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Argent algérien placé à l'étranger

par Camille Sari

Si les autorités algériennes m'avaient écouté en décembre 2008, l'Algérie aurait gagné au moins 30 milliards de dollars au lieu d'en perdre.

La situation actuelle est la suivante : La dette européenne agrégée de tous les Etats de l'UE, rapportée à leur PIB, est de 80%. Ce même ratio est de 85% aux Etats-Unis et en plus, ce pays doit faire face à un endettement endémique des plus graves, soit 14 350 milliards de dollars. S'il n'y a pas un accord entre le Congres et B. Obama avant le 2 août, la première puissance mondiale serait en faillite. Je fais le pari qu'il y en aura un, mais à quel prix ? Soit une baisse des dépenses sociales, comme le préconisent les Républicains, ou une hausse des impôts sur les contribuables les plus aisés (ce qui me semble la meilleure solution), suivant les recommandations des Démocrates.

Le problème n'est pas le poids de la dette grecque, mais celui de ce que j'ai appelé la dictature des marchés. Ce qui alourdit les charges d'intérêts sur les emprunts de la Grèce, ce sont les mauvaises notes octroyées par les Agences de notations. Rappelons qu'après avoir sous-estimé les risques financiers au moment de la crise financière internationale en 2007/2008, les voilà exagérer le risque de faillite des Etats. Cela fait le jeu des spéculateurs, ceux qui achètent à crédit des obligations d'Etat en espérant les revendre à un prix plus bas. Ils ont tout intérêt à les faire plonger.

Les criminels en col blanc profitent des techniques les plus sophistiquées pour spéculer en toute impunité contre les économies et les finances publiques. Tous ceux qui détiennent des CDS (Credit Default Swaps), des produits d'assurance contre la défaillance des Etats se frottent les mains. Il est temps que les gouvernements reprennent les commandes et imposent des régulations qu'ils ont abandonnées dans les années 1980 par M. Thatcher au Royaume-Uni et R. Reagan aux Etats-Unis. Ce fut la période euphorique des Economistes monétaristes et ultralibéraux. Dans la première partie de mon ouvrage «Algérie et Maroc : quelles convergences économiques ?», j'ai développé largement les causes des déséquilibres financiers internationaux et j'ai fait des propositions de sortie de crise comme un contrôle sévère des Hedges funds, ces fonds spéculatifs et l'interdiction de la vente à découvert ainsi que l'achat d'actions et des actifs financiers à crédit en les massacrant ensuite afin de les revendre au moindre prix. Il faut rétablir les feux rouges et les stops car les spéculateurs sont cupides et individualistes. Les fonds spéculatifs misent sur le gain à court terme et sacrifient les investissements à long terme et l'emploi.

Enfin, l'opération quantitative Easing 2, qui consiste à faire acheter des bons du Trésor par la Banque centrale américaine, la FED, à hauteur de 600 milliards de dollars. C'est en réalité faire tourner la planche à billets pour financer les déficits américains. L'Algérie, si elle avait placé sur des valeurs stratégiques internationales 30 milliards de dollars en décembre 2008 comme je l'ai proposé par le biais d'un fonds souverain, aurait non seulement gagné le double mais occupé des positions stratégiques dans les conseils d'administrations de sociétés leaders dans leurs secteurs et pérennes.

La réponse officielle à ma proposition dans la presse algérienne est que l'Algérie n'a pas les compétences humaines pour gérer cette action. Mais les compétences maghrébines, on les trouve. Il faut leur faire confiance.

Voici ce que je disais à cette période et qui est toujours d'actualité. J'étais le premier à alerter sur le danger de placer les réserves algériennes en bons du Trésor américain.

Ce que j'ai toujours dit :

C'est dans la ville de BRETTON WOODS que les puissances alliées (avec un statut d'observateur dévolu à l'URSS) ont scellé en 1944 le sort de la finance internationale. Toutes les monnaies sont indexées sur le dollar qui lui-même est défini par une quantité d'or fixe et prédéterminée.

Le système monétaire international entérinera la domination étasunienne et, par là même, celle du dollar qui revêt à la fois sa fonction de monnaie nationale et de monnaie internationale.

