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Algérie : «Un bateau qui chavire... la France s'inquiète !!!»

par A. Boumezrag*

« Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu'il nous prenne par la gorge » Winston Churchill

Un historien géographe avait décrit l'Algérie comme un « gros ventre et une petite tête ». Le gros ventre est l'immense poche saharienne. La petite tête est la bande côtière (1 200 km) qui donne sur la méditerranée. Avec une densité de cinq habitants au kilomètre carré au sud et deux cents habitants au kilomètre carré au nord, l'Algérie est un bateau qui chavire. Elle navigue au gré des vents sans boussole et sans gilets de sauvetage sur une mer agitée à bord d'une embarcation de fortune dans laquelle se trouve de nombreux jeunes à la force de l'âge, serrés comme des sardines, à destination de l'Europe, ce miroir aux alouettes, pour finir soit dans le ventre des poissons soit avec un peu de chance chez mère Theresa implorant la charité chrétienne pour le gîte et la nourriture en attendant des jours meilleurs sur une terre qui n'est pas la leur et où ils ne sont pas les bienvenus, fuyant un beau pays arrosé du sang des martyrs béni de dieu, riche à millions et vaste comme quatre fois la France, qui sacrifie l'avenir de ses enfants et de ses petits enfants pour un verre de whisky, une coupe de champagne, ou un thé à la menthe. La remise à flots du navire Algérie suppose évidemment une répartition judicieuse de la population et une exploitation rationnelle de ses ressources humaines laissées en jachère par les politiques économiques suicidaires menées à tambour battant à la faveur d'une manne pétrolière et gazière providentielle en cours de tarissement dans un avenir proche. Avec la colonisation, l'Algérie s'est trouvée défigurée urbanisée au nord sans industrie créatrice d'emplois, concentrée sur la bande côtière sans agriculture vivrière, centralisée dans la décision, ignorant la population autochtone, et tournée vers la métropole par l'exportation des hydrocarbures et ouverte à l'importation de produits de subsistance.

Ce schéma d'aménagement du territoire initié par De Gaule dans sa politique de pacification sera poursuivi et amplifié par l'Algérie indépendante dans sa politique d'industrialisation et d'urbanisation à marche forcée. La reprise du plan de Constantine en est la preuve évidente. Industrialiser la bande côtière cultivable relativement bien arrosée et se rapprocher de la métropole pour remplir son couffin. Le regroupement des populations dans les villes permettant de mieux les contrôler en est un autre exemple. Le transfert du pouvoir perpétuait indirectement le système de dépendance économique et culturelle vis-à-vis de la métropole. Il s'agissait pour la France d'imposer à l'Algérie indépendante un ordre politique et juridique qui garantisse la prééminence de ses intérêts stratégiques. On peut dire qu'elle a réussi admirablement son pari. En imposant des institutions dont la logique de fonctionnement était radicalement opposée à celle de la société algérienne, et en refoulant l'islam dans le domaine privé pour en faire une valeur refuge des déshérités, le colonisateur préparait en fait la société postcoloniale à l'échec de la modernisation. Une modernisation menée par l'Etat post colonial sans mobilisation de la nation dans la création de richesses et sans sa participation dans la prise de décision. Le nationalisme s'est révélé qu'un acte illusoire de souveraineté. L'indépendance politique n'avait pas suffi à elle seule à briser les liens de dépendance tissés à travers 132 ans de colonisation. L'Etat centraliste et ostentatoire dérivé du modèle colonial a suscité le régionalisme, les dérives de l'intégrisme de ceux qu'il enferme dans un nationalisme formel et dans un rituel religieux sans esprit novateur. Si la recherche de l'indépendance fût un principe légitime, les pouvoirs mis en place n'ont pas toujours respecté les aspirations populaires qu'elles impliquaient. La décolonisation a donné naissance à des entités étatiques artificielles dominées par des régimes politiques autocratiques et despotiques sans légitimité historique ou démocratique qu'ils soient monarchiques, militaires, ou policier veillant jalousement sur leurs frontières c'est-à-dire leur espace de domination politique, économique et culturelle. Pourtant, toutes les frontières sont aberrantes et artificielles mais aucun chef d'Etat arabe ne veut remettre en cause les frontières héritées de la colonisation, chacun tient à sa petite épicerie qu'il veut protéger des supermarchés. La construction d'un Etat national d'inspiration de la mystique soviétique a permis aux dirigeants algériens d'occulter au nom de l'idéologie socialiste ses apparences avec le modèle colonial français, c'est-à-dire un Etat national comme héritier de L'Etat colonial français. L'Etat français dont les soubassements religieux et idéologiques sont passés sous silence. L'Etat français est le produit de l'histoire du moyen âge et de la religion catholique romaine.

