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La république mise au rouet

par Benabid Tahar*

Bon gré mal gré, perdure le bras de fer entre les tenants du pouvoir et les citoyens qui manifestent chaque semaine leur mécontentement dans les artères et places publiques de nos cités.

Après une trêve de plusieurs mois, dictée par la crise sanitaire induite par la covid-19, le Hirak a marqué son retour avec éclat; il semble s'inscrire dans la durée. De leur côté, les autorités tentent cahin-caha à contenir le mouvement et œuvrent, à leur manière, à résorber la crise par tous les moyens en leur pouvoir. Campant sur leurs positions respectives, échangeant avec acerbité diverses accusations, les deux parties ne cherchent pas à s'accorder sur une quelconque forme de dialogue. Leurs approches sont assurément aux antipodes les unes des autres, deux logiques apparemment inconciliables. Simplement dit, les deux antagonistes ne sont pour l'heure pas prêts à s'asseoir autour d'une table. Soit souligné au passage, Il n'est pas dans l'esprit du présent article de désigner des responsables de la discorde. Néanmoins, afin d'y voir plus clair, je nous invite à visiter chacun des deux camps afin d'observer de plus près l'atmosphère qui y règne, en prendre la température. En me forçant d'être impartial, je tenterai ensuite une modeste analyse de synthèse, en me tenant le plus loin possible de toute idéologie ou opinion arrêtée, le plus proche possible de l'objectivité factuelle.

Le Hirak est un mouvement revendicatif horizontal, une dynamique populaire qui se veut jusqu'à présent une sorte d'esprit révolutionnaire dans un corps hétérogène, bouillonnant et sans tête, du moins en apparence. Nature qui fait sa force du fait qu'elle le rend insaisissable pour ses adversaires ; ce qui à certains égards réduit sa vulnérabilité. En revanche, en l'absence de leaders pour l'encadrer, de programme politique et de projet social consensuels, sa cohésion demeure fragile, à entretenir avec délicatesse. Les hirakistes, en majorité des congrégations de croyants en la démocratie, épris de justice et de liberté, reviennent depuis quelques semaines avec ferveur pour rappeler qu'ils n'ont jamais abjuré leurs idéaux. La révolution aux belles couleurs immarcescibles, aux allures de fantasmagorie, redonne de la vie et de la vigueur à certaines de nos villes. Les citoyens réinvestissent l'agora, laissent libre cours à leurs émotions, pour réaffirmer leur détermination à en découdre avec un système pervers, désuet, incapable de faire sa mue et voué aux gémonies ; dont la conception même est perçue comme un humus de pensées d'une époque révolue. En clair, ils attestent avoir définitivement pris fait et cause contre un système datable au carbone quatorze, devenu acariâtre. Ils répètent sans cesse à qui veut l'entendre que le régime politique qui a régné jusqu'à présent est suranné, obsolète. Avec des nuances, je souscris à ce constat, en prenant soin de rappeler qu'à chaque période historique sa sociologie, sa philosophie, son savoir, et son modèle économique qui pour ainsi dire orientent les choix politiques et donnent forme à l'esprit de l'époque. Les animateurs du Hirak reprochent justement aux défenseurs du système de ne pas se rendre à cette évidence. Ils soupçonnent d'ailleurs une collusion entre les tenants du pouvoir, réel ou supposé, les survivances du système bouteflikien et des soutiens de pays étrangers pour mettre fin à un mouvement qui menace la survie du régime.

