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Qu'apportons-nous au marché que nous puissions en emporter ?

par Derguini Arezki*

Avec qui nous voulons échanger, ce que nous voulons échanger, voilà des questions que la guerre met en exergue et auxquels ceux qui veulent en triompher auront donné des réponses claires. Ceux qui ne le pourront pas devront se résoudre à éviter la guerre. La guerre met en question la sécurité des échanges, elle prive de certains d'entre eux. S'ils se révèlent vitaux, ceux qui en sont privés sont défaits. Aussi pour toute société, il importe de faire la part des échanges qui sont protégés de la guerre, de ceux qui ne le sont pas. Qu'apportons-nous au marché, que nous puissions en emporter ? Qu'apportons-nous à l'État, qu'il puisse restituer ? Au marché mondial, nous portons notre capital, duquel en retour nous importons des marchandises. Mais qu'est-ce qui, diable, nous contraint à échanger notre capital naturel (mais pas seulement) contre des marchandises ? À vouloir vivre aujourd'hui (comme les autres), pour mourir demain (pas comme les autres), comme dit le proverbe ? Pourquoi ne voulons-nous pas regarder ce que nous faisons, voir comment le monde nous regarde à travers ce que nous lui apportons ? Nous préparons quoi aux générations futures ? Nous les sacrifions après que celles qui nous ont précédés se soient sacrifiées pour nous ?

- Quand nous disons marché et État, pourquoi partir dans des digressions qui nous éloignent de l'action ?

Pourquoi importer des théories, ces boites noires, qui nous séparent de nos actions ? Pourquoi livrer nos actions à des experts, pour leur demander ensuite de nous expliquer les causes de nos continuels échecs ? D'où tenons-nous cette volonté de ne pas savoir ?     

Nous allons au marché porter à autrui nos produits – certains (les Allemands) diraient pour dominer de leur savoir-faire, et en rapporter les produits des autres - certains diraient (l'Extrême-Orient), pour comprendre par quel savoir-faire les Occidentaux les ont précédés. Nous découvrons des productions, la qualité de notre production et celle des autres, ce que nous pourrons continuer d'apporter au marché, ce que nous ne pourrons plus, ce que nous pourrions apporter en lieu et place ; avec qui l'on pourra continuer d'échanger, avec qui l'on ne pourra plus et avec qui l'on pourrait.

- Faire marché, faire société

Nous demandons-nous vraiment quelles sont les conséquences de nos échanges ? Avec qui veut-on « faire son marché » ? Avec qui se lier le temps d'une vie ou d'un échange, avec qui veut-on « faire société » ou simplement faire commerce ? Car pour « faire société », il faut passer des « marchés » qui tiennent plus longtemps que le temps d'un échange. Le lien social est le produit d'un « marché », d'un échange de services. Un marché ne solde pas toujours les comptes, il peut établir un lien durable, dans lequel peuvent s'inscrire des liens éphémères. L'Occident a pris coutume de séparer et d'opposer lien social et marché, non pas parce qu'ils sont de nature opposée, ils sont l'un dans l'autre, mais parce que le marché y a tendance à vider le lien social de sa substance. L'argent y peut tout acheter.

Pourquoi voulons-nous faire dire au marché ce que ne dit pas la langue courante ? Nous choisissons avec qui nous voulons échanger, ce que nous voulons échanger, pour quoi échanger, les yeux ouverts ou les yeux fermés, le couteau sur la gorge ou en possession de tous nos moyens. Pourquoi ne veut-on pas voir qu'un échange n'est avantageux que s'il l'est pour l'ensemble de nos échanges et non pas pris isolément ? Pourquoi diable refusons-nous de voir que pour faire nation il faut établir entre nous des échanges durables, plutôt que de courir derrière le «développement» que d'autres viendraient nous enseigner ? Qu'il nous faut bien échanger entre nous pour pouvoir bien échanger avec le monde ?

- Consommer pour produire ...

En faisant le marché (les experts parlent de construction sociale des marchés), certains regardent ce qu'ils emportent du marché qui leur permettra d'apporter davantage au marché la prochaine fois. Ceux-là veulent consommer pour produire, veulent « consommer » et « digérer » le savoir-faire des étrangers. Mais d'autres emportent du marché ce qui les empêchera d'apporter davantage la prochaine fois. Ils consomment pour consommer, ils sont de purs consommateurs, plus précisément, les consommateurs d'autres producteurs. Ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Ils ont oublié qu'ils ne peuvent pas voler.

