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Le vrai Faust : confession imaginaire d'un enfant terrible de la Renaissance

par Hacène Saadi *

Je m'appelle Georgius Helmstetter(1), né le 23 Avril 1466 à Helmstadt, plus exactement Helmstadt-Bargen, un petit village sans histoire, dans ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui la Basse-Saxe allemande, et non pas à Knittlingen dans le Wurtemberg, comme le prétendent certains historiens et traducteurs (2).

Mon nom de code est Georgius Sabellicus Faustus Junior, ou tout simplement Docteur Faust; je le dois à deux grands Humanistes Italiens de la deuxième moitié du XVème siècle, Marcus Antonius Sabellicus (1436-1503) et Publius Faustus Andrelinus (1462-1518).

Je me suis donné ce nom de Faust (nom légendaire, je le constate maintenant, après tant de siècles, qui ne cesse de fasciner non seulement les esprits crédules, mais aussi et surtout les écrivains, penseurs et poètes du XVIème siècle jusqu'à nos jours), parce que je voulais montrer aux Allemands de mon temps que j'ai bien été à l'école Humaniste de la Renaissance Italienne, en plus de la théologie, du droit et de la médecine que j'ai étudiés à l'université de Heidelberg, et je dois avouer, qu'en parallèle, j'ai aussi appris l'astrologie, la chiromancie (ou l'étude des lignes de la main), et même de la magie (mais ceci est une autre histoire).

L'Abbé Trithémius, magicien, astrologue et homme d'église, qui obtint son Magistère à Heidelberg quelques années avant moi, et qui avait un temps les faveurs de l'Empereur Maximilien 1er, m'avait attaqué, férocement, dans une lettre qui date de 1507, comme magicien et sorcier au service du Diable, sans doute par haine de moi comme rival potentiel dans les lieux (universités et abbayes) où l'on enseignait la théologie et le savoir scolastique. Il a été suivi dans la dénonciation et la haine viscérale à mon encontre, par son disciple Cornélius Aggripa Von Nettesheim (auteur du texte «Occulta Philosophia», publié en 1533, mais écrit vingt ans plus tôt: mélanges ésotériques et philosophiques pour alchimistes en mal d'être), et un peu plus tard par Mélanchton, réformateur zélé dans les traces de Martin Luther, qui enfonça le clou quant à mon procès en sorcellerie. Il y en a eu d'autres beaucoup plus nombreux et virulents, qu'il serait fastidieux de les nommer, dans la nouvelle Eglise Réformée, qui m'ont condamné avant même de savoir qui j'étais réellement, où j'exerçais mon savoir, les gens que j'ai connus et les notables et princes que j'ai conseillés. La meute des théologiens de ce temps là déclarait à quiconque prêterait l'oreille à ce discours terriblement inquisiteur, à travers les campagnes et les villes de l'Allemagne et au delà, que lors de mes enseignements et de ma pratique de ce savoir, plus ou moins scolastique que j'ai cité plus haut, je me présentais, avec forfanterie, comme Magus (Magicien) en second, après Simon le Magicien, comme alchimiste, astrologue, nécromancien…. et bien d'autres formules beaucoup plus curieuses qu'ésotériques, lors de mes passages à Ingolstadt, à Bamberg, à Maulbron, et sur toutes les routes d'Allemagne (qui allait bientôt verser dans le luthérianisme), de la Saxe aux riches vallées du Rhin, et jusqu'en Italie et les pays d'Europe que j'ai pu visiter ou traverser. Luther, dans ses entretiens avec les princes Allemands, ses protecteurs (plus particulièrement Fréderic de Saxe), et ses premiers disciples (entre autres, Mélanchton), à l'époque où il publiait coup sur coup ses manifestes réformistes, «A la noblesse chrétienne de la nation Allemande», «De la captivité du chrétien» et «De la liberté du chrétien», (dans les années 1520), me traitait de «postillon du diable», et Mélanchton me désignait, d'un qualificatif sans appel, de «bête immonde» !

Toute cette littérature religieuse farouchement hostile dans son délire de vouloir à tout prix m'excommunier du voisinage des bons chrétiens, en me jetant solennellement l'anathème comme à un vulgaire hérétique «possédé par le diable», se répercutera, plus vite et plus dévastatrice qu'une rumeur autrement pernicieuse, à travers un nombre croissant d'écrits aussi faux qu'exécrables, bien après ma mort ( dont je parlerai, quelques lignes plus loin), jusqu'au fameux récit populaire anonyme (Volksbuch en Allemand), «Historia Von Doctor Johannes Faustus», publié en 1587 par les soins de Johann Spiess, éditeur de pamphlets protestants, à Francfort, et dont le titre complet, à la mode du XVIéme siècle, est assez éloquent en termes de pédagogie luthérienne et moralisante : «Histoire de Johann Faust, sorcier et nécromancien, de grande et détestable réputation. Comment il s'est vendu au diable pour une durée limitée, les aventures qu'il a vécues, les actes qu'il a provoqués ou commis lui-même jusqu'à ce qu'il reçut enfin sa récompense bien méritée» («récompense bien méritée», c'est-à-dire l'enfer dans toute sa dimension apocalyptique).