Le sentiment anti-pouvoir prégnant, ils exigent le départ pur et simple de celui-ci; un préalable à toute possibilité de dialogue ou de négociation. Une préface à une histoire qu'ils souhaitent écrire de leurs propres mains, en toute souveraineté, mais qu'il sera particulièrement difficile de transcrire sur le parchemin de la réalité du terrain. Unis par un esprit de corps forgé dans une cause éminemment noble à leurs yeux, les citoyens partisans du Hirak sont plus déterminés que jamais. Ils s'autorisent l'espoir, ils rêvent d'un avenir meilleur pour leur pays, une fois libéré des serres du pouvoir. Ils sont convaincus que la tourmente révolutionnaire finira inexorablement par mettre ce dernier à genoux ; le but ultime étant de l'enterrer pour toujours. L'enjeu est de replacer le pays dans l'histoire contemporaine où la notion de citoyenneté est centrale et l'équilibre des droits et devoirs entre gouvernants, démocratiquement élus, et gouvernés, détenteurs de la souveraineté, est fondamental. A ceux qui préviennent du chaos, les hirakistes semblent répondre : nous sommes curieux de voir à quoi ressemble ce chaos ; il est certainement moins laid que le système que nous combattons. Ainsi sont l'état d'esprit et les idées dominantes qui animent les citoyens fidèles à l'esprit du Hirak authentique originel. Pour rappel, avant la démission forcée de Bouteflika, le mouvement avait une orientation claire et s'articulait autour de revendications qui faisaient l'unanimité au sein de la quasi-totalité du peuple algérien: pas de cinquième mandat, mise au rebut du système et construction d'un Etat de droit. Au fil du temps, des revendications d'ordre idéologique, religieuses ou identitaires, se sont manifestées par ci par là, provoquant quelques fissures, au demeurant jusqu'alors mineures, et réaffirmant une diversité qu'il appartient aux algériens d'admettre et d'assumer. Pour autant le Hirak n'a pas sombré dans le grand schisme que d'aucuns prédisaient ; que le pouvoir est accusé de vouloir provoquer par diverses manœuvres dilatoires, par la diversion et autres tentatives de semer la confusion et la division au sein du mouvement populaire. A noter que des franges de la société, même si elles sont de cœur avec le Hirak, restent spectatrices d'un bras de fer qui engage pourtant leur avenir. Enfin, il convient de souligner que malgré les divergences politiques, idéologiques, ou autres, l'ambiance a toujours été bon enfant dans les manifestations ; le civisme, le pacifisme et la fraternité dominent l'atmosphère. Outre l'aspect revendicatif, les algériens ‘'marchent ensemble'', vivent ensemble des moments inoubliables. C'est beau ! C'est fantastique ! Il n'empêche qu'on doit aujourd'hui faire preuve de réalisme : questionner le mode de fonctionnement du Hirak, s'interroger sur sa nature et sur son devenir. Les citoyens ne savent pas comment va se terminer le bras de fer. Ils savent en revanche ce que veut le mouvement populaire et comment gagnera-t-il la partie : le changement radical du système sera obtenu grâce à une forte mobilisation citoyenne, continue et persévérante. Le tout est de savoir si un tel défi pourrait être relevé, si le pari serait réussi et à quel prix ?

Les détenteurs du pouvoir affichent publiquement -par la bouche du président de la république et son gouvernement, via les canaux officiels de communication et les médias- leur adhésion au principe du changement et leur volonté de tout mettre en œuvre pour y parvenir. Sauf que, selon leur conception de l'Etat, le tout doit se faire dans le cadre de la légalité constitutionnelle, suivant leur propre feuille de route. Autrement dit, leur départ n'est pas à l'ordre du jour et aucune autre approche n'est pour le moment envisageable. Les élections présidentielles du 12 décembre 2019, le référendum constitutionnel du 1er novembre 2020, la dissolution de l'Assemblée Nationale Populaire et l'organisation prochaine des législatives, prévues pour le 12 juin 2021, en sont la meilleure démonstration. La faible participation des citoyens aux précédents rendez-vous électoraux ne détourne apparemment pas le pouvoir de ses objectifs. Le chef de l'Etat, les membres du gouvernement et autres commis de l'Etat promettent une ‘'nouvelle Algérie''. Les supports médiatiques en font régulièrement la promotion. Il reste qu'une équipe gouvernante n'est pas comptable que de ses intentions, elle l'est surtout de ses actes et de ses réalisations. Wait and see ! Le pouvoir vante les mérites du ‘'Hirak originel béni'', qui a libéré le pays des griffes de la coterie de Bouteflika et sa clientèle, désormais affublés du sobriquet ‘'Issaba'' ; qui veut dire gang de malfaiteurs ou de brigands. Du point de vue officiel, l'Etat a pris à son compte les revendications des citoyens ; il en a déjà satisfait une partie importante et s'emploie à réaliser le reste. Il invite le peuple à adhérer à son projet, la nouvelle Algérie, et à ne pas se laisser abuser par des perturbateurs qui mettent en danger la stabilité du pays et hypothèquent son avenir. Il use en même temps d'une dialectique sévère pour admonester les ‘'opiniâtres activistes'' du Hirak, dont les plus actifs sont parfois emprisonnés ; même relâchés un certain temps après, l'épée de Damoclès reste suspendue au dessus de leurs têtes.

Les chefs d'accusation, rendus publics par les médias, sont toujours les mêmes : perturbation de l'ordre public, atteinte à l'unité nationale, incitation à attroupement non autorisé, etc. Pointée du doigt, la main étrangère qui nous veut du mal, qui trouve intérêt à ce que notre pays demeure en crise, est évidemment là pour manipuler qui peut l'être, pour jeter de l'huile sur le feu. Il va sans dire que les privilégiés du système s'investissent pleinement pour le maintenir ; il y va de leur survie. Ils nous prédisent le chaos si le système venait à s'effondrer. Ils préviennent contre l'infiltration du Hirak par des courants idéologiques qui visent à déstabiliser le pays, dans le but de s'emparer du pouvoir.