Ce régime de taux de change fixes assura une stabilité du système monétaire et financier jusqu'au 15 août 1971, date à laquelle le président R. NIXON déclare la fin de la convertibilité du dollar en or suite aux tensions permanentes sur cette monnaie. Cette décision unilatérale s'explique par le danger sérieux et permanent que les autres pays (CEE et Japon) puissent exiger la conversion en or de leurs excédents de dollars, puisque celui-ci était convertible en or, du moins dans les échanges entre banques centrales.

Plusieurs réunions eurent lieu pour s'accorder sur une dévaluation de la devise étasunienne et tenter un replâtrage du système. Elle débouchèrent sur les «Accords de Washington», dits aussi «Accords du Smithsonian institute», conclus le 18 décembre 1971 par les ministres des Finances et banquiers centraux du «Groupes des Dix» (la CEE, la Suède, Les Etats-Unis, le Canada et le Japon) qui établirent des parités centrales et des marges de fluctuation de 2,25%. De cette époque date la formule attribuée au secrétaire d'Etat américain au Trésor, John Connaly : «The dollar is our currency and your problem», «Le dollar est notre monnaie et votre problème».

Cet accord ne tint guère plus d'un an. En février 1973, une crise de change généralisée balaya toute velléité de gérer les changes et instaura de fait les changes flexibles généralisés.

Cette décision unilatérale, qui vit le flottement des monnaies se généraliser, mais surtout permit aux autorités étasuniennes de créer de la monnaie de façon illimitée, ex nihilo et sans contrepartie réelle, et de financer ainsi leurs déficits extérieurs.

Les Etats-Unis sont le seul pays qui peut acquérir des biens à l'étranger en créant de la monnaie sans connaître l'inflation. Ceci est encouragé par la détention massive des autres nations d'une quantité inconsidérée des dollars US. C'est ce qu'on appelle la dollarisation massive de certains pays (asiatiques et européens, sud-américains) où la monnaie nationale cohabite avec le dollar.

Les trente années glorieuses sont caractérisées par une forte croissance économique, une stabilité des taux de change, un quasi-plein emploi et des politiques industrielles très sévères sous l'impulsion de l'Etat.

Cette période fut celle de l'indexation des salaires sur les prix et d'une répartition de la valeur ajoutée en faveur des salariés aux dépens du profit.

Elle prendra fin au début des années 1970 non pas à cause de ce qui fut nommé la crise pétrolière (en référence à la forte augmentation des prix du pétrole par les pays arabes suite à la guerre d'octobre 1973 contre Israël) mais en raison d'une profitabilité déclinante des pays industrialisés.

Toutes les études montrent à l'évidence la baisse du taux de rendement des entreprises. Plusieurs évènements ont marqué cette période :

- ralentissement du taux de croissance des économies,

- montée des tensions inflationnistes,

- augmentation du chômage,

- fin de la convertibilité du dollar en or (décision de Nixon en 1971).

Il s'agit d'un tournant dans l'évolution du système monétaire international et, par effet de contagion, sur la finance internationale. Les devises ne sont plus liées à une monnaie (le dollar US) indexée sur l'or. D'où le passage au régime de changes flexibles et la fin de la stabilité monétaire.

De ce fait, les Etats-Unis est le seul pays qui dispose d'une monnaie nationale jouant un rôle international. Ce pays peut créer à l'infini des quantités de dollars, dont la circulation dans le monde est incontrôlée et incommensurable.

Il peut financer ses déficits gigantesques aux dépens des autres pays. 60 % des réserves de change sont détenus par les économies pétrolières, la Chine, la Russie, le Japon…

Comme le dollar était la seule monnaie internationale et les marchés financiers étasuniens les seuls marchés liquides, l'accès des autres pays aux moyens de paiements internationaux passait nécessairement par l'endettement du système financier étasunien à l'égard des autres pays.

Beaucoup de pays utilisent le dollar comme monnaie de référence fixe (le PEG). Il s'agit, entre autres, de l'Arabie Saoudite, des pays du Golfe et de certains pays d'Amérique Latine et d'Asie.

Cette dérégulation des marchés des changes sera suivie par une déréglementation et une libéralisation des marchés financiers.

