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Se laisser entraîner ou camper sur ses frontières : Les options maliennes de l'Algérie

par Salem Ferdi



La voie politique prônée par l'Algérie est, au moins, suspendue à l'évolution de la guerre en cours au Mali, engagée par la France et soutenue par les Etats-Unis. Les responsables algériens, en charge de ce dossier ont, à l'évidence, tout focalisé sur Ançar Eddine et Iyad Ag Ghaly. Et ces derniers se sont révélés plus des illuminés islamistes que des politiques targuis ayant des buts réalisables. Le MNLA ayant été réduit à sa plus simple équation – ses éléments sont rentrés récemment, à la veille de l'opération française, en Mauritanie en remettant leurs armes -, il semblait naturel de mettre le paquet sur Ançar Eddine. A l'évidence, ce groupe a plus cherché à louvoyer qu'à répondre aux conditions à même de le rendre acceptable au niveau international. L'offensive lancée sur Konna a définitivement mis fin à l'ambigüité entretenue par Ançar Eddine et il importe peu de savoir si Iyad Ag Ghaly est débordé par des «radicaux» ou non. L'option politique défendue par l'Algérie était totalement dépendante de la capacité à amener Ançar Eddine à entrer dans une démarche politique et non dans une logomachie djihadiste. C'est désormais fini. On peut discuter longtemps sur le jeu d'Iyad Ag Ghaly, sur ses «vrais» sponsors ou sur sa réelle emprise sur les troupes, mais le mouvement, avec des éléments d'Aqmi et du Mujao, vers le sud, a scellé le sort d'une démarche politique fragile et rejetée par Bamako et Paris. On parlera peut-être dans l'avenir d'une «solution politique» mais pour l'instant on est dans la guerre et ses aléas.

SE PREMUNIR

L'ancien ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a rompu l'unanimisme qui prévaut en France pour soutenir l'intervention militaire au Mali. Au-delà du débat franco-français – il est remarquable de voir un homme de droite mais en quelque sorte le dernier des gaullistes, reprocher à un gouvernement de gauche d'être dans l'optique des néoconservateurs -, De Villepin pose de graves questions. A commencer par le cadre d'une guerre où «aucune des conditions de la réussite n'est réunie» en relevant qu'il y a plusieurs guerres différentes possibles : «Arrêter la progression des djihadistes vers le sud, reconquérir le nord du pays, éradiquer les bases d'Aqmi sont autant de guerres différentes». Il y a effectivement plusieurs guerres et l'absence de clarté des objectifs de la France ne permet pas de se contenter de prendre acte qu'elle ait intervenu sur la base d'une «décision souveraine» du Mali. La souveraineté du Mali est, depuis des mois, une pure fiction. Il est clair que l'Algérie doit œuvrer à se prémunir, dans le cas d'une guerre de «reconquête» d'une éventuelle remontée des groupes armés en direction du territoire national. C'est l'aspect le plus immédiat et qui a été au centre de la rencontre de Ghadamès entre les Premiers ministres de l'Algérie, de Tunisie et de Libye. Abdelmalek Sellal a d'ailleurs développé ce discours sécuritaire, en indiquant que l'Algérie a soutenu «au maximum le dialogue et continuera à le faire mais en cas d'atteinte à la sécurité et l'utilisation d'autres moyens, nous sommes appelés à être fermes».

A priori, le message de fermeté est de nature défensive : si nos frontières sont violées, la riposte sera ferme. On reste dans du classique : surveillance du territoire et… refus de s'engager en territoire étranger. La question est de savoir si l'Algérie s'en tiendra à cette position.

UNE GUERRE COUTEUSE QUI IMPLIQUE UNE OCCUPATION

Certains pourraient défendre une sorte «d'action préventive» qui consiste à aller au Mali pour «traiter» les groupes armés avant qu'ils ne viennent en Algérie. Mais, les implications d'une intervention algérienne en territoire malien seraient lourdes et coûteuses. Même si Ançar Eddine s'est disqualifié, cela n'enlève rien à la nature du problème politique posé par le nord du Mali : l'exclusion des Touaregs. Pour Bamako – et cela n'a rien d'un procès d'intention – la guerre va permettre de régler «militairement» le problème targui. Une guerre au nord du Mali ne se limite donc pas à la lutte contre le terrorisme. Il y a toujours le problème targui. La «reconquête» du Nord ne pourra pas se limiter à reprendre les villes tombées entre les mains des rebelles et des djihadistes. Cela n'est pas la partie la plus difficile de la guerre. Le véritable enjeu est de sécuriser ces villes et de rétablir la stabilité sur l'ensemble du territoire. Il suffit de prendre une carte pour se rendre compte qu'une stabilisation du nord du Mali, en l'absence d'une action d'inclusion des Touareg, passe par une «occupation» du terrain. Cela demandera des troupes importantes, de l'argent et du temps. Car le choix de la guerre fait par la France aura un coût élevé. Et on peut s'attendre à ce que Paris œuvre à impliquer d'autres pays et notamment l'Algérie. Mais notre pays a-t-il intérêt à aller partager une charge pour une décision présumée souveraine de Bamako mais qui est la décision de la France ? La réponse paraît évidente. L'option politique défendue par l'Algérie – et systématiquement entravée par Paris et ses dépendances ouest-africaines - était précisément fondée sur le fait que sans la résolution de l'équation targuie, une intervention militaire impliquerait une «occupation» coûteuse et négativement connotée. Il n'y a pas de raison de changer d'analyse aujourd'hui que la guerre est déclenchée. Il faut défendre notre territoire et coordonner avec les pays qui risquent de subir les contrecoups de la guerre décidée par la France. Et c'est la Libye, fragilisée et déstructurée, qui pourrait subir le plus, les contrecoups d'une déstabilisation qui est partie de l'intervention occidentale contre Kadhafi. Il est de l'intérêt de l'Algérie d'aider les Libyens à y faire face. Il est aussi de son intérêt de faire valoir que le problème des Targuis ne peut se traiter par la mitraillette et les drones. Même si elle paraît défensive, il vaut mieux camper sur ses frontières pour défendre le territoire que s'engager dans une guerre au succès rendu aléatoire par l'absence de prise en charge préalable du problème touareg, alors qu'il est à la base de la crise de l'Etat malien.