d'autres procédures pour éviter un capharnaüm gigantesque avec une administration qui n'est vraiment pas capable d'absorber un tel chantier, en tout cas en un si court délai ? Et puis, y avait-il une urgence absolue à vouloir accélérer le processus de refondation de l'état civil ? Des flots d'immigrants s'abattent-ils sur nos côtes et nos frontières pour usurper nos identités, des faussaires du monde entier s'adonnent-ils à la contrefaçon de notre passeport biométrique ? Certes non, fallait-il ainsi construire une usine à gaz au point de tenir un pays en haleine pour obtenir un sésame numéroté et en arriver à une catastrophe déplorable ?

Depuis l'annonce de nos amis, j'ai eu finalement affaire à cette étrangeté car j'apprends que la nationalité d'un parent est contestée du seul fait de ne pas détenir la preuve absolue par le 12S. On peut naître de parents et arrière-grands-parents algériens, détenir une carte d'identité algérienne et résider durant cinquante ans dans le pays, porter un nom qui ne prête à aucun doute et faire son service militaire sans qu'à aucun moment votre nationalité n'ait été attestée, étrange tout de même. Non, si pas de 12S, pas de nationalité, pas d'existence juridique, pas de papiers, vous n'existez pas, répond l'adorable régime politique.

En ce mois d'avril, départ au petit matin glacial vers le consulat dans lequel je n'avais pas mis les pieds depuis si longtemps, par bouderie, le seul droit qu'on ne peut vous enlever. Dans les délégations consulaires, on en est arrivé à un point honteux à voir un spectacle quotidien de queue interminable et folklorique, parfois pendant la nuit. La situation était déjà désastreuse, elle s'est considérablement aggravée. Les voisins de ces délégations disent parfois qu'ils n'ont pas vu ces queues depuis les distributions de rations alimentaires pendant la Grande Guerre.

Les employés du consulat ont été charmants, efficaces et d'une rapidité exemplaire. Les pauvres malheureux n'y sont pour rien et le très gros effort qu'ils ont réalisé malgré l'adversité ne suffit pas si tous les deux ou trois ans une nouvelle catastrophe administrative leur tombe sur la tête. Ah, j'oubliais, au final je n'ai pas obtenu un 12S comme je le pensais mais seulement la transcription de l'acte de naissance. Elle doit, me dit-on, donner la possibilité d'accéder au précieux Graal. Un autre parcours du combattant, en Algérie cette fois-ci, que les habitués du sport national s'y collent.

Revenons un instant au fond de l'affaire. La stabilité et la sécurité d'un état civil ne devance pas l'instauration d'un Etat stable et moderne mais l'accompagne dans sa transformation pour autant qu'il en prenne la direction. Tout cela est peine perdue car aucun état civil au monde ne sera stabilisé et fiable si l'Etat qui l'organise est en déliquescence. Bien des fondations sont plus urgentes à construire, comme celle de la mise à plat d'un système d'éducation et de moralité citoyenne, actuellement à l'opposé d'une voie moderne et économiquement souhaitable.

Et s'il fallait entreprendre ce chantier, dont je ne conteste absolument pas la nécessité, pourquoi avoir décrété ce couperet et organisé un cauchemar collectif au point de mobiliser tant d'énergie qu'il serait bien plus opportun de diriger vers d'autres causes. Lorsqu'un Etat veut sécuriser ses fondations, il doit se poser la question première de l'insécurité qu'il provoque lui-même de par la nature de son action brutale.

Et si l'Etat algérien était si prompt à sécuriser son dispositif d'état civil, qu'il commence à respecter la citoyenneté des personnes avant de s'occuper de leur acte de naissance. Qu'il commence à respecter les femmes en supprimant cet abominable code de la famille qui fait d'elles des citoyennes de second rang. Qu'il se consacre à éviter de créer les ruptures entre les communautés linguistiques et culturelles de ce pays. Et enfin qu'il s'acharne à donner un avenir aux plus indigents et aux plus fragiles, comme les jeunes, en contrôlant l'immense dérive de la corruption dont il est directement responsable. Alors seulement il pourra s'atteler à la sécurité de l'état civil en toute légitimité.

Ne pouvait-on pas être plus pédagogue, expliquer la démarche, rassurer les populations, revenir en arrière par des retours d'expérience, moduler les exigences et bien d'autres pistes encore ? Non, toujours occuper les citoyens autrement qu'à la dangereuse réflexion, calme et sereine. Interdiction de s'arrêter, chaque citoyen qui ne se verrait pas courir, d'une administration à une autre, est considéré comme suspect. Tout citoyen qui resterait plusieurs jours sans placer dans une discussion ses malheurs administratifs et de paperasse serait immédiatement coupable de pensées subversives.

Lorsque des citoyens passent autant de temps à discuter d'un problème administratif, allant jusqu'à «personnaliser» un document, c'est qu'ils n'ont plus rien à se dire et que l'horizon intellectuel est bien sombre. Lorsqu'un Etat n'a plus d'autres initiatives qu'à plonger les citoyens dans un cauchemar de tracas, c'est qu'il n'a plus rien à offrir.

Mais comme ce sympathique régime népotique se rend compte que les choses se calment et que le problème commence à se résoudre, vite docteur, les effets de la morphine s'estompent, une autre piqûre d'urgence, du C23, du A47 ou du C01, qu'importe, mais qu'ils replongent dans le délire ! (les médecins m'excuseront si la sémantique choisie pour les besoins de la métaphore n'est pas exactement la correspondance médicale en matière d'effet).

La seule chose «presque» sympathique qu'il m'a été donné de découvrir dans cette incroyable découverte récente est que l'administration algérienne a créé un usage sémantique en palindrome puisqu'on peut dire, paraît-il, S12 ou 12S.

Et pendant ce temps-là, depuis 1962, stable, sécurisé et éternel, un AB veille sur notre sommeil !

* Enseignant