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L'avenir du passé

par Derguini Arezki*

Le monde moderne nous a enveloppés, il a peuplé le nôtre de ses objets, de ses machines dont on a appris l'emploi, mais pas les façons de les faire et sans nous soucier de ce qu'elles nous font faire. Avec cela, nous avons appris sa grammaire et ses modes d'abstraction pour pouvoir nous penser dans ce monde. Les ressources culturelles sont d'abord des ressources en langue.

Le Chinois ignore le verbe être, ne conjugue pas, ne distingue pas le singulier et le pluriel. La langue arabe ne découpe pas le temps en passé, présent et futur, mais en aspects accompli et inaccompli, le sujet ne précède pas la phrase, mais le verbe. En fait, la langue nous pense avant que nous pensions. Nous avons appris à penser dans une autre langue, nous avons confié notre pensée à une autre langue que la nôtre, ses mots ont chassé les nôtres, sa syntaxe a habité la nôtre. Nous avons peuplé un pays qui n'était pas le nôtre. Cela nous a aidés à mieux décoller.

Langue archaïque et langue moderne

Après l'indépendance, l'Algérie a utilisé la langue arabe comme ressource d'opposition, de fermeture de la société algérienne à la langue française. Cela a commencé bien avant. On se défia de la société algérienne quant à sa capacité à «faire son marché» dans le marché français des idées, des produits et des machines. On ne lui laissera pas «faire son marché», on ne la laissera pas expérimenter les ressources des autres langues, en semer les graines, récolter les fruits et combattre les mauvaises herbes. Elle digèrera mal les graines et les fruits. Les élites étaient incapables de s'inscrire dans un développement autocentré de ce marché, elles avaient une propension à se détacher de leur sol nourricier. La langue arabe dont l'usage sera pourtant généralisé ne bénéficiera donc pas d'échanges extérieurs, elle ne mutera pas, ne s'incorporeront pas les ressources profitables des autres langues.

La langue française restera l'outil de la politique de modernisation. Fermeture de la langue française à la société et ouverture à l'administration. La modernisation imposa la langue française. Les révolutionnaires secondés par des experts étrangers se chargeront de moderniser l'économie et la société. Modernisation par le haut. Les ressources de la langue arabe dont la ressource religieuse restera la plus activée serviront de ressource à l'opposition, opposition à la France et à l'État. Ainsi s'installera durablement la division entre deux marchés des pensées, le marché de l'administration et celui de la société. Cette segmentation ne servira pas l'émergence d'un marché autonome, des échanges contrôlés et bénéfiques entre les deux marchés. Les ressources de l'administration ne seront pas assimilées par celles de la société. Les ressources importées ne seront pas décontextualisées de leur contexte d'origine et recontextualisées par le contexte d'importation. Il n'y aura pas de convertisseurs de ressources extérieures en ressources intérieures. Les deux marchés seront livrés à des intérêts privés qui ne peuvent se dire comme tels, condition de l'existence d'un marché autonome.

Pour la France, et l'Algérie à sa suite, la langue arabe est trop connotée par sa ressource religieuse. Prophétie autoréalisatrice. Pour la France, il faut pouvoir en limiter l'usage en contournant les droits humains, en jouant tel droit contre tel autre. La France ne souhaite pas faire apprendre l'arabe aux Français pour que ceux-ci puissent échanger avec la société maghrébine, elle craint que la ressource religieuse contamine la société française, mette en cause sa laïcité, la séparation du politique et du religieux. Comme si elle craignait qu'une Révolution renverse l'ordre laïque, comme celle qui a renversé son ordre religieux religieux. On peut comprendre cette sensibilité révolutionnaire, mais on peut ne pas s'y soumettre. L'histoire de la France continue d'être parcourue par une tension entre la raison et la religion, de manière particulière. Et sa « sortie de la religion » à en croire la tension actuelle n'est qu'apparente, la raison n'a pas triomphé de la foi, elle a besoin de solides défenses. Sa sortie révolutionnaire a rompu les seuls liens visibles. Avec l'Islam cette tension est remise au travail. La religion enterrée n'est pas morte, elle continue à faire peur, beaucoup craignent même ses dégâts. Mais ce n'est pas seulement la religion qu'elle craint, elle a aussi peur que la langue arabe lui fasse perdre ses privilèges, la façon de penser qu'elle porte : une menace pour son universalisme. Elle veut que sa langue trône sur les autres langues, sa façon de penser le monde sur celle des autres. Elle a oublié que perdre des privilèges n'est pas régresser. Elle ne voit pas qu'en cantonnant la langue arabe elle échoue à progresser, qu'elle ne s'enrichit pas de ses ressources, elle ne voit pas non plus que si la langue subalterne ne disparaît pas, elle finira bien par déployer ses ressources quand elle en aura l'occasion.