Pourquoi ? Parce que le consommateur n'aura pas voulu voir que pour devenir celui qui consomme toujours davantage, il doit apporter davantage au marché pour pouvoir en emporter davantage. Parce que l'être vivant qu'il est, ne veut pas voir qu'il ne peut plus prendre sans donner, qu'il ne peut plus apporter au marché le produit du travail de la nature pour en emporter celui des hommes. C'est le produit de leur travail que les hommes s'échangent désormais. C'est leur puissance productive qu'ils comparent.

La puissance du travail humain s'est imposée à l'humanité. Cette puissance qui s'est objectivée dans des machines supérieures au travail humain a conquis le monde. La valeur du travail n'est pas dans l'écosystème de la civilisation agropastorale du blé. Elle est soumise à celle du loisir. Elle est devenue ce qu'elle est aujourd'hui avec l'usage croissant des esclaves mécaniques et des énergies non humaines. Elle s'est chargée positivement avec la nouvelle puissance du travail qui s'est donné de nombreux esclaves mécaniques. Travailler pour avoir du loisir, pour voyager. La puissance des nations renvoie désormais à la puissance productive du travail (A. Smith). Dans cette civilisation agropastorale, le travail était associé au départ (l'Antiquité) à l'esclavage, aux bêtes de somme. Aristote ne conditionnait la disparition de l'esclavage humain qu'avec l'avènement d'esclaves mécaniques (âge qui sera lui-même conditionné par l'avènement des énergies fossiles). Dans la civilisation du blé, la « valeur travail » adviendra lorsque le « travail » s'objectivera en nouvelles puissances, en nombreux esclaves mécaniques, lorsqu'il faudra attacher le travail humain à celui de la machine, lorsque le salariat deviendra la règle. La « civilisation du riz » a accordé une autre place, une autre valeur, au travail. Dans cette civilisation, le paysan passe avant le guerrier (avant le marchand, mais après le lettré). Pour les deux civilisations la « vraie » valeur du travail, n'est pas celle du travail banal, ni celle de sa valeur commerciale, mais celle inventive qui se soumet de nombreux esclaves mécaniques et de nouvelles forces de la nature (énergie). Mais avec les crises écologiques, sociales et économiques, le travail humain par excellence n'est plus celui qui croyait se soumettre les forces de la nature, en disposer sans limites, mais celui qui sait retrouver sa place parmi elles et qui sait faire avec.

Aujourd'hui c'est celui qui continuera d'inventer des esclaves mécaniques en mesure de se multiplier, car plus performants et moins coûteux parce que moins énergétivores et moins destructeurs de diversité. Le champ militaire est un bon champ d'observation de ce point de vue, l'arme la plus coûteuse n'est plus la plus performante. La première énergie renouvelable est celle de l'homme, mais nous avons tellement pris l'habitude d'être servis par d'innombrables esclaves mécaniques que quand nous disons énergie renouvelable nous ne pensons pas à l'énergie humaine. Et pourtant. Nous allons vers une nouvelle définition de l'homme, être vivant parmi les vivants, qui ne s'attache plus à les dominer, à être leur maître (il doit y renoncer), mais seulement leur associé, leur compagnon.

- ... produire pour consommer

Le consommateur scie la branche sur laquelle il est assis ensuite, parce que le salarié qui ne met pas sa consommation dans sa production a séparé sa production de sa consommation. Pur consommateur ingrat, il touche un salaire et il lui importe peu de savoir comment il est obtenu. Il consomme, mais ne produit pas vraiment, produire n'est pas son affaire. Il veut consommer, pas produire.

Il choisit l'agréable. Le travail est une torture. En tant que membre d'une collectivité, il ne voit pas que bientôt il ne pourra plus faire son marché parce que sa collectivité délaisse ce qu'elle produit pour la production des autres. Il ne voit pas que la consommation ne peut plus être indépendante de la production. Sa tête dans les nuages, il ne voit pas que la consommation doit être la servante de la production avant d'en être la maîtresse. Il doit consommer ce qu'il produit, mais seulement après que ce qu'il a produit ait été consommé par les autres. Il ne se précipite pas à la table de la consommation.

Il consommera ce qu'il a produit d'abord pour les autres. Sa production est d'abord production pour autrui (spécialisée portée au marché), pour le monde et la société. Comment pourrait-il être juge de sa production (Hmida joueur et arbitre) ? Pour partager la production du monde, sa production doit être acceptée par le monde. On ne peut plus vivre que de sa propre production (autosubsistance). La crise climatique, la crise de l'énergie et la guerre économique ne nous feront pas revenir à une certaine autarcie, juste à une réduction probablement drastique des échanges mondiaux.