Un Etat qui ne fait qu'obéir à l'archétype        du « Dieu chrétien » ; lequel, omnipotent, et omniprésent se tient hors du monde et dirige celui-ci par des lois et des décrets qu'il lui impose d'en haut. L'Etat est d'ailleurs parvenu à prendre la place du « Dieu chrétien » ou du « veau d'or des hébreux » dans la mentalité occidentale en devenant l'Etat providence. C'est cette dimension mythologique, très conscientisée en occident, qui sert à le faire fonctionner. Non seulement il dirige et oriente le développement de la société avec un droit dont il est le seul maître, mais il l'impose d'en haut à la société, comme le « Dieu chrétien » impose ses commandements à ses fidèles. L'Etat providence s'est mis à la place du « Dieu chrétien ». Cette logique centralisatrice qui tend à l'uniformisation de la société s'appuie sur une survalorisation d'un fond culturel gréco-romano-chrétien, s'oppose à la logique de la société algérienne laquelle est plurielle, obéissant à d'autres représentations, et à un autre modèle de souveraineté. En France, c'est le roi avec l'appui du clergé qui s'est imposé aux seigneurs féodaux. Cet Etat providence vise à substituer à l'incertitude de la providence religieuse, la certitude de la providence étatique. Etant propriétaire des gisements pétroliers et gaziers, l'Etat a donc le droit de s'approprier la rente qui l'a confortée dans la gestion de l'économie et de la société. Cet «‘Etat providence» assurait le contrôle et la répartition des ressources à partir essentiellement de la rente issue des hydrocarbures et de l'endettement qu'elle procure. Aujourd'hui, l'Etat providence en Algérie vit une crise de légitimité doublée d'une crise financière. D'un côté, il est contesté par une frange importante de la population et de l'autre il est bousculé par l'amenuisement de la rente pétrolière et gazière qui ne parvient pas à le maintenir en vie. Sur un plan historique, c'est l'islam sous la conduite du prophète qui a unifié les tribus arabes précurseur d'un Etat moderne. Et c'est sous la bannière de l'islam qu'ils se sont libérés du joug colonial. En Algérie, le nationalisme et le socialisme ont été malmenés par un islam renaissant. Nationalisme et islamisme apparaissent comme des visions diamétralement opposées à l'entité politique qu'est l'Etat. Pourtant l'islam a joué un rôle moteur durant la guerre de libération nationale. Mais les élites « nationalistes » considéraient la religion comme un moyen de mobilisation des masses et non comme une finalité en soi. C'est ainsi qu'après l'indépendance, l'islam devait s'effacer de la vie publique pour permettre la construction de « l'Etat national ». Pourtant, un islam authentique ouvert et tolérant n'a besoin ni d'idéologie pour le véhiculer, ni de clergé pour le représenter, et encore moins de partis politiques pour le défendre. Il est à la portée de tout un chacun, il suffit de croire en l'unicité de Dieu et d'attester que Mohamed est son prophète. Le monde d'aujourd'hui tend à marcher, avec ses deux pieds le spirituel et le temporel, le bienêtre matériel et la tranquillité morale sachant que la religion apaise et que la modernité agite, le pied droit ne marche pas sans le pied gauche, l'homme sans la femme, le pouvoir sans son peuple, Les deux vont ensemble dans une même direction : celle de l'unicité de l'âme avec son corps, de la solidarité des parents avec leurs enfants, de la gratitude des enfants envers leurs parents, de la réconciliation des dirigeants avec leurs peuples, du respect des peuples à l'égard de l'autorité de leurs propres dirigeants. Le rêve est-il permis ou doit-il recevoir l'aval de l'Etat ? De quelle vertu peut se prévaloir un gouvernement prédateur ? « Une seule hirondelle ne fait pas le printemps ; un seul acte moral ne fait pas la vertu » dira Aristote. « La vie est un jeu de cartes, dieu les bâts et le diable les distribue ». Nos actes contredisent souvent nos paroles. Dieu est absent de nos cœurs.