La langue-pensée

L'élite française, qu'imite l'élite algérienne ici, ne fait pas confiance à sa société pour veiller sur ses intérêts, pour distinguer la ressource profitable de celle qui ne l'est pas. Craignant les échanges entre les deux langues, prétextant l'archaïsme de la langue arabe trop connotée par sa ressource religieuse, elle cantonne la langue arabe, aboutissant au résultat inverse de celui attendu, livrant davantage la langue arabe à la ressource religieuse et privant les deux sociétés d'échanges profitables, de l'émergence d'un commun produit de leur rencontre. Elle continue de reproduire la césure entre colons et indigènes. En refusant de se comprendre au travers des autres langues, d'être comprise par les autres langues, elle enferme les langues et les prive de leur fertilité. Elle ne voit pas la proximité de la langue française et de la langue arabe comme un atout, la connaissance de la langue arabe comme une ressource. En refusant la possibilité de se voir d'une autre façon que la sienne, la façon de penser française ne s'enrichit pas de la façon de penser de la langue arabe[1]. Car bien qu'appauvrit la langue arabe n'en continuera pas moins de porter une façon de penser qui ne pourra être éradiquée. Sclérosée, polluée, aujourd'hui certes, mais dont le potentiel ne peut être ignoré. La façon de penser dépendant des ressources disponibles et de leur activation. Leur non-activation ne signifie pas leur dissipation.

Aussi l'élite française a-t-elle opté pour que la langue française prenne la place de la langue arabe et l'efface. Résultat : elle appauvrit la langue arabe qu'elle abandonne à sa ressource première et renonce à des ressources de la langue arabe qui activeraient celles de sa langue. Elle croit tirer avantage en fixant un adversaire commode. La France est toujours victime de ses penchants impériaux, elle veut étendre sa langue, sa façon de penser, sans pouvoir s'enrichir de la façon de penser des autres, réduisant celle-ci à la sienne. Elle mesure son empire à son emprise. Son empire qui était fort de ses valeurs «universelles» et de sa formalisation logique, ne dialoguait pas.

Il imposait aux autres cultures son universalisme, autrement dit les colonisait par sa rationalité triomphante. La langue française qui voit son empire se réduire ne renonce cependant pas à son marché qu'elle ouvre par le haut et ferme par le bas[2]. Elle s'ouvre par le haut aux échanges avec les langues dominantes (l'américain, l'anglais, l'allemand, pas encore, mais bientôt le chinois) pour renouveler et valoriser ses propres ressources et être en mesure d'imposer sa façon de penser aux autres langues. Elle doit échanger pour ne pas se scléroser, rester elle-même vivante. Pour que la France ne décroche pas de ceux qui la devancent, elle doit changer, muter, pour rester vivante, ne pas se figer. Elle doit vivre parmi d'autres langues ; pour être, elle doit pouvoir vivre et elle ne peut le faire que de ses échanges. De ses échanges avec les langues majeures et les langues subalternes. Importer des premières et exporter vers les secondes. Avec les langues dominantes, sa balance commerciale apparaît déficitaire, elle peut de moins en moins réexporter ce qu'elle importe ; quant aux langues dominées, qui voient bien que sa suprématie se fissure, avec les nouvelles technologies elles préfèrent s'adresser à Dieu qu'à ses saints.