Goethe, le grand Goethe, est beaucoup plus louable dans sa tentative de mettre en scène la faute que j'ai commise (je maintiens, et je persiste à dire que je n'ai commis aucune faute comme celle de vendre mon âme au diable. J'y reviendrai tout à l'heure), et d'envisager le rachat de mon âme dans la deuxième partie du drame de Faust (l'œuvre de toute sa vie), publiée - inachevée ? - l'année de sa mort, en 1832. Il était aux antipodes de tous ces auteurs de pamphlets, de Volksbuch, de récits de théâtre pour marionnettes et autres récits hybrides, qui se sont accumulés à travers tous ces siècles marqués par l'Inquisition et la diffamation, lesquels écrits ne se sont point éloigné des histoires catéchistiques et moralisantes des premiers Faustbook de la fin du XVIéme siècle, et qui m'envoient d'emblée en enfer, sans rémission aucune.

Bien que Goethe soit aussi victime des spectacles de marionnettes qui caricaturent mon histoire jouée dans les foires populaires à Francfort, durant l'enfance du grand poète, il est presque certain qu'il a pu lire quantités d'histoires et documents qui soient moins obtus que ceux confectionnés par les théologiens du XVIéme siècle ( quand bien même, j'émettrais un doute sur la véracité de ces documents consultés par le poète des «Affinités électives», «Poésie et vérité» et «Divan Occidental et Oriental»). Mais il n'y a que le génie poétique de Goethe qui puisse introduire Faust dans le monde fermé de la Mythologie grecque, et faire de Faust l'époux d'Hélène de Troie, et à travers cette scène fantastique faire accéder le héros à un idéal de beauté, à l'éternité, à la rédemption enfin.

 L'Europe Chrétienne de la première moitie du XVIème siècle venait à peine de se réveiller d'un long sommeil moyenâgeux, et les croyances superstitieuses, les archaïsmes et les attitudes d'un autre âge étaient encore très présents chez la majorité des peuples d'Europe, en dépit de la renaissance culturelle, artistique et philosophique (mais quel poids, dans cette Europe du Nord, représenteraient Thomas More, Erasme, Albert Dürer, Paracelse ?) qui commençait à se répandre à partir des nouvelles universités en Allemagne ( Fribourg-en-Brisgau; Mayence; Tübingen; Bâle; Wittenburg; Francfort-sur-le-Main), au Danemark ( Copenhagen), en Tchécoslovaquie (Prague), en France (Nantes et Bourges), en Ecosse ( Glasgow et Aberdeen). Mais l'impact de cette Renaissance qui venait d'Italie, avec Marsile Ficin (1433-1499), Pic de la Mirandole (1463-1494) et Machiavel (1469-1527), pour ne citer que les plus proéminents, était loin, très loin d'avoir l'effet escompté sur la large majorité manifestement crédule. Dans ce contexte de crédulité générale, de superstition et d'inculture, j'ai été donc victime de théologiens hystériques et bilieux, qui s'entêtaient à voir en moi un sorcier et magicien qui a signé un pacte avec Méphistophélès, se basant sur des histoires farfelues, colportées de bouches à oreilles par des gens malintentionnés, lesquels, soi-disant, m'avaient entendu quelques soirs de beuveries inopportunes, dans des tavernes allemandes, proclamer à qui voulait m'entendre que je pouvais transformer la matière vile en or, que je pouvais me transporter dans l'espace en quelques minutes d'une ville à une autre à des kilomètres de distance, que je pouvais faire des miracles en guérissant des gens gravement malades, etc…

Je ne suis en réalité qu'un pauvre homme de la Renaissance, Docteur et Humaniste, qui a tenté toute sa vie de faire avancer le savoir et d'aider les hommes autant que possible, au même titre que Paracelse, qui est de loin mon cadet, et que je salue au passage comme médecin de génie et alchimiste qui a réussi à établir des correspondances entre les parties du corps humain (ou microcosme) et celles de l'univers (ou macrocosme).

Je le répète solennellement, que je n'ai signé aucun pacte avec le diable, et que je suis mort, non pas selon les théologiens du Faustbook, dont j'ai parlé tout à l'heure, parce que le pacte tirait à sa fin, le diable étant au rendez-vous à minuit pour m'exécuter et prendre définitivement possession de mon âme, dans une auberge aux environs de Staufen-en-Brisgau, dans le Bade-Wurtemburg, en 1538 ; mais beaucoup plus des suites de l'artériosclérose, des reins abimés et de la syphilis, en cette même année de 1538, à l'âge ( canonique pour l'époque) de 72 ans.