En 1979, Margaret THATCHER conquiert le pouvoir au Royaume-Uni. En quelques années, elle ouvre les frontières aux investisseurs étrangers, réduit drastiquement les dépenses publiques et baisse les impôts. Cela se fera grâce à une guerre sans merci contre les syndicats.

Quinze mois plus tard, les Etasuniens élisent le Républicain Ronald REAGAN ; c'est le triomphe de l'ultralibéralisme et du marché : Moins d'Etat, moins de règles, plus de privatisations. C'est la victoire de l'économie de l'offre et l'échec de l'économie keynésienne de relance par la demande.

L'école de Chicago, menée par Milton Friedman, préconise la stimulation de la croissance et de l'emploi par une politique de soutien aux entreprises et au profit.

Les hauts salaires octroyés par Henry FORD afin que ses ouvriers puissent acheter ses voitures sont remplacés par le modèle WAL-MART (chaîne d'hypermarché US) fondé sur la compression des coûts. On s'approvisionne dans les pays où la main-d'œuvre est bon marché et, ce faisant, on détruit des emplois locaux. C'est aussi le choix de Renault dont le PDG Carlos GOSN est appelé ‘'cost killer'' (tueur de coûts).

L'économie de l'offre est celle où le profit progresse plus fortement que les salaires.

Ainsi, aux Etats-Unis, la croissance, autrement dit la richesse du pays, a progressé de 18 % sur la période 2000-2006, mais cela n'a pas empêché le revenu médian des ménages de baisser de 1,1 %, inflation prise en compte.

Sur la même période, les 10 % les plus riches ont vu leurs revenus augmenter de 32 %, les 1% les plus fortunés de 203 % et les nantis parmi les nantis, correspondant à 0, 1% de la population totale, ont connu une hausse de… 425 % !

La question des bonus est révélatrice de ces dérapages sans bornes dans les rémunérations des dirigeants.

En 2007, le patron de Merrill Lynch quitte la banque avec un package de 160 millions de $, l'équivalent de 8000 ans de SMIC. On apprendra plus tard que le patron de Lehman Brothers (dont la faillite en 2008 a déclenché le mouvement de panique que l'on sait) a touché entre 2000 et 2008 près de 350 millions de $ de revenus.

Au 30 juillet 2008, Andrew Cuomo, le procureur général de New York révèle que neuf banques publiques américaines, ayant reçu au total 175 Mds de $ d'aides publiques, ont versé près de 33 Mdf de $ de primes à leurs salariés.

Les gouvernements keynésiens et européens tentent de mettre de l'ordre dans les politiques de rémunération des traders et les dirigeants des banques ; c'est en vain.

Autant dire que le fossé entre riches et pauvres s'est creusé, au point qu'outre-Atlantique, l'inégalité des revenus est aussi forte aujourd'hui qu'avant la crise de 1929… De l'Allemagne au Canada, le phénomène se retrouve, selon une récente étude de l'OCDE, dans tous les grands pays membres de l'organisation.

C'est là que le bât blesse. En particulier pour des économies post-industrielles, fondées essentiellement sur la consommation.

La stagnation du pouvoir d'achat a été compensée par la vie à crédit pour tous. La crise financière trouve son origine dans cette distribution irresponsable d'une quantité énorme de crédits à des pauvres. C'est la crise des subprimes. La baisse des taux d'intérêt par la FED (Fédéral Reserve), la Banque centrale américaine et l'explosion de l'immobilier ont incité des banques à prêter non plus à des personnes mais aux biens acquis.

Peu importe la solvabilité de l'emprunteur du moment qu'il est possible de vendre aux enchères le bien à un prix plus élevé que le prix d'achat. Ainsi la banque peut se faire rembourser son capital prêté et ses intérêts.

La chute de l'immobilier et la hausse des taux d'intérêt ont engendré des difficultés à récupérer leurs mises.

Le problème aurait pu rester circonscrit au système bancaire US mais c'est du fait de la titrisation de ces emprunts toxiques à l'échelle planétaire que la crise financière est devenue une crise de confiance entre les banques.