Trop souvent l'élite algérienne a répondu, a réagi, à la politique française par des mesures réciproques, reproduisant la conduite de l'élite française. Politique paresseuse. Quand la politique française est une mauvaise politique, ce qu'elle gagne est ce que l'autre qui l'imite perd. On joue alors à qui perdra le plus. Pour que la langue arabe ou berbère puisse rester vivante, elle doit apprendre des autres langues, elle doit activer les ressources des autres langues en sa langue. Plus grande sera sa capacité de penser (de traduire dans la sienne) les autres langues, plus la société de langue arabe ou berbère pourra se mettre à la place des autres, savoir ce dont elles ont besoin, ce qu'elle peut en obtenir, plus ses échanges pourront faire abonder ses bonnes ressources. Les Français penseront les langues étrangères (l'arabe, l'anglais, l'allemande et le chinois) dans leur langue pour que leur langue vive, une langue doit pouvoir utiliser les ressources des autres langues. Les Algériens doivent s'approprier des ressources de la langue française en leurs langues pour en activer, enrichir les ressources. Autrement, ils se noieront en langue étrangère. L'utilisation des ressources externes se fera pour activer celles internes pour produire de nouvelles, et non pas pour se substituer à elles. Elle leur permettra de les multiplier. Les ressources d'une langue qui sont activées par les ressources d'une autre langue se différencient, se multiplient, maintiennent en vie cette langue parmi les autres langues.

Une langue se ferme et s'ouvre comme tout corps vivant. Ses échanges peuvent être vivifiants ou toxiques. Elle assimile les ressources des autres langues dont la toxicité ou la bénévolence dépend de ce qu'elles lui font faire. Ses ressources construisent sa pensée et guident l'action, les ressources d'une autre langue pensent sa situation de l'extérieur, elles la pensent de l'intérieur d'une autre langue pour instruire l'action de cette autre société. Dans une société qui se pense avec des ressources qui n'activent pas les siennes, ce qui se pense et se fait ne marchent pas de pair, ils s'entravent et se disjoignent et donnent une expérience qui boîte et ne peut avancer. Car une langue n'est pas seulement dite. Une société ne peut alors que se mal penser, mal construire son action, mal rétroagir avec sa pensée. Car quoique l'on fasse, toute une société ne peut se penser dans une autre langue que la sienne, et toute élite ne peut convertir une société à une langue étrangère. Si l'arabisation a été un choix politique, on ne peut manquer de relever qu'elle a mal usé des ressources de sa langue et l'on peut ajouter qu'il était plus un choix par défaut qu'un choix aux conséquences assumées, car la francisation était aussi impossible. La France coloniale n'a fait apprendre sa langue aux indigènes que pour qu'ils puissent obéir et non penser par eux-mêmes. Elle n'a pas eu, et n'a toujours pas, le courage d'accueillir la langue arabe dans la langue française, de livrer la langue française au travail de la société algérienne.

Du point de vue de la langue-pensée, il y a des échanges entre langues, entre ressources culturelles. Des échanges asymétriques peuvent l'être d'un seul côté ou d'un côté et de l'autre, car l'échange est toujours asymétrique d'un seul côté. Il y a échange que si l'on a avantage à échanger. L'échange n'est équivalent que pour le marché et non pour les coéchangistes, il n'est équivalent qu'entre deux valeurs abstraites d'échange et non entre deux «valeurs d'usage» concrètes. Leur usage va renvoyer à des conditions d'usage sans commune mesure. Quand l'échange est asymétrique d'un seul côté et ne l'est pas de l'autre, quand un seul côté y trouve son compte, cela bloque, conduit à l'interruption de l'échange ou à l'usage de la violence pour le perpétuer. Surviennent alors des chocs culturels. Asymétriques d'un côté et de l'autre, les échanges existent et font exister un marché, vivre et échanger deux langues.