- Échange durable, échange différé et transaction immédiate

Si nous ne choisissons pas en conscience avec qui nous allons échanger, ce que nous voulons échanger, nous ne pourrons bientôt plus emporter grand-chose du marché. Nous faisons toujours nos marchés, même si c'est de manière imparfaite ou aveugle. Nous les avons faits dans le passé. Nos échanges dans les sociétés tribales étaient seulement plus limités. On pouvait distinguer trois cercles, celui du village ou du douar où l'échange différé était la règle. Pas de place du marché, pas de monnaie. Des marchés se sont mis en place entre tribus, pour échanger les surplus, dans nos cités pour satisfaire une division du travail. Une monnaie a été créée pour solder les comptes. Un troisième cercle comprenait des marchandises étrangères (les esclaves pouvaient y être des marchandises de valeur).

Avec la colonisation, nous cessons de « faire nos marchés » : l'État colonial construit les marchés à sa convenance. Il impose des échanges après avoir modifié brutalement la structure de la propriété. Le capital étranger accèdera aux ressources locales : au travail, à la terre, aux richesses minières. Ce qu'il reste des deux premiers cercles va fournir la main-d'œuvre, l'État colonial a pris par la force le sol et le sous-sol, a réduit en servitude l'indigène. Il a détruit les liens sociaux durables pour soumettre la société au salariat, la contraindre à vivre au jour le jour.

Le colonialisme intègre la société au marché mondial en l'inscrivant dans une division internationale du travail : elle va produire sous la contrainte de la matière première qu'il transformera. Matière humaine et non humaine. On se plaint aujourd'hui de la production démographique africaine, mais qu'a-t-on vraiment fait pour qu'il en soit autrement ? Qu'a-t-on fait pour que l'Africain investisse dans l'éducation ? Quand c'est l'Etat qui investit, c'est pour le monde qu'il le fait et non pour sa société. Le hic c'est qu'entre-temps les besoins de l'industrie ont changé. L'homme, force de travail non assisté de nombreux esclaves mécaniques, est devenu inutile.

L'État postcolonial n'a pas innové. Il a fait de l'«adaptation incrémentale » et non de l'«adaptation transformationnelle », comme on dit aujourd'hui des politiques publiques à propos de la crise climatique. Il n'a pas transformé fondamentalement la structure des échanges. En se substituant à l'État colonial et en héritant de la propriété coloniale, il n'a pas encouragé la société à enrichir ses échanges, à faire ses marchés pour renforcer ses liens durables. Il n'a pas restructuré les échanges de sorte que l'on puisse apprendre à consommer pour produire, en élargissant le cercle de la consommation au sein du cercle de la production.

Le pur consommateur ne pouvait conduire à l'industrialisation. On avait beau parler de taux d'intégration de l'activité nationale, c'était juste des mots. En faisant le marché à la place de la société, en insufflant dans la société un esprit de salarié plutôt que celui de producteur, l'Etat postcolonial a séparé la consommation de la production dans la tête et le comportement des individus : à la société la consommation, le pouvoir d'achat fixe ou croissant, à l'État, la production, la source des revenus. Sous prétexte que la société doit consommer sa production, substituer sa production aux importations, l'État déconnecte les échanges de la société des échanges mondiaux. L'État produit et s'interpose entre les échanges de la société et du monde, la société consomme. La société prenant du marché de l'État (importateur et producteur), mais ne lui apportant pas (fiscalité ordinaire, politique de crédit), l'État est resté dépendant de son marché : il persiste à exporter capital naturel et capital humain (qu'il a financé) et importe des marchandises pour entretenir sa population.

Pouvait-on croire que l'État puisse accumuler, produire plus qu'il ne consomme et non pas dissiper, consommer plus qu'il ne produit ? On a confondu État et société, corps vivant et appareil bureaucratique, on a fini par stériliser la majorité de la société et lui faire prendre l'État pour un dieu. Il donne sans recevoir. Et la société s'oppose à la privatisation officielle de l'État, extirpe ses racines. La fin du règne du président Bouteflika montre combien la patrimonialisation de l'État constitue une ligne rouge pour la société algérienne. La route vers la monarchie est barrée. Comment pourrait-il rendre possible une accumulation autrement que légitimement au travers de celle d'agents sociaux, privés et collectifs ?