Nous ne serions pas complets si nous n'abordions pas la question des normes comptables IFRS qui ont amplifié les mécanismes de péculation à court terme par le mécanisme de fair value. La faillite du courtier en énergie étasunien ENRON (qui a utilisé dans ses comptes les valeurs des actifs au niveau de leurs prix d'acquisition) a changé la donne. Désormais, les banques et les entreprises inscrivent dans leur bilan des valeurs qui correspondent non plus au coût d'achat des actifs, mais au prix auquel elles pourraient les vendre si elles devaient le faire.

Ainsi la fonte des marchés boursiers oblige les banques à dévaloriser en temps réel leurs actifs. La crise financière se transmet instantanément aux banques.

Un système à bout de souffle

Personne ne peut incarner mieux qu'Alan Greenspan un système dominé par la «révolution libérale» en raison du rôle central qui fut le sien à la tête de la Réserve Fédérale dans la dérégulation du système financier et dans l'évolution des structures financières, comme la conduite des politiques monétaires. Président de la Banque centrale américaine pendant près de 19 ans entre 1987 et 2006, il croyait fermement au libéralisme et à l'efficience des marchés en considérant l'intervention de l'Etat comme néfaste. «Rien dans la régulation fédérale ne la rend supérieure à la régulation des marchés (…) Les banquiers en savent plus sur le fonctionnement et les risques de leurs contreparties que les régulateurs», déclare-t-il en 1994.

Lorsque A. Greenspan fait son autocritique lors d'une déclaration devant une commission parlementaire en octobre 2009, il ne peut que constater la faillite du tout marché. Il avoue publiquement s'être trompé :

«J'ai fait une erreur en pensant que des organisations mues par la recherche de leur intérêt privé, en particulier les banques et autres organisations de ce genre, étaient, pour cette raison, les mieux à même de protéger leurs actionnaires et leurs investissements (…) Quelque chose qui semblait un édifice très solide et même un pilier fondamental de la concurrence et des marchés libres, s'est écroulé.

Et j'en ai été choqué (…) J'ai découvert une faille dans mon idéologie. Je ne sais à quel degré elle est significative et permanente, mais j'en ai été très éprouvé (…) J'ai découvert une erreur dans le modèle dont je pensais qu'il expliquait la structure fondamentale du fonctionnement du monde tel qu'il est.»

Si cette repentance réjouit les critiques de la pensée unique ultralibérale dont je fais partie (voir mes travaux et déclarations antérieurs), elle nous rend triste, en constatant les dégâts causés aux populations de l'ensemble de la planète.

Le processus de mondialisation du système financier international se trouve sous le contrôle d'un consortium d'autorités financières représentant les pays développés, qui incarnent ce que l'on appelle le «consensus de Washington. Ces autorités s'efforcent d'imposer à chaque Etat une stricte discipline de marché, mais sont prêtes à assouplir les règles lorsque le système financier lui-même est menacé.

Actuellement, les Etats-unis, qui jouissent d'un droit de veto au sein des institutions de Bretton Woods, sont hégémoniques car le dollar sert de réserves internationales, communément accepté par les banques centrales du monde entier. Ils ont ainsi eu toute latitude pour mener des politiques contracycliques, alors que les PVD et, dans une moindre mesure, les autres pays développés étaient contraints de mener des politiques d'austérité.

La Chine place près de 750 Mds de $ de ses réserves de change (estimées à 2000 Mds de $) en bons de Trésor étasunien tout en stigmatisant cette monnaie. Les Chinois ont besoin de prêter à leurs meilleurs clients états-uniens. Les fonds souverains moyen-orientaux ont une autre logique davantage dictée par des considérations géostratégiques. C'est pourquoi l'Arabie Saoudite (dont le fonds souverain est estimé à 300 Mds de $) et les Emirats arabes unis (dont les réserves de changes avoisinent les 875 Mds de $) gardent des taux fixes (le peg) entre leurs monnaies respectives et le dollar US.

Ceci étant, les Etats-Unis ne pourront indéfiniment faire appel à l'épargne mondiale au risque de rembourser leurs débiteurs en monnaie de singe.

Signe précurseur, la FED a accepté de racheter des bons du Trésor étasunien à hauteur de 300 Mds de $. Cela revient à une monétisation de la dette et à une création monétaire ex nihilo.

Si les Etats-Unis vivent systématiquement et durablement au-dessus de leurs moyens en consommant au-delà de leurs capacités productives, c'est en raison du statut privilégié de leur monnaie.