Universalisme et chocs culturels

Il y a choc culturel entre la Chine et l'Occident, quand l'Occident se rend compte que l'échange avec la Chine au contraire de ce qui était attendu est asymétrique en sa seule faveur, autrement dit profitable pour elle et préjudiciable pour l'Occident. On peut dire que les Chinois ont assimilé la langue américaine qu'ils ne se sont pas contentés de subir ; les Américains pas encore la langue chinoise, car ils ne l'ont pas voulu au départ, ils voulaient que les Chinois se pensent dans leur langue, leur épargnant de penser dans la leur. Ils croyaient pouvoir imposer leur langue-pensée, ils déniaient au Chinois la possibilité de pouvoir penser dans leur langue. Ils refusaient d'accorder à la langue chinoise une dignité qui puisse leur laisser croire qu'ils pouvaient penser dans leur langue. L'Occident qui projetait l'inclusion de la Chine dans sa division du travail et avait l'habitude d'un échange asymétrique en sa faveur (de la pensée contre de l'énergie humaine) refuse alors l'échange et se ferme. Il rapatrie la production qu'il avait externalisée, et interdit l'exportation de son savoir-faire. Il ne veut pas importer de la pensée chinoise, que la façon de penser (son savoir-faire) de celle-ci, après avoir importé celle de l'Occident, s'exporte ; que le savoir-faire occidental transformé par la pensée chinoise lui revienne et prenne la place de son savoir-faire ; que la Chine revende à l'Occident ce qu'elle a acheté de lui, ajoute de la valeur à sa production, craignant de ne plus pouvoir se penser et penser le monde que dans les termes chinois. L'Occident se ferme aux échanges chinois qui fissurent sa suprématie. Il ne peut accepter d'échanges profitables qui menacent sa suprématie. Le monarque, lui aussi, refusait de renoncer à son trône.

La langue française avec ses modes d'abstraction, comme toute langue, a sa façon de penser l'universel. Le problème est autre : l'élite française ne veut pas se défaire de son universalisme. Son rapport aux autres langues, comme toute langue, est d'assimilation, mais elle veut être la seule à avoir cette capacité. Sa pensée est universelle et assimilationniste. Elle prend des ressources des autres langues pour les leur revendre après les avoir transformées. Elle impose ainsi sa pensée, en faisant parler sa propre langue dans la langue d'autrui quand elle ne peut prescrire sa langue. Langue française dans la langue berbère ou arabe : on parlera arabe ou berbère et on pensera français. Des mots, des maîtres mots français chasseront des mots, des maîtres mots berbères ou arabes. Des réseaux sémantiques en chasseront d'autres. Une syntaxe française animera la syntaxe berbère ou arabe. Passé, présent et futur prendront la place de l'accompli et de l'inaccompli, le sujet prendra la place du verbe, une ontologie naturaliste prendra la place d'une autre analogique.

