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Deux ou trois choses à propos de Bouteflika

par Paris : Akram Belkaïd

Que celles et ceux qui connaissent déjà cette anecdote acceptent de m'excu ser. Il arrive au présent chroniqueur de radoter plus qu'il n'en faut. C'était donc au printemps 1991, un colloque se tenait à l'hôtel Aurassi en soutien du peuple irakien. La grève insurrectionnelle de l'ex-Front islamique du salut (FIS) n'était pas encore d'actualité mais, déjà, le gros nuage noir des élections législatives de juin (finalement reportées) se profilait. Dans le hall du dit-hôtel nous étions quelques journalistes à deviser tranquillement. Parmi nous le très fraternel Smaïl Yefsah qui sera assassiné deux ans plus tard par un groupe armé.

Nous parlions des élections, des tensions générées par la loi électorale quand un petit bonhomme, costume, cravatte et chapka sur la tête, a surgi. C'était l'une des toutes premières fois qu'Abdelaziz Bouteflika réapparaissait en public.

Il s'est arrêté à notre hauteur, tendant la main en souriant vers une consœur de la radio Chaine III. Inutile de préciser que le reste de notre groupe fut superbement ignoré. Une attitude à la fois très algérienne mais surtout propre au sérail. Il est ainsi des postures simples de la vie quotidienne qui signifient l'exclusion, qui matérialisent la ligne de séparation entre le ta3na, « il est des nôtres », et les autres qu'il convient d'ignorer pour marquer leur insignifiance. On peut lire les rapports sociaux à l'aune de cette açabiya décrite en son temps par Ibn Khaldoun.

« Avez-vous des projets, monsieur le ministre ? Vous êtes prêts à prendre des responsabilités ? » a demandé, d'un ton un peu trop enjoué, la consœur à l'ancien ministre des affaires étrangères de Houari Boumediene. La réponse a fusé comme une évidence : « si les militants du Parti le souhaitent, si le frère président me le demande, pourquoi pas ? Je suis au service de l'Algérie. » Puis il s'est éloigné me permettant de morigéner la journaliste. « Pourquoi as-tu posé cette question débile ? Tu sais bien qu'il est fini. Jamais le système ne lui fera confiance.

Il n'est plus dans la course » J'aurais mieux fait de me taire. Huit ans plus tard, alors que la « campagne » pour l'élection présidentielle de 1999 battait son plein et que tout le monde savait que Bouteflika serait élu par la volonté du système, j'ai repensé à cette rencontre. La conclusion de tout cela est simple.

Dans la vie politique, il est des hommes et des femmes qui ne renoncent jamais à atteindre leur objectif. Bouteflika voulait être président en 1979, il lui a fallu attendre vingt ans. Alors que les gens le pensaient fini, tout en lui œuvrait à préparer ce retour. L'âge, pour cette catégorie de personnes, ne compte pas. Voilà pourquoi, dans le monde arabe comme en Afrique subsaharienne ou même ailleurs, on rencontre des octogénaires qui rêvent encore de prendre, ou de reprendre, le pouvoir alors qu'on les penserait enclin à vivre tranquillement leur retraite.

Autre souvenir. La campagne électorale de 1999, Abdelaziz Bouteflika interviewé par le très makhzanien Vincent Hervouet sur LCI. Un numéro. De longues tirades, la dénonciation pêle-mêle, du « misérabilisme », de « l'arrivisme », etc. C'était le ton de l'époque. De retour dans le jeu, l'homme s'était reconstitué une cour composée de fidèles qui avaient osé braver sa mise au ban durant les années 1980 et d'opportunistes en tous genres. A tous, il infligeait de longs monologues y compris à ceux qu'il sollicitait pour leur expertise. Des heures et des heures de blabla confus, de retour vers le passé, d'annonces grandiloquentes.

Tout cela ne me disait rien qui vaille. Instruit par des personnalités qui le connaissaient depuis la guerre d'indépendance et qui redoutaient sa capacité à semer le désordre et la zizanie, je savais, dès 1999, que l'Algérie pâtirait de sa, ou plutôt, de ses présidences. Mais il est toujours difficile de faire entendre sa voix quand les choses semblent aller mieux, quand l'argent de la rente crée un sentiment d'abondance, en réalité artificielle. S'il faut résumer, Bouteflika a fait perdre vingt ans à l'Algérie, qui venait déjà d'en perdre dix durant la décennie noire. Trente ans à rattraper... Et ce qui se déroule actuellement laisse penser que le retard va s'aggraver encore, mais c'est une autre histoire.

Le bilan des « années Boutef » exigerait un texte bien plus long. Mais il est une chose sur laquelle je veux insister. Il y a quelques jours, j'ai échangé avec des amis tunisiens à propos des années 1970. Je leur expliquai que la vie politique avait beau être sévèrement verrouillée sous Boumediene, nous ne vivions pas le même culte de la personnalité dont bénéficiait Habib Bourguiba (souvenons-nous du journal de vingt-heures diffusant les images du Combattant suprême effectuant quelques brasses dans la Méditerranée ou alors de la radio lui souhaitant un joyeux anniversaire avec force chansons).

Bouteflika a réveillé une part sombre de la personnalité algérienne. Il a réussi à imposer son culte comme en témoigna le soudain usage du mot « fakhamatouhou ». Il a encouragé le larbinisme – certes, c'est une chose propre à tous les sérails politiques où que l'on se trouve mais dans ce cas, ce fut une approche quasi-institutionnelle. Réfléchissons un instant à cette histoire de cadre pour bien prendre la mesure de ce qui s'est joué. Le t7hin et la flagornerie a été érigée en mode de fonctionnement (petite pensée à cet ex-ministre qui déclara qu'il souhaitait mourir le même jour que Bouteflika...

Alors mon gars ?). Le Hirak a été l'expression d'une dignité retrouvée. Et, alors que les thuriféraires de « l'Algérie nouvelle » redoublent de férocité, c'est cette quête de fierté qu'il ne faut pas abandonner.