L'accumulation des actifs financiers étasuniens publics entraîne des risques considérables. Ils ne sont contenus que par la grâce d'un système monétaire international reposant sur le roi dollar.

Dès lors que le dollar a cessé d'être indexé sur l'or, le système de Bretton Woods a été vidé de sa substance. Le dollar n'est plus un bien public avec les deux exigences : l'immanence et l'extériorité. La disparition des parités fixes entre les devises-clés a supprimé de facto la responsabilité collective de la gestion d'une monnaie internationale.

La devise étasunienne devrait encore s'affaiblir à cause des montants colossaux qui ont été injectés dans l'économie étasunienne par le gouvernement US afin de sortir de la crise. Il redoute que ces injections massives ne se traduisent par des bulles spéculatives en raison du manque de possibilités d'investissement. La conséquence directe d'une telle politique expansionniste pourrait être un regain d'inflation.

Si le système à deux devises, le dollar et l'euro, est également problématique, il existe, d'après le prix Nobel d'économie, une solution trouvée depuis longtemps par Keynes : la communauté internationale pourrait émettre une monnaie fiduciaire nouvelle qui servirait de monnaie de réserve (Keynes l'appelait le bancor). «Les pays du monde accepteraient de changer cette monnaie fiduciaire (appelons-là les greenbacks mondiaux) contre leurs propres devises, par exemple en temps de crise» op.cit.

La somme des déficits des échanges internationaux serait toujours égale à la somme des excédents mais il y aurait une émission annuelle de greenbacks mondiaux pour compenser-financer-ces déficits commerciaux. Op.cit.

La pensée unique, qui a fortement influencé les recommandations du FMI comme nous le verrons plus loin, a connu un revers de taille lors de la crise asiatique en 1997. Cette crise et ses conséquences ont incité certains pays émergents à se libérer de la sujétion de la dette en dollars et d'essayer de recouvrer leur souveraineté en matière de choix économiques. Les séquelles de cette crise ont impacté les crises russe, brésilienne et argentine, et ont transformé les rapports entre les pays développés et les pays émergents.

La crise financière internationale des années 1980 et la crise des marchés émergents en 1987-1988, sans oublier la crise des changes en Europe, notamment en 1992, furent apparemment des avertissements sans frais.

La crise mexicaine de 1994 et la baisse vertigineuse du dollar qu'elle avait provoquée au printemps 1995 est une alerte supplémentaire qui confirme l'amnésie des opérateurs sur les marchés financiers et des changes qui, il est vrai, ont une vision courtermiste des évènements.

La discipline de marché et le règne de la concurrence pure et parfaite ont continué à s'appliquer à tous les pays sauf à la Chine.

L'hypocrisie générale et insidieuse sur laquelle repose le système de la finance mondiale est tenue par l'auteur pour la source première de nos maux actuels. Malhonnêteté de la part des institutions financières et incompétence de la part des politiques, tels sont les fruits de la crise, provoquant la colère de l'ancien conseiller de Bill Clinton.

La globalisation de la finance débouche sur une dérégulation maximale des flux de capitaux tout en déresponsabilisant les acteurs financiers privés qui se reposent, en cas d'erreur d'évaluation des risques, sur l'État et in fine le contribuable. La masse critique des institutions financières leur permet, en cas de menace de faillite, d'obliger les pouvoirs publics d'intervenir, au risque de voir le système sombrer dans sa globalité. L'argument du risque systémique se comprend comme le mécanisme de report sur l'État de la responsabilité d'acteurs financiers privés qui tirent pourtant leurs profits colossaux d'un système qu'ils veulent dérégulé et censé fonctionner sur la loi du marché, donc sur la sanction des choix économiques erronés.