Passé, présent et avenir

L'histoire commune de l'Algérie et de la France se partage-t-elle entre passé, présent et futur ou entre une histoire accomplie et inaccomplie ? Car à chaque langue (ou famille de langues) ses modes d'abstractions, ses prises sur l'expérience, les disjonctions et les conjonctions par lesquelles elle reconstruit la réalité, distribuent et qualifient les choses et les agents. Quels rapports ont passé, présent et futur dans la langue et l'histoire françaises ? Quels rapports accompli et inaccompli ont dans la langue et l'histoire algériennes ? Le colonialisme appartient au passé, mais est-il accompli ou inaccompli ? L'histoire postcoloniale suit, poursuit l'histoire coloniale, la répète-t-elle ou la renouvèle-t-elle en différant ? Elle ne l'oublie pas, elle la prolonge, la renouvèle, mais en diffère ou la répète. Qu'est-ce qui la fait différer ? La promesse d'un futur autre, un futur qui prend de la place au passé, qui n'empêche pas le passé de se renouveler dans le présent, mais qui permet de poser du différent à côté du passé, de le remettre en place. Le présent vit du passé comme du futur, on ne peut l'isoler que par commodité, autrement sa vie se figerait, confondrait passé et présent, laisserait le présent sans avenir. Chez les jeunes, il a une propension à vivre davantage du futur, chez les vieux davantage du passé, ce qui peut animer un conflit entre générations. Mais les jeunes peuvent aussi être disposés par leur expérience à vivre davantage du passé que du futur, en particulier lorsque le dernier peut s'avérer moins agréable que le premier. Tout dépend de la manière dont chacun fait l'expérience de la vie qui passe. Si les parents font l'expérience d'une croissance puis d'une relative décroissance de celle-ci, ils peuvent s'interroger sur la suite. Mais les jeunes qui feront l'expérience de la relative décroissance ne vivront qu'une certaine croissance. L'expérience des uns peut s'avérer plus pertinente que celle des autres. Entre l'Algérie et la France de qui le présent vivra-t-il le plus, d'un futur semblable ou dissemblable au passé ? Le présent reste donc celui du passé ET de l'avenir. Laisser le présent sans avenir c'est vouloir tuer le passé sans le laisser mourir, c'est l'exacerber, c'est l'empêcher de changer … ou déserter. Car si le futur ne peut animer le passé, le passé animant alors un présent sans avenir, le passé ne pourra que s'exacerber. Car il ne peut mourir. Le passé vit donc aussi, dans le même ou dans le différent, mais pour changer de perspective, il doit sortir du même. Quant au présent, il ne peut tout simplement pas vivre, exister, sans passé ni futur.

Modernisation

La Révolution algérienne a introduit un avenir qui se voulait négation du passé, rupture avec lui, le choc de la modernité aidant. Elle a été pensée en langue française, bien qu'elle puisse être dite en langue arabe. Le passé barré du présent a empêché celui-ci de différer, de se différencier en accompli et inaccompli. Car pour différer, il faut continuer, se poursuivre ou s'accomplir. Le passé s'étant dérobé sous le présent, le futur s'effaçant maintenant de l'horizon du présent, à quel procès temporel celui-ci peut-il appartenir, dans quel élan celui-ci peut-il prendre la vie de la jeunesse ? Que rencontre ce qui vient ? N'est-ce pas un avenir qui va à la rencontre d'un passé ? Peut-il l'engrosser, l'appauvrir ou le choquer ? En empêchant le passé de se renouveler dans le présent, l'avenir « a coupé la branche sur laquelle il était assis », car passé, présent et futur s'interpénètrent, font partie d'un même cours du temps et des choses. Les Révolutions qui rompent avec le cours des choses ont du mal à le reprendre, à s'y rétablir aisément. Elles nient, elles ne peuvent transformer le cours des choses tant qu'elles ne sont pas revenues de leur déni.

Les modes d'abstraction de la langue française sont vraiment dangereux depuis que l'avenir a cessé de briller sur la modernisation. Moderniser voulant dire devenir comme les Modernes. La Science n'est plus mère du progrès. La pratique scientifique nous avise que les jours à venir ne chanteront pas. On a désormais besoin d'y penser et d'en décider : quel avenir désirons-nous ? Il ne peut dépendre de notre passé récent qui se prolongeant sans différer, ne chantera plus. On ne peut plus penser le passé et le présent à partir d'un futur qui ne ferait que faire progresser le passé. La flèche du temps se brise. Il faut se donner un nouveau futur et le désirer. Il nous faut différer, nous écarter de l'ancienne trajectoire et bifurquer. Le futur ne ressemblera pas au passé, mais rompre avec lui ne nous dira pas comment faire, car nous ne pouvons faire sans le passé, il nous faudra faire avec lui différemment qu'on ne l'a fait. Si le futur nous tombe dessus sans que le passé puisse nous aider, rupture brutale il y aura, nous laissant démunis, sans savoir faire.