Une vérité pour les partisans du système et ses clientèles, que le camp adverse perçoit et dénonce à son tour comme une manœuvre de plus pour semer le doute et la discorde dans le but de conduire le Hirak à l'implosion. L'existence dans les centres de décision de courants aux points de vue différents, pour ne pas dire opposés, n'est un scoop pour personne. Sans être dans les arcanes du pouvoir, on imagine bien la présence en son sein d'une aile dure qui aurait tendance à user de la force pour mater les manifestants et mettre un terme à ce soulèvement, de plus en plus pesant. Toutefois, elle semble jusqu'à présent peu écoutée. Outre les arrestations et autres restrictions imposées aux citoyens, le pouvoir fait globalement preuve d'une certaine retenue dans la gestion sécuritaire des manifestations hebdomadaires pour éviter la confrontation frontale avec les citoyens, qui pourrait déboucher sur l'irréparable. Il faut reconnaitre que le civisme et le pacifisme des manifestants l'y aide en cela ; l'y oblige dirons certains. Par ailleurs, les mesures d'apaisement alternent peu ou prou avec la coercition, visant à contenir le mouvement de protestation et à ramener les manifestants à de meilleurs sentiments; autrement dit les appeler à la raison qui leur ferait épouser la thèse officielle, seule à même de servir les intérêts du pays. En finalité, le pouvoir, qui a plusieurs fers à son feu, mobilise ses troupes et ses moyens pour honorer au plus vite le Hirak par un requiem. Il voudrait en finir dans les meilleurs délais avec une crise qui, faut-il le reconnaitre, a un cout économique considérable et des répercussions sociopolitiques très préoccupantes, voire désastreuses. En cela, il a parfaitement raison, mais à qui la faute ? En tout cas, les tenants du pouvoir, à l'instar des citoyens, ne savent ni quand ni comment s'arrêteront les ‘'hostilités'', encore moins qui en sortira ‘'vainqueur''. Pour l'instant, le pouvoir s'enferme dans un dilemme inexorable : mettre coûte que coûte fin au Hirak ou rendre le tablier.

Résumons la situation. Les hirakistes purs et durs, soutenus par des citoyens, tiennent à leur revendication du ‘'yatnahaou gaa''. Si une telle posture venait à perdurer, elle ne laisserait au régime que deux choix : la démission ou le règne par la force. La nature du système, à moins d'un changement imprévu ou entamé mais encore invisible, incline généralement vers la seconde option. En d'autres termes, faute de volonté partagée pour convenir d'une issue intermédiaire négociée - une troisième voie que d'aucuns ne manqueraient pas d'interpréter, à tort ou à raison, comme étant une ruse du pouvoir – s'engagera indubitablement une épreuve de volonté d'éliminer l'autre, où celui qui tiendra le dernier quart d'heure gagnera. Deux scénarios sont alors possibles; nul ne peut raisonnablement parier lequel a la plus forte probabilité de se produire. L'érosion du pouvoir d'achat des citoyens, le chômage qui touche de plein fouet les jeunes, la crise économique qui s'aggrave, le ras le bol, les tensions socio économiques qui se succèdent à un rythme effréné depuis des mois et autres fléaux de ce registre, auxquels viennent s'ajouter de temps à autre des déclarations provocantes de certains responsables ou des décisions prises mal à propos, sont autant d'ingrédients qui plaident en faveur du renforcement du Hirak. Dans l'hypothèse où celui-ci atteigne l'ampleur qu'il eut durant ses premiers mois d'existence, il mettrait les tenants du pouvoir dans une situation très inconfortable, les acculerait dans l'impasse. Il leur restera alors trois choix, difficiles à digérer : la négociation de leur départ ; la confrontation violente, en quelque sorte le quitte ou double ; ou bien la capitulation, qui sous entend la sortie par la petite porte. Dans les trois cas de figure, les hirakistes auraient eu gain de cause. Cependant, il n'est pas dit que les choses se passeraient ainsi à coup sûr. Un second scénario est fort probable ; il met en scène l'effritement du Hirak, autrement dit sa défaite. Il est admis qu'au-delà d'une certaine mesure, le poids de la longévité d'un mouvement finit généralement, ne serait-ce que sous le coup de la lassitude, par l'affaiblir, remettant par conséquent en cause les espoirs qu'il suscite. Les évènements se banalisent souvent par leur fréquence et leur redondance. Inutile d'épiloguer en sus sur les effets néfastes qu'auraient le doute et la suspicion, encouragés ou provoqués par le camp adverse, qui pourraient s'installer avec le temps dans les rangs des hirakistes, de leurs sympathisants et de leurs soutiens. Tous ces éléments contribuent à fragiliser d'avantage le mouvement au point d'en faire une proie facile pour ses adversaires. Dès lors, les coups de boutoir qu'il ne manquera pas d'éprouver le videront de sa substance, le rendront exsangue et finiront par l'achever. Le système consolidera alors ses positions et s'installera confortablement et durablement au palais royal. Hélas, quelque soit le gagnant, l'Algérie, subissant déjà de plein fouet les affres d'une crise multidimensionnelle aigue, livrée en pâture aux professionnels de l'information sensationnelle, voire de la désinformation, risque fatalement d'y laisser ses plumes. Que diable sommes-nous condamnés à jouer l'avenir de notre pays à la roulette russe ? Nul n'ignore que les extrêmes, dans un camp comme dans l'autre, sont aux aguets, prêts à l'assaut. Si la crise s'exacerbe au point de devenir incontrôlable, ils pourraient profiter d'un contexte de confusion, favorable à tout prédateur venant, pour frapper fort : le coup de grâce pour la république.

