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L'autre drame de l'immigration clandestine : Ces Subsahariens qui naissent à Oran

par Mustapha Mazari

Longtemps terre de transit pour les migrants dans leur quête du mirage européen et l'appel des sirènes miroitant une meilleure vie, l'Algérie est devenue ces dernières années une terre d'immigration pour les Subsahariens. Une destination finale pour une grande partie d'entre eux. Des milliers arrivent, quelques milliers d'autres s'installent, des centaines d'autres retournent chez eux, forcés ou de leur propre gré. Et des centaines naissent en terre d'Algérie.

Hormis les étudiants, nombreux d'ailleurs dans les universités d'Oran, tous les autres ressortissants subsahariens sont en situation irrégulière. Ils sont de différentes nationalités et vivent d'expédients. L'hiver est dur, très dur, pour eux. Leur vie à Oran se limite à deux choses essentielles : manger à leur faim et se couvrir du froid dans des abris de fortune.

Au départ, des hommes arrivent seuls à Oran, comme des éclaireurs, histoire de tâter le terrain, trouver des repères, des compatriotes. Ils battent ensuite le rappel des troupes. Le reste de la famille arrive, donc, par groupes épars : miracle du téléphone mobile. Ils arrivent généralement des frontières du Sud et même des frontières de l'Ouest, surtout après la destruction, il y a quelques années, du camp de Maghnia qui regroupaient des centaines de Subsahariens de diverses nationalités. Ces derniers étaient, pour la plupart, des immigrants de transit et Maghnia étaient leur porte d'entrée vers le Maroc, puis vers l'Espagne et donc l'Europe, en général. Le camp détruit, ils se retranchent dans d'autres villes, notamment les villes portuaires, dans l'attente d'une seconde ou énième chance de partir, sous la «supervision» des passeurs qui, eux aussi, ont transféré leurs QG vers Oran. Et c'est à partir d'Oran, véritable base arrière des passeurs, que des «voyages» sont organisés vers le Maroc et même vers l'Espagne dans des barques avec les «harraga» autochtones.

Une étude réalisée sur les Subsahariens par la Société algérienne de Recherche en Psychologie (SARP) il y a quelques années indique qu'en Algérie, lors des années 1990, le déclin économique en Afrique de l'Ouest et la crise en Côte d'Ivoire, une rupture des mouvements initialement vers l'Afrique de l'Ouest allait s'opérer au profit de l'Afrique du Nord et notamment de l'Algérie. Ensuite, la migration irrégulière est aussi une réponse, sinon une réaction, du reste prévisible, aux restrictions imposées aux Africains pour entrer en Europe.

DE L'INSTALLATION AUX NAISSANCES

Les événements au Sud, la guerre au Mali notamment, et la famine au Niger entre autres, ont attirés de nouvelles vagues de migrants vers Oran et les autres villes du pays. Beaucoup viennent avec de faux passeports maliens, de nombreuses femmes et beaucoup d'enfants en bas âge surtout. Et ce n'est pas par hasard que les migrants, Camerounais ou autres, jettent leur dévolu sur les faux passeports maliens. En effet, il y a des accords de libre circulation des personnes entre l'Algérie et le Mali, ainsi que le Niger, avec la suppression de visa, offrant une certaine liberté de circulation des personnes mais pour des durées qui ne doivent pas dépasser 90 jours. C'est pour cela, d'ailleurs, que les détenteurs de passeports maliens se déplacent tous les trois mois vers les frontières pour «renouveler» leurs séjours en Algérie. Les Maliens et les Nigériens, avant, allaient en Libye, mais aujourd'hui la frontière est fermée et la situation sécuritaire y est très précaire, donc ils viennent en Algérie.

Et l'une des conséquences de l'installation des Subsahariens, pour les anciens comme pour les nouveaux, c'est les naissances. Et jusque-là, il y a eu beaucoup de naissances, en moyenne une naissance tous les deux jours. En effet, depuis le début de l'année 2013 et jusqu'à octobre, soit en dix mois, il y a eu plus de 100 naissances. C'est ce que nous ont indiqué Mgr Jean Paul Vesco, évêque d'Oran, et le Père Thierry, prêtre de l'église de Saint-Eugène, qui font ce qu'ils peuvent pour venir en aide à ces migrants en détresse et dont une bonne partie sont de confession chrétienne. «Ils prennent contact avec l'église, nous les aidons du mieux que nous pouvons avec des colis, essentiellement des médicaments, surtout ceux en détresse, nous ne sommes pas une ONG», dit Mgr Vesco. En fait, le phénomène des naissances s'est amplifié depuis une année et, selon des sources médicales, il y a eu environ 150 nouvelles naissances depuis le début de l'année 2013. Les femmes subsahariennes accouchent à la maternité de l'hôpital d'Oran. Au départ, elles étaient arrêtées dès leur sortie de l'hôpital, mais aujourd'hui on les laisse tranquilles, ce qui explique que ces femmes se dirigent, aujourd'hui, tout naturellement vers le CHU d'Oran, l'intervention du diocèse d'Oran étant également pour quelque chose. Mais beaucoup de femmes arrivent à Oran déjà enceintes. Et avec ces naissances, la situation économique des Subsahariens à Oran, déjà précaire, empire. Des couples se forment aussi à Oran, mais en général cela tourne au drame ; les unions ne font pas long feu. Les femmes se retrouvent seules ou vivant en couple, battues, maltraitées. Nombre d'entre elles finissent dans la prostitution. Des «maquis» se forment aussi, des sortes de «maisons de rendez-vous pour compatriotes», offrant des «services» allant des repas au «gîte».