Dans la roue du marché mondial

Ce que nous choisissons d'apporter et d'emporter du marché, contrairement à ce qu'affirme la science économique standard, n'obéit pas aux préférences individuelles. Inutile non plus de partir dans l'abstraction de l'utilité. Pourquoi nous risquer à apporter au marché ce à quoi nous ignorons qu'il puisse servir ? Il faut nous fier à des préférences collectives, savoir ce que le consommateur préfèrera. Nous apporterons donc au marché ce que les autres veulent consommer et nous emporterons ce qui nous permettra d'apporter davantage la prochaine fois au marché. Seule garantie que nous puissions en obtenir toujours davantage. Nous voulons consommer comme les autres, n'est-ce pas ? On produira pour la consommation des autres, nous ne consommerons de ce que nous produisons que ce qu'ils auront consommé. Dans nos échanges avec le monde, nous logerons nos demandes dans celles du monde. On ne craindra pas que la croissance nous trahisse, la demande sera là. On se « mettra dans la roue » du marché mondial, jusqu'à ce que le monde nous permettent de consommer ce que nous lui produisons, que se dégagent chez nous des centres d'accumulation. Nous nous efforcerons de travailler pour notre propre compte dans le compte des autres. Car au départ, nous n'avions pas de demande pour soutenir des offres qui puissent se comparer à celles du monde. Nous en avons désormais, mais nous ne penserons pas pour cela nous suffire de nos propres demandes. Nous continuerons de loger nos demandes au sein de la demande mondiale jusqu'à faire partie de la pointe de sa production (Taiwan et la production de semi-conducteurs). Voilà ce que le leader de l'Occident ne peut accorder à la Chine, maintenant qu'il va de soi, que de l'avoir laisser tourner dans sa roue, il ne lui fera pas subir la division du travail qu'il lui préparait. Et les USA n'ignorent pas les raisons qui amènent le Japon, la Corée du Sud à ses côtés. Dans leurs intérêts, ils pourraient se mettre dans la roue de la Chine, ce qu'ils comptent bien entraver. Ces deux pays, comme tout pays petit ou moyen, ne peuvent pas travailler seulement pour leur propre compte.

Bien sûr, il est des choses que nous continuerons de produire pour nous-mêmes, que nous n'accepterons pas de soumettre à la concurrence mondiale, mais ce ne sont pas sur elles qu'il nous faudra compter pour partager avec les autres leur production. Il est des liens, des marchés, que nous partagerons avec le monde, et d'autres qui nous seront propres, nos liens durables et résilients, qui nous permettront d'y faire notre place.

Les Est-Asiatiques que l'on peut englober dans la « civilisation du riz »[1] ont commencé à apporter au monde leur valeur travail et leur savoir-faire. Ils ont apporté au marché mondial ce qu'achètent et produisent les Occidentaux. « Venez produire chez nous pour que l'on apprenne de vous »[2], ont-ils dit. Ils ont copié les produits du marché mondial et les ont fabriqués à meilleur prix. Au départ les Occidentaux y ont trouvé leurs comptes : ils amélioraient leur pouvoir d'achat en achetant moins cher et tiraient avantage de leur spécialisation, en délaissant la fabrication pour la conception, la production à faible valeur ajoutée pour celle à forte valeur ajoutée. Mais la « civilisation du riz » ne s'est pas arrêtée là. Après avoir fabriqué à meilleur prix les produits que l'Occident lui concédait, après avoir copié le savoir-faire occidental, ils se sont mis à produire de meilleurs produits, à améliorer le savoir-faire occidental jusqu'à disputer à l'Occident les produits à forte valeur ajoutée. Et ils ont continué à travailler dans la roue de l'Occident, à produire de plus en plus de ses produits à de meilleurs prix et de meilleures qualités, jusqu'à menacer leurs monopoles sur les produits à haute valeur ajoutée.

La Corée du Sud propose maintenant au monde les produits culturels de l'Occident[3]. Après avoir épuisé industriellement l'Occident en remontant les filières industrielles, la civilisation du riz se prépare à l'épuiser culturellement. Ce n'est qu'ensuite qu'elle songera à proposer au monde ses offres. Faire comme l'Occident, mais plus et mieux que lui jusqu'à ce que sa demande est perdue son hégémonie. Dans sa phase d'ascension, l'Extrême-Orient ne cherche pas à exporter sa civilisation[4], à partager sa culture, mais ses produits au travers de la culture des autres, jusqu'à ce que ses produits subsument la culture des autres. Maintenant que la Chine affiche son intention de dépasser les USA, qu'il apparait que l'Occident ne parviendra pas à intégrer la civilisation du riz dans sa division du travail, les USA envisagent de la contenir par la force. Ils espèrent, avec la guerre de l'Ukraine et de la Russie, diviser l'Europe et l'Extrême-Orient pour les soumettre à l division du travail. Mais il n'est pas sûr que cette réaction[5] des USA arrive à temps. Il est probable qu'ils aient plusieurs coups de retard par rapport à la Chine.