Je n'allais pas oublier d'évoquer ici la position ambigüe adoptée par une certaine classe politique, qui se définit de l'opposition, dont une bonne partie a tourné casaque depuis la chute du régime de Bouteflika, qu'elle soutenait pourtant ouvertement. Prise à dépourvu par l'évolution des évènements dont l'issue est imprévisible, faisant fi des ses prétendus principes démocratiques, entrainée par ses grossiers calculs politiciens, elle ne prend pas le risque de miser sur un seul cheval. Elle revendique tantôt sa pleine adhésion au mouvement populaire et flirt tantôt avec le pouvoir. C'est ce que les Anglais appellent ‘'parler des deux côtés de la bouche'' ; dieu nous en garde ! Pour revenir à l'essentiel, force est de reconnaitre que l'heure est grave. S'impose alors une question centrale et lancinante. Existe-t-il des chances d'aboutir à une solution avec un Hirak qui ne désarme pas, face à un pouvoir qui reste droit dans ses bottes ? Peut être répondrais-je, non sans un tantinet de doute. D'aucuns jugeront la question et la réponse indécentes ; je m'en doute mais je signe. Poser les bonnes questions -qui dérangent- c'est à mon sens titiller le coin du bon sens et provoquer la vérité ; c'est ce qui importe le plus. Quant aux ‘'vertueuses indignations'' des uns ou des autres, d'un quelconque bord, je pense qu'on ne devrait point y prêter attention dès lors qu'elles détournent le regard de la vérité ou s'opposent à elle. Il n'est pas raisonnable de se laisser piéger par ses passions, par ses ambitions de pouvoir, ou par ses désirs, au point d'ignorer l'équivoque de la réalité. Par ailleurs, toute forme de dévotion sans esprit critique, sans questionnement ou remise en cause est nuisible à la personne et à la cause, ou projet, qu'elle porte.

La noblesse d'une cause cesse de l'être dès qu'elle se radicalise et sa justesse tombe en discrédit lorsqu'elle glisse vers l'illusion, qu'elle se déconnecte de la réalité. En bref, n'en déplaise à certains, ni le romantisme révolutionnaire, fut-il pur et sincère, ni l'entêtement du pouvoir ne servent l'intérêt du pays. Ce pourquoi je m'impose le devoir d'attirer l'attention de mes compatriotes sur le fait que lorsque le danger qui guette la nation devient imminent et inévitable, les concessions, de part et d'autre, s'imposent comme la seule issue, la seule voie de salut. Reste à s'entendre sur les mécanismes de dialogue, ou de négociation, susceptibles d'être agrées par les deux parties. Dans cette optique, il est de mon point de vue souhaitable que les animateurs du Hirak réfléchissent dès à présent à l'organisation et l'encadrement de leur mouvement afin de préparer le terrain à une possible sortie de crise, que nous souhaitons heureuse. Enfin, au vu des expériences tentées par le passé, chacun doit se rendre à l'évidence que des réformes dans le cadre du régime établi ont des chances d'aboutir quasi-nulles. L'histoire nous enseigne que la rupture avec un système politique ne se produit que sous l'effet d'un choc provoqué par une crise de grande ampleur ou une révolution. Le Hirak est pour le cas de notre pays le choc béni. Il s'agit maintenant de l'exploiter intelligemment pour réaliser l'essentiel des changements souhaités, sans pour autant rompre avec la continuité et la pérennité de l'Etat, à ne pas confondre avec le pouvoir.

*Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie