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Sur la piste

par Paris : Akram Belkaïd

Autour du stade, à la pelouse hybride, il y a une piste où certains courent très vite, d'autres bien moins vite. Il y a aussi des marcheurs rapides et quelques-uns qui se contentent d'avancer à un rythme d'escargot.

Tout ce beau monde cohabite plutôt bien. Les beaux jours n'ont pas encore abdiqué et il faudra attendre les premiers froids et le plafond bas de brumaire pour que les couloirs s'éclaircissent.

En attendant, le Zatopek du week-end aime à couper sa trajectoire devant celui qui le ralentit. On l'imagine sans peine multipliant les queues de poisson sur l'autoroute car tel est l'adage : on marche, ou on court, comme on conduit.

Sur la pelouse, il y a quatre équipes, deux demi-terrains balisés par des cônes et deux matchs. Des enfants en tenues larges avec dossards multicolores qui piaillent en coursant le ballon. Il faut s'arrêter et les regarder un peu pour comprendre à quel point l'omniprésence du football à la télévision façonne la manière de jouer des plus jeunes. Quand l'un d'eux marque, il imite immanquablement le salto de Cristiano «CR7» Ronaldo – du moins, il essaie – ou les bras croisés de Kylian Mbappé. Tiens, en voilà qui porte le numéro dix et qui, de Lionel Messi, n'a que cette manie (argentine) de marcher sur le terrain quand ses camarades cavalent pour défendre.

Sur la piste, un nouvel entrant vient de faire son apparition. Équipement impeccable, poche d'hydratation sanglée au dos, foulée précise et régulière. On devine que monsieur est en phase de préparation finale pour le grand rendez-vous de dimanche prochain : le marathon de Paris. Quarante-deux kilomètres, un hectomètre, neuf décamètres et cinq mètres (lecteur, je t'offre de quoi te souvenir de l'école primaire). Le marathon, donc. Lors d'une pose, on discute un peu avec lui. Il est enchanté de parler « technique ». Entraînement fractionné, calcul d'intensité, etc. On fait semblant de comprendre son charabia, on le remercie et on se remet à trottiner en se demandant quelle portion du marathon on serait, aujourd'hui, capable d'avaler sans trop s'épuiser (et s'humilier...).

Mais voici que surgit mon duo préféré. Ils sont là qu'il pleuve ou qu'il vente. Deux sexagénaires. Petites foulées, rythme jamais élevé mais, eux aussi, des marathoniens. L'un est aveugle et l'autre le guide par la voix et par la cordelette qui relie leurs poignets. Cela fait des années qu'ils s'entraînent et qu'ils courent le marathon ensemble. Avec eux, la discussion ne s'attarde jamais sur la technique ou toutes ces notions que le capitalisme a su inventer pour faire acheter plus de matériel et d'équipements. Il y a juste le plaisir de la course et de la performance accomplie en commun.

Sur l'un des deux terrains, il y a embrouille. Immanquable. Impossible de l'éviter. Un gamin en a sévèrement taclé un autre qui braille, une joue posée sur la pelouse (hybride, bien meilleure que celle du stade de Blida...), le pied gauche replié au niveau de la poitrine. Carton rouge a décidé l'arbitre qui peine à calmer le père de l'estropié qui, bien entendu, est entré sur le terrain pour s'en prendre au père du tacleur, lui aussi sur la pelouse (hybride) pour protester contre le carton rouge. Le ton monte. Il faut séparer les deux papas, exemples banals de ces parents qui polluent les rencontres par leurs cris agressif, leurs pseudos encouragements et les soufflantes qu'ils infligent à leurs rejetons quand ceux-ci jouent mal. Petite observation au passage : ce genre de débordement est rare, mais vraiment très rare, quand les filles jouent. Il faut dire aussi que les pères sont alors moins nombreux...

Retour à la piste. Sur la ligne droite côté tribunes, trois couloirs sont désormais réservés. Deux monitrices y accomplissent un travail qui force le respect. Avec elles, une quinzaine de jeunes handicapés mentaux. La tâche consiste à faire apprendre la coordination des gestes, la manière de courir droit, la technique pour passer un témoin, et, surtout, il n'est pas question de chronomètre ni de compétition : juste courir pour le plaisir. Les deux femmes sont d'une patience absolue y compris avec les autres coureurs dont certains rouspètent parce que les couloirs sont réservés («mais vous pouvez courir à côté !» - «ben non, ça fausse ma moyenne !»).

L'un de ces fâcheux répond, sans s'en douter, à deux surnoms que le présent chroniqueur lui a attribué à la grande joie de quelques complices. «Bip-Bip» (pour la vitesse et la posture du tronc pendant la course) et «Bonzour-tata» (là, c'est plus compliqué mais quand il court, on dirait qu'il zozote). Donc, le jeu implicite, c'est de faire comprendre à Bonzour-tata que la piste ne lui appartient pas. En courant, par exemple sur son couloir et, en accélérant quand il s'apprête à vous doubler. Oui, concédons qu'il s'agit-là de mesquinerie mais que ne ferait-on pas pour punir les fâcheux.

Sur le terrain, les plots, les marmots et leurs pères ont laissé la place à deux équipes d'adultes et là, ça ne rigole plus. Un vrai match, avec trio d'arbitres, licences, entraîneurs, remplaçant qui s'échauffent, glacières et soigneurs. Ça joue vite, ça combine et ça parle beaucoup. Le coach d'une équipe composée de quelques joueurs nigérians est furieux. L'un de ses milieux tarde à se replacer et il l'enguirlande haut et fort. Le concerné réagit mal. «You always yell at me ! Always ! Whyalways me ?», s'emporte-t-il ainsi en se prenant pour Mario Balotelli. «Tu sors !» lui répond l'entraîneur dans la langue de Molière. Le ton monte. Une embrouille entre un joueur et son coach, ça arrive parfois mais là, la bagarre guette. L'arbitre intervient. Carton jaune pour les deux hommes, histoire de les calmer. Ça marche avec le joueur mais l'entraîneur est fou de rage. Carton rouge. Le match s'arrête et se perd en vaines palabres. Sur la piste, chacun reprend son trot. Pendant l'incident, Bonzour-tata n'a jamais cessé de tourner.