Il est incompréhensible que le G8 et le G20 n'aillent pas plus loin dans la régulation des marchés financiers. On peut s'interroger sur la capacité des Etats à changer les règles du jeu. Leur rôle consiste à socialiser les pertes et à privatiser les bénéfices. L'Etat étasunien a débloqué 750 Mds de $ afin de porter secours aux banques et l'Etat français a fait de même en ce qui concerne ses banques en injectant 360 Mds de $. C'est Gordon Brown, Premier ministre britannique, qui est l'inventeur de cette nationalisation partielle du système bancaire afin de l'empêcher de sombrer comme ce fut le cas de la banque britannique Northen Rock. Pourtant, les Anglo-saxons ont juré de ne pas suivre le modèle «socialiste français» qui, en 1981, avait vu la nationalisation des banques par François Mitterand. Dans un style moqueur, le Times suggère de rebaptiser les Etats-Unis d'Amérique les «Etats-Uniscde France» et Wall Street «La Rue du Mur».

Au vu de la gravité de la situation, l'on ne comprend pas comment les Hedges funds continuent à agir librement. Ces fonds gèrent 2 000 Mds de $, soit l'équivalent du PIB de l'Italie. Ils sont censés assurer la couverture des risques de variations des actifs mais sont devenus de vraies forces de frappe sur les marchés avec une domination sur les structures capitalistiques des grands groupes.

Les Hedges funds et les banques d'affaires ont inondé les marchés d'argent sur les marchés dérivés, spéculant aussi bien sur les dérivés d'actions, d'obligations ou de matières premières. Le total des produits dérivés au 31 décembre 2007 est de l'ordre de 681 mille milliards de $, soit dix fois le PIB du monde qui ne totalise que 60 mille Mds de $ (cf. Axel de Tarlé, 2009).

Autre résultante du Big Bang à la britannique des années 1985 : «la vente à découvert». Cette pratique qu'il convient de supprimer consiste à emprunter une action qu'on revend immédiatement afin de la racheter plus tard quand son cours aura baissé. Ceux qui pratiquent cette technique ont tout intérêt à faire chuter l'action.

Le patron de Lehman Brothers accusera les «vendeurs à découvert» d'avoir précipité la chute de sa banque. Car en spéculant à la baisse sur cette action, ils ont achevé de tuer le peu de confiance qui restait dans la banque d'affaires. La rumeur devient auto réalisatrice.

Sur l'initiative de l'Union européenne sous présidence française, le G8 s'est réuni fin 2008 afin de prendre des mesures d'urgence et rassurer les marchés et les opinions publiques, évitant ainsi une panique généralisée. Mais rien ne peut être entrepris sans la participation des pays émergents, d'où la convocation à un G20.

Les acquis et les attentes de ce G20

Le total des fonds débloqués est de 1000 Mds de $ pour l'économie mondiale. Cela ne se fera pas sous forme d'un plan de relance de l'économie mondiale réelle mais selon des canaux de transmissions traversant la sphère financière.

Une grande partie de cette somme servira à renflouer les banques déficitaires et à financer le FMI à hauteur de 750 Mds de $.

L'institution née des accords de Breton Woods est la plus grande gagnante de ce sommet. A y regarder de plus près, on compte 250 Mds de $ qui seront fournis selon la procédure dite «nouveaux accords d'emprunts.

250 Mds de $ de DTS émis seront «une créance virtuelle» pour les pays bénéficiaires, ce qui contribue à améliorer les liquidités internationales.

Autre ressource, la vente de 403 tonnes d'or du FMI.

Par ailleurs, il est prévu que le FMI fera appel au marché financier, ce qui est une innovation. Enfin, les prochains dirigeants de ces institutions seront choisis selon leurs compétences et non plus systématiquement un Européen pour le FMI et un Etasunien pour les Etats-Unis/ Pourquoi pas un Africain qui comprend mieux que quiconque les problématiques du développement ?

Il est ahurissant de constater, d'après l'aveu de l'actuel président du FMI D. Strauss-Kahn, que cette institution s'est lourdement trompée dans le passé, induisant en erreur les gouvernements des Etats africains, asiatiques et est-européens par des recommandations élaborées par les ayatollahs du libéralisme au Département Etudes.

En décembre 2000, nous avons publié une étude-bilan des politiques d'ajustement structurel. Nos conclusions furent sans détour : tous les pays qui ont mis en place des PAS ont sombré dans la décroissance, le sous-développement et pour certains dans la pauvreté.

Il n'est jamais trop tard pour bien faire ; on peut se féliciter que le pompier de la finance internationale devienne intelligent.