Mais ceux qui pensent que la rivalité systémique est entre la Chine et les USA et non entre deux civilisations matérielles se trompent. Le Japon et la Corée sont alliés politiquement et militairement des USA, mais tournent de plus en plus avec la Chine économiquement et culturellement. Que le monde puisse ne plus tourner dans la roue des USA, mais de la Chine, à commencer par l'Extrême-Orient et l'Europe du centre et de l'Est, tel est désormais le cauchemar des USA. Il n'est pas sûr que la politique de confrontation qu'ils ont choisie ne conduise pas au contraire du résultat attendu. La Chine qui a provoqué une telle attitude s'en tient à son style indirect.

Imiter la culture occidentale, pénétrer son esprit et survivre à son déclin, tel est le destin que se fixe l'Extrême-Orient. Il ne s'agit pas d'imiter pour s'identifier, pour s'aliéner et se dissoudre dans l'Autre, mais copier pour mieux comprendre et mieux s'en différencier. Mais d'avoir trop imité, on peut en rester marqué, ne plus pouvoir se différencier.

Il faut résolument croire que l'Occident a connu son apogée et entame son déclin. Les civilisations ne sont certainement pas mortelles. Comme un phénix, elles peuvent renaître de leurs cendres. De nouvelles technologies apportent leur assistance, mais pas toute l'assistance nécessaire. Elles doivent mourir pour renaître. Elles connaîtront essor, apogée et déclin pour se renouveler. Refuser le déclin, c'est comme refuser la vieillesse, c'est mal vieillir, c'est mal préparer la renaissance. C'est mal s'occuper de sa jeunesse. C'est à la limite aller au désastre et y entraîner le monde. Le monde doit se protéger d'une telle attitude. Il doit se protéger du « piège de Thucydide »[6].

*Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat Abbas Sétif ancien député du Front des Forces Socialistes (2012-2017), Béjaia.

Notes

[1] Comme le fait l'historien français Fernand Braudel à la suite du géographe français Pierre Gourou. Une principale différence entre les deux civilisations réside dans le rapport au travail. Le travail de la riziculture, activité de jardinage, exige une activité soutenue, alors que le travail de la céréaliculture un travail saisonnier.

[2] Ce qui suppose une différence de valeur entre leur travail et celui qu'ils invitent. Voilà pourquoi l'Algérie qui appartient à la civilisation du blé, ne pouvait être ni Singapour ni la Corée du Sud. L'apprentissage doit être plus long.

[3] Il y a longtemps que j'ai relevé l'épuisement de la culture européenne au travers de son cinéma et de sa littérature. Elle n'a plus d'histoires à raconter au monde. Une partie d'entre elles, la française en particulier, s'est mise à dire qu'il n'y a plus d'histoires à raconter, ses suivants s'y sont laissé prendre ... pas l'Extrême-Orient. Le voilà qui raconte des histoires. J'ai récemment découvert un groupe de musique sud-coréen, BTS K-pop, qu'on a comparé au Beatles qui incarne désormais pour la jeunesse occidentale et sa suite, l'esprit du temps. L'Occident était occupé à coloniser l'esprit de la jeunesse du monde, il doit se mettre désormais sur la défensive sur plus d'un plan. Aux dernières nouvelles le groupe est épuisé : la demande excède ses forces, il va bientôt faire des clones. Voir la vidéo 1/ 506/ 246/ 534 vues. https://www.youtube.com/watch?v=gdZLi9oWNZg.

[4] Bien entendu on ne possède pas en Extrême-Orient la même définition de la civilisation qu'en Occident. En Occident déjà on avait deux définitions de la civilisation, celle allemande (la civilisation comme culture) s'opposant particulièrement à celle française (la civilisation comme progrès social et matériel). Sans parler de celle anglo-saxonne. La définition que je retiens ici est celle de Fernand Braudel qui distingue trois étages dans la vie matérielle. La civilisation matérielle ou vie matérielle de longue durée, l'économie de marché où règnent la concurrence et le capitalisme, étage supérieur de la société marchande qui entretient des rapports particuliers avec l'Etat selon les civilisations.

[5] Ils n'ont pas prévu l'échec de leur politique d'intégration de la Chine, seul pays en mesure de s'ériger en rival systémique.

[6] Le piège de Thucydide est un concept de relations internationales qui désigne une situation où une puissance dominante entre en guerre avec une puissance émergente, la première étant poussée par la peur que suscite chez elle cette dernière du fait de sa montée en puissance. Wikipédia