Le ventre a englouti notre cerveau. Nous prenons nos rêves pour des réalités. Nous délirons. Une population traumatisée, rebelle et imprévisible empêche le pouvoir de dormir. Seul le pouvoir arrête le pouvoir. Les forces de changement n'existent que dans les discours et jamais dans les faits. Le défi majeur à relever est d'empêcher qu'une population qui a goûté à la sécurité, au confort et à la facilité de sombrer dans la peur, la famine et le chaos. Car un faible niveau de développement et ou de modernisation n'apporterait qu'amertume et désespoir. Aucune force sociale n'est à même de formuler et encore moins de mettre en œuvre une proposition d'ensemble en vue de sortir le pays de la crise actuelle c'est-à-dire être en mesure de s'opposer au règne sans partage et sans limite du pétrole sur l'économie, de l'armée sur la société, et des pétrodollars sur la marche du monde. « Qui perd le pouvoir est sur la voie du désert, qui gagne le peuple est sur la voie de la félicité ». Le pouvoir a cherché à légitimer sa domination en accueillant toutes les revendications économiques contradictoires des groupes sociaux en présence, mais il n'a jamais accepté aucune initiative autonome de la part de ces derniers. Il a nié, au nom du développement économique et de l'unité nationale, le conflit social et a repoussé grâce à la rente énergétique et à l'endettement, les conditions d'émergence d'une économie moderne, refusant de s'appuyer sur les forces sociales en éveil. Pourtant l'Etat moderne ne peut exister sans une économie de marché et sans une société démocratique. Il nous semble qu'il est difficile de combiner une économie totalement indépendante avec un pouvoir tout à fait impuissant, comme il n'est pas possible d'imaginer la promotion d'une économie de marché avec un pouvoir féodal autoritaire monopolisant le maximum de ressources nationales. Le fait que les recettes pétrolières vont pour l'essentiel au gouvernement qui décide de leur répartition et de leur affectation, fait en sorte que le revenu est moins perçu comme la contrepartie d'efforts productifs que comme un droit dont on peut jouir passivement du moment qu'il est octroyé en dehors de la sphère interne de la production.

Dans ce cas, le risque est grand de voir les bénéficiaires de la rente se désintéresser de toute activité réellement productive. Les grèves sporadiques ne sont que les symptômes d'un cancer généralisé sans traitement adéquat faute de médicaments tributaires des importations. La problématique se résume dans ces deux hypothèses : le maintien en vie artificiellement d'un régime politique atteint d'un cancer généralisé au pronostic sombre et le suicide collectif d'un peuple jeune pacifique civilisé traversant la méditerranée à la nage dans l'indifférence totale du monde dit « libre et civilisé » discourant sur la démocratie et des droits de l'homme tout en riant sous cape en se disant tout bas, ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des bestioles qu'il faut se débarrasser sans se salir les mains, sachant que dans un Etat de « droit », où nul n'est censé ignorer la loi. « La peine encourue en cas d'euthanasie est la réclusion criminelle. C'est plus facile d'y être favorable quand on ne prend pas la responsabilité d'un tel geste » nous prévient Silvain Ricard. Le sage s'interroge, de quelle loi s'agit-il, celle de la raison ou celle du cœur ? « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » nous dit Blaise Pascal. C'est un bienfaiteur de l'humanité. A son époque c'était la monarchie, le roi, un être humain fait de chair, de sang et d'émotion ; il était sensible aux doléances de ses sujets (le peuple réclame du pain, il lui propose des brioches !!!) : aujourd'hui c'est la République des droits de l'homme et du citoyen, une entité abstraite, une fiction juridique qui a inventé la raison d'Etat comme si l'Etat avait une raison. Hier, la citoyenneté française contre le renoncement à l'islam, à présent la citoyenneté algérienne contre l'achat d'un bateau de blé français ! Les jeunes algériens ne sont plus dupes. Ils sont instruits et ouverts sur le monde Ils savent que la terre est comme une femme, plus on la laboure plus elle donne du blé et ils sont décidés de faire de l'Algérie un grenier de l'Europe et un potager de l'Afrique. Que l'argent du sud retourne au sud, le nord en a fait un très mauvais usage avec la complicité du grand nord.

*Docteur