Par ailleurs, beaucoup d'enfants sont en âge d'aller à l'école, mais impossible de le faire, car leurs parents n'ont pas de papiers. Les enfants qui naissent à Oran ne sont pas non plus inscrits, en raison de l'absence des livrets de familles. Mais des associations, à Alger notamment, ont néanmoins réussi à faire inscrire des enfants subsahariens dans des écoles privées.

Concernant les maladies, notamment le sida, un travail de prévention est accompli avec l'aide de l'Association de Protection contre le Sida (APCS), indique Mgr Vesco. Le diocèse d'Oran travaille également avec Médecins du Monde. Des campagnes de dépistage du sida sont organisées et le diocèse apporte aussi une formation en prévention de manière à prévenir les contagions, non seulement en ce qui concerne cette maladie, mais toutes les MST. En outre, des équipes du diocèse rendent visite aux détenus subsahariens de confession chrétienne à la prison d'Oran (la loi algérienne le permet).

Des aides symboliques sont apportées aux Subsahariens, des médicaments, notamment. Et il y a aussi l'aide au retour. Cette aide se fait sous forme de billets de car d'une wilaya à une autre, jusqu'aux frontières, puis vers chez eux. Il arrive aussi que des Subsahariens veulent à tout prix rentrer chez eux, parmi eux il y a ceux qui sont malades, ou des femmes enceintes qui veulent donner naissance à leurs bébés dans leurs propres pays. Tous les «ventres arrondis» ne restent pas à Oran, précise le prêtre. Et il faut environ 25.000 DA pour une personne pour retourner au pays.

DEUX POPULATIONS DIFFERENTES

Il y a deux populations différentes de Subsahariens à Oran. Il ya les «anciens» qui constituent le «noyau dur» des immigrants subsahariens à Oran et les nouveaux venus. Ce noyau dur est formé particulièrement de Camerounais, Nigérians, Tchadiens, Libériens, presque tous rescapés du camp de Maghnia. Selon le père Thierry, très au fait de la situation, ils sont entre 3.000 et 4.000 à Oran. Ils ont leurs «territoires», notamment à M'dina Jdida, El-Hassi, Aïn El-Beida, St Pierre, notamment à Cavaignac, habitent dans des garages, des maisons en construction, beaucoup dans des bidonvilles et des hôtels –ou plutôt des dortoirs- minables à 300 dinars la nuit. Ils vivent surtout en communauté et se regroupent aussi par affinité : même métier ou intérêts communs.

Mais les Subsahariens à Oran ne sont pas seulement des immigrants en situation illégale. Il y a aussi les étudiants dans les différentes universités algériennes, ceci depuis une dizaine d'années, voire davantage. Cependant, pour les étudiants comme pour les immigrants, les Subsahariens sont confrontés à de multiples agressions perpétrées contre eux, notamment dans les quartiers chauds où ils vivent. Et ils n'osent même pas aller vers la police ou la gendarmerie pour se plaindre, car ils se font automatiquement arrêter pour séjour irrégulier. Et ils se voient alors notifiés de décisions d'expulsion et doivent quitter le territoire algérien sous quinzaine.