L'un des points d'achoppement de ce sommet a porté sur les paradis fiscaux. Chinois et Américains ne voulaient pas en entendre parler. Et pour cause. La Chine compte 2 paradis fiscaux : Hong Kong et Macao ; les Etats-Unis en comptent plusieurs : l'Etat de Delaware, le Wyoming et le Nevada.

En effet, plus de 40% des entreprises cotées à la Bourse de New York sont domiciliées dans ce petit Etat du Delaware (870.000 habitants).

Les paradis fiscaux ont fait le lit de la crise financière. En favorisant l'opacité et la complexité, ils ont joué un rôle majeur dans la propagation de la crise, d'autant qu'un tiers des actifs financiers est logé dans ces centres ‘'offshores''. C'est en tout cas l'avis de D. Strauss-Kahn.

 La crise financière internationale actuelle repose sur des piliers auxquels il faut s'attaquer concomitamment :

- instaurer une réglementation plus stricte des titres et des actifs financiers,

- rendre transparentes les activités des Hedges funds et autres fonds spéculatifs et contrôler leur degré de risque,

- nationaliser les agences de notation qui sont juges et parties,

- prendre des mesures draconiennes contre les paradis fiscaux, de vrais hangars de stockage de produits toxiques et source de dissimulations des comptes des banques, fonds de fonds et autres multinationales,

- réglementer et plafonner les systèmes de rémunération des dirigeants de grandes sociétés et de banques transnationales (ne pas dépasser 40 fois le salaire moyen).

Les dirigeants qui s'octroient des bonus et des stock options n'ont pas compris que maintenant l'indécence et la cupidité ne sont plus acceptables.

- réformer le mode de rémunération des traders qui gagnent à tous les coups et massacrent sciemment des valeurs afin d'en tirer profit,

- la création d'un conseil de stabilité financière qui succède au forum de stabilité financière doit bénéficier d'un vrai pouvoir de contrôle, de coercition et de sanction. Il doit pouvoir alerter sur les risques de crises systémiques.

Autre déception de ce sommet : seulement 6 Mds de $ alloués aux pays les plus pauvres, une misère au regard de l'ampleur des difficultés de ces pays.

Il est urgent d'élaborer un vrai plan Marshall pour l'Afrique : c'est de l'intérêt des pays développés.

En contrepartie, les dirigeants doivent mettre de la bonne volonté en améliorant sa bonne gouvernance et en luttant contre la corruption qui est une vraie gangrène et en gérant le bien public dans l'intérêt de la collectivité. C'est le plus bel héritage à transmettre à leurs enfants.

Au total, ce qui est nouveau dans ce sommet c'est l'acceptation par les Etasuniens de jouer collectif en étant convaincus que face à une crise mondiale (dont ils sont les principaux instigateurs et promoteurs), le multilatéralisme est le seul moyen de s'en sortir collectivement. C'est une rupture par rapport à l'ère Busch.

C'est aussi le signe de l'affaiblissement relatif de la puissance économique étasunienne et l'émergence de nouveaux partenaires de poids comme la Chine, l'Inde, l'Union européenne dont l'euro est la 2ème monnaie de réserve.

C'est pourquoi il nous semble judicieux et primordial d'envisager la création d'une monnaie internationale qui remplacerait le dollar US. Ce privilège de créer de la monnaie nationale et de l'imposer au reste du monde comme monnaie de facturation et de réserve est très dangereux. Les Chinois et les Russes ainsi que les Japonais commencent à s'inquiéter des risques de perte de valeur de la devise étasunienne.

D'où nos mises en garde dans la presse algérienne, de ne pas placer les réserves de change algériennes dans une large proportion en bons du Trésor US.

Nous réitérons plus que jamais la création de deux fonds souverains, l'un en devises qui fait la chasse aux bonnes affaires sur des valeurs sans risques si ce n'est la certitude qu'elles sont sous-cotées, l'autre en dinars afin de financer les PME, la formation, la création de centaines de milliers d'entreprises privées avec un soutien public.

L'idéologie ultralibérale dominante a imprégné les politiques des institutions financières internationales, notamment le FMI. Si, à l'heure actuelle, il est reconnu que les préconisations du Fonds ont failli (voir les déclarations du son directeur général, Dominique Strauss-Khan), il est indispensable d'en faire le bilan.