Le commun de la France et de l'Algérie

Le futur de l'Algérie et la France que pourrait-il avoir de commun ? La Science ne changera pas le passé, elle s'efforcera de l'expliquer. Et chacun ira de son explication. La Science voudrait faire taire les passions du passé, ce qu'elle a pu faire, mais ne peut plus. Les histoires personnelles ne se tairont plus devant une Science historique impersonnelle, son autorité chancèle. C'est là une impasse. Le commun se fera autrement et pratiquement. S'il se joue sur le registre du semblable et de l'uniforme, l'on jouera d'une opposition entre deux « identités », l'une française caractérisée par une séparation du politique et du religieux, devant réduire l'autre algérienne, par opposition, caractérisée par leur confusion. La politique ne pourra être alors que d'assimilation de l'une par l'autre. En fait de l'une seulement. Dans cette opposition l'on fera comme si la non-séparation du politique et du religieux en islam sunnite était l'intronisation du religieux sur le politique, comme cela fut avec ce que la laïcité avait rompu. Ce qui est visé en fait au travers de la mise en exergue de la séparation de la politique et de la religion, c'est la capacité des Algériens à se penser dans leur langue et par eux-mêmes. Toute croyance vive est perçue comme une menace, on jette alors le bébé avec l'eau du bain, on jette les effets bénéfiques avec ceux maléfiques. Ou bien le commun se jouera non sur le semblable et l'effacement des différences, mais sur la fertilité des échanges qui suppose reconnaissance mutuelle, où chaque langue s'incorporera de l'autre et enrichira ses ressources. Il faudrait pour cela que chaque partie accorde à l'autre, ce qu'elle s'accorde à elle-même, reconnaisse en l'autre un partenaire et non un serviteur. Il faudrait faire de la place à l'autre, pour que chacun puisse se mettre à la place de l'autre. Ce qui ne peut se faire sans la connaissance de la langue de l'autre, car les ressources de pensée sont d'abord en langue[3].

Les deux pays, leurs nouvelles générations, pourront décider de leur futur pas de leur passé. Ils ne pourront pas faire sans leur passé commun. Mais dépend d'elles ce que le passé pourra leur faire faire, le répéter ou en différer. Que faire pour qu'un tel passé, le fait de générations passées, n'hypothèque pas l'avenir des nouvelles générations ? Comment mettre dans la balance des nouvelles générations ce qu'ont laissé les générations passées ? Comment et de quels aînés les nouvelles générations se réclameront-elles ? Ce qui divisait les anciennes peut-il faire place à ce qui unira les nouvelles ? Feront-elles face ensemble au même commun futur ? Se disposeront-elles à partager le même horizon ? Il faut sortir du passé pour pouvoir en parler autrement, il faut partir d'un futur qui en diffère pour pouvoir faire une autre place au passé. Le passé a un avenir, mais il n'est pas toujours celui qu'il attend. Ce n'est pas mémoire et histoire qu'il faut opposer, mais mémoires/histoires passées et mémoires/histoires futures. Le colonialisme a désuni les générations passées des deux pays, qu'est-ce qui réunira les générations futures ? Quelles frontières construire entre les deux pays ?

Notes

[1] Cette langue qu'on ne saurait confondre avec l'état actuel des Arabes, cette langue dont la traduction a rendu possible la Renaissance européenne.

[2] Ce en quoi la démarche algérienne s'empresse d'imiter. Elle ressemble à celle française sans en avoir eu les moyens. Les choses pourraient changer avec sa diaspora. On peut déjà dire un certain nombre de choses sur les dispositions de la diaspora et de la politique française.

[3] Ce texte doit beaucoup au philosophe français François Jullien, helléniste et sinologue dont je ne peux cependant partager tout à fait le fonds helléniste. Voir en particulier son livre, il n'y a pas d'identité culturelle. L'Herne. 2016. La thèse simplifiée à l'extrême serait la suivante : l'identité culturelle est mortifère, elle interdit d'utiliser des ressources culturelles qui n'appartiennent à personne, dont la valeur dépend de ce que l'on en fait.

*Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat Abbas Sétif

ancien député du Front des Forces Socialistes (2012-2017), Béjaia.