Je voudrais, pour finir, rendre hommage à Gérard de Nerval, au delà de sa traduction (certes, moins précise, mais durablement poétique) du Faust de Goethe, pour être l'un des rares poètes qui a su pénétrer l'âme du Faust de la légende (il ne savait pas grand chose sur mon existence terrestre), en qui il voyait une espèce de double, en mettant en exergue cet extrait très révélateur de l'empreinte spirituelle du Second Faust de Goethe sur l'esprit du poète, en ouverture de la nouvelle «La Pandora» (1854) :

Je voudrais, également, associer à cet hommage Alexandre Arnoux (3) , écrivain, poète et dramaturge qui a entrepris dans les années 1940 une traduction inspirée, du second Faust, (publiée chez Albin Michel, en 1947), et qui n'a pas osé retraduire la première partie de Faust, par élégance, par respect à «l'exquis, l'inimitable» poète qu'est Gérard de Nerval.

Un mot pour clore cette petite confession (je dis bien «petite confession», car la grande confession est encore à venir), il y a encore une question qui n'a cessé de me tarauder et qui me tourmente encore par dela les siècles, par delà ma mort (ma mort terrestre, cela s'entend), laquelle n'a, bien évidement, pas encore trouvé de réponse: pourquoi ce besoin viscéral de vouloir pénétrer le secret de tout ce qui nous entoure, êtres et choses, ce désir inextinguible de connaitre le tout et le plus que tout ?

Epilogue

Au delà du Faust historique, et par besoin légitime de se ressourcer au mythe des mythes, jamais épuisé, du Faust de la légende, nous serions hors de propos si nous ne mettions pas l'accent sur cette curiosité insatiable, cette recherche luciférienne du savoir, ce besoin de lumière et d'illumination qui mèneraient l'homme vers son salut ou sa perte. C'est bien là le destin inéluctable du Faust de la légende. Car quelque soit le chemin choisi par cet être hors du commun, celui-ci le mènerait immanquablement vers la perdition ou le salut, et son courage en osant regarder en direction du royaume de l'interdit (au sens éminemment religieux du terme) fait de lui une figure hautement héroïque, entièrement chargée d'une valeur positive. Pour les théoriciens de la Littérature allemande de la fin du XVIIIème siècle (tel Schiller), la chute était inévitablement une première étape nécessaire pour le développement supérieur de l'humanité. Avec la chute, l'esprit de l'homme s'embarque pour la réalisation de ses énormes potentialités. Sans la chute, l'homme serait un enfant de la Nature, innocent mais ignorant, incapable de développer les facultés qui lui permettent de distinguer entre le bien et le mal. Encore une fois, tout en restant dans la légende, sans le pacte avec le diable, Faust serait resté un obscur magicien, un alchimiste raté, un nécromant qui se fait trop d'illusions…..il fallait donc ce pacte, car c'est grâce à lui qu'il a traversé les siècles jusqu'à nous, et s'imposer comme une très grande figure mythique qui fait rêver de savoir et de pouvoir.

* Universitaire et écrivain (Juillet 2014)

Notes de renvois :

1) Je me suis basé, pour les faits concernant le Faust historique, sur le livre de Léo Ruickbie. «Faustus. The Life and Times of a Renaissance Magician» (The history Press, Grande Bretagne, 2009). C'est en excellent travail de recherche d'un historien, «Doctor in Magic and Witchcraft», King's College, London ; c'est-à-dire historien de la magie et de l'art de la divination ( qui n'a rien à voir avec la traduction populaire de «witchcraft» en sorcellerie). Le livre de Ruickbie est basé sur une importante documentation du 16éme siècle jusqu'au début du 21éme siècle. A partir de quelques faits (naissance et mort du Faust historique), j'ai construit le scénario d'une confession imaginaire, placée dans un contexte culturel élargi, et j'en ai déduit les conséquences philosophiques du mythe.

2) Nombreuses spéculations de traducteurs aussi bien Anglais que Français. Je cite, à titre d'exemples, l'édition du Faust (1ére partie) par Jean Lacoste, dans le livre de poche Classique, 2007 ; l'édition du Faust (1ere partie), Traductions Hatier, 1963, avec présentation de E. Handrich ; et enfin l'édition Anglaise du Faust (1ére et 2éme parties) de Cyrus Hamlyn, traduction de l'Allemand par Walter Arndt, dans la collection Norton, 1976.

3) Faust (1ére et 2éme parties), traductions de Gérard Nerval (1ére partie) et Alexandre Arnoux et Rainer Biemel (2éme partie), Albin Michel, 1947.