D'après l'étude de la SARP (Société algérienne de Recherche en Psychologie) sur les Subsahariens en Algérie, en 2008, sur un échantillon de 2149 personnes, après Alger, «Oran est la deuxième ville du nord de l'Algérie en nombre de migrants subsahariens». Elle comptait alors plus de 2.000 migrants et ceci depuis que les frontières espagnoles méditerranéennes sont devenues infranchissables. Auparavant, «il n'y avait à Oran que les trabendistes nigériens et des brodeurs maliens, nigériens, béninois, ghanéens et guinéens qui gagnaient bien leur vie. Actuellement, il existe une dizaine de nationalités dont les plus dominantes en nombre sont celles du Cameroun, du Nigeria, du Niger, du Bénin, du Liberia, du Mali et du Ghana», lit-on dans le rapport de la SARP. Il y a aussi, comme à Alger, des femmes et des enfants, notamment des Nigérianes, des Libériennes et les Camerounaises. Leurs enfants sont nés soit dans les pays d'origine, soit au cours du trajet. Et comme on le sait, beaucoup sont nés en Algérie. «A Oran, la majorité des migrants sont concentrés dans les hôtels du quartier de M'dina J'dida, à l'exception des tailleurs - brodeurs qui sont hébergés par leurs employeurs. D'autres s'unissent pour louer des appartements délabrés dans de vieux quartiers (St Pierre, Cavaignac..). «Quant aux femmes, elles sont le plus souvent des prostituées», indique encore le rapport de la SARP.

Les Subsahariens travaillent dans les champs et dans les chantiers de constructions. Mais s'ils sont trop nombreux, ils se font remarquer et sont donc arrêtés.

LES PORTES D'ENTREE ET DE…SORTIE

Il existe trois principales portes d'entrées des migrants subsahariens en Algérie, selon l'étude citée plus haut et selon les témoignages des Subsahariens eux-mêmes. Ainsi, il y a la porte de In Guezzam à la frontière nigérienne et celle de Tinzaouatine et de Bordj Badji-Mokhtar à la frontière malienne. C'est par ces portes que passe l'essentiel des migrants subsahariens clandestins ou réguliers qu'il s'agisse de nouveaux migrants, de refoulés ou de personnes pratiquant la migration pendulaire. Il y a aussi les portes d'entrées secondaires. Ce sont les endroits où passent les migrants refoulés de Libye, de Tunisie et du Maroc et ceux qui essayent de changer de cap après leurs échecs dans les traversées à partir des autres pays du Maghreb en particulier la Tunisie, le Maroc ou la Libye. Les migrants revenant du Maroc se retrouvent à Maghnia, ceux revenant de Tunisie ou de Libye sont refoulés respectivement par Deb Deb ou par Djanet.

Et comme il existe des portes d'entrée, il y a aussi les …portes de sortie. Et qui dit sortie, dit refoulement, manu militari. Ainsi donc, la direction de l'Action sociale d'Oran a procédé depuis septembre 2012 à trois opérations d'évacuation de ces réfugiés. Certaines sources préconisent le transfert de tous ces réfugiés vers le camp de Timiaouine d'Adrar, un transfert qui doit être notifié et appliqué par les responsables de la wilaya. Notons qu'une opération de prise en charge est à sa première phase et plusieurs mesures seront prises pour identifier ces clandestins, connaître leur origine et surtout prendre attache avec les ambassades de leurs pays pour un éventuel rapatriement. A Oran, toujours, 320 affaires d'immigration clandestine ont été traitées et plus de 710 Subsahariens ont été arrêtés par les différentes brigades de la Gendarmerie nationale d'Oran depuis le début de l'année en cours, ceci sans parler des arrestations opérées par la police. En août dernier, 105 Subsahariens ont été transférés vers le camp d'Adrar, ultime étape avant l'expulsion. Pourtant, l'ancien ministre de l'Intérieur, Daho Ould Kablia, avait indiqué, il n'y a pas longtemps, que «pour des raisons humanitaires, l'Algérie a pris la décision de ne pas refouler ces immigrants vers leur pays d'origine», expliquant qu'«on mettrait leur vie en danger en procédant à leur expulsion». La vague d'immigration clandestine vers l'Algérie enregistrée ces derniers mois diffère complètement de celle à laquelle était confronté le pays dans un passé récent. L'Algérie constituait jusque-là un pays de transit pour les Africains désirant gagner l'Europe. «Ce n'est plus le cas aujourd'hui, ces Africains fuient la mort», avait souligné Ould Kablia, annonçant l'instauration d'un plan d'action gouvernemental pour contrôler et gérer ce flux d'immigrants clandestins africains, venus essentiellement du Mali, du Niger ou encore de Libye et dont le nombre était alors estimé à 30.000 personnes. «Cela fait du mal de voir un continent bourré de richesses, mais sans solutions de bonheur pour ceux qui y vivent», déplore Mgr Jean Paul Vesco, évêque d'Oran, ajoutant : «ces migrants vivent dans un mirage. On est confronté à des personnes qu'on n'a pas à juger. On fait ce qu'on peut pour les aider. Ce sont les problèmes de gouvernance dans leurs pays qui les ont amenés là où ils sont». «Ne pas pouvoir rêver d'une belle vie dans son pays, c'est terrible», conclut Mgr Jean Paul Vesco.