Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Djeddou* et son fauteuil

par Slemnia Bendaoud

Voilà, bientôt six ans, que j'ai écris cette « chronique plutôt abstraite et surtout fictive », que j'ai ensuite insérée, à côté d'autres portraits bien réels, dans mon ouvrage intitulé «Président !», paru en 2014, aux Editions EDILIVRE, Paris, France, à l'approche des présidentielles Algériennes de la même année.

C'était, une manière comme une autre, de dénoncer dans un exercice de jeu de mots bien contenu cette bien sordide mais très « solide gérontocratie qui ne quitte le pouvoir que pour le cimetière ». Mais depuis, que de monde a connu cette infortune ou sinistre fin de parcours : de Boualem Bessayah à... Mourad Medelci, et même avant eux, Mohamed Cherif Messaadia, Larbi Belkheir et bien d'autres encore...

Le voici ce texte qui reste encore d'actualité :

Depuis notre venue à ce monde qui remonte à la veille de l'indépendance du pays, nous n'avions jamais vu le vieux Djeddou sans son fauteuil. Sinon s'asseoir plus loin ou en dehors de son bien huppé et très prisé siège. Même si à cette époque-là, Djeddou n'était pas aussi vieux qu'aujourd'hui. Il faut toutefois préciser que tout jeune déjà, il aimait beaucoup son fauteuil. Il l'aimait probablement bien mieux que Mani, sa femme, puisqu'il dut la remplacer par trois autres après sa mort.

Normal ! Puisque l'amour entre ces deux là était bien plus puissant ou plus fou que celui qui unissait autrefois le couple naturel.

Cependant, son fauteuil à lui est resté toujours le même, bien jeune et très pratique, malgré le poids des ans, la force de l'âge, la mode en constante évolution, l'effet et l'usure du temps, le progrès de la science et le haut niveau technologique atteint par l'humanité.

Et même s'il est bien vieux –le fauteuil comme son maitre-, il donne cette impression qu'il est toujours resté aussi jeune, chaque jour astiqué et bien impliqué dans ce pouvoir dont il ne pourra jamais se séparer, s'en distancer ou s'en passer.

Mais que de générations de fauteuils se sont succédé sans qu'aucune d'elles ne puisse le déloger ou lui ravir la vedette ! Justement, parce qu'il sait impeccablement se mettre dans l'air du temps et bien suivre après le mouvement, et de loin garder un œil ouvert sur le peloton.

Celui dont il se garde et se méfie à outrance, et en toute circonstance et occasion, est sans doute cet être qui se trouve à la tête de ce peloton. Du moins, parmi ceux qui lèvent un peu trop souvent leur tète et refusent de plier l'échine.

Ceux-là, il les surveille à tout moment. Bien sévèrement ! Il s'en méfie à tout instant jusqu'à pousser son Maitre à ne plus l'abandonner. A souvent y passer la nuit en sa compagnie, l'un dans l'autre, craignant le pire lui arriver, à lui et à son occupant de toujours et le même depuis toujours et la nuit des temps.

Ainsi, le fauteuil comme son Maitre vivent ensemble depuis bien longtemps encore. Depuis des lustres déjà ! Ils se sont donc habitué l'un à l'autre, et les deux à la nature du temps, occupant leur espace et surveillant sévèrement et de loin toutes leurs places et espèces humaines, indolentes ou bien vilaines.

Né, il y a près d'un long siècle, Djeddou espère vivre encore bien longtemps, aussi fort de son pouvoir légendaire et de toujours, et surtout bien nanti de sa force physique d'antan ou celle de ses vingt printemps.

Durant son long règne, il aura réussi à battre tous les records de longévité, tout comme ses nombreux rivaux ou très farouches adversaires. Sauf bien évidemment un seul : le temps, en l'occurrence ; lequel finira un jour par avoir raison de lui, pour lui qui dit pourtant n'avoir jamais tort ou encore peur de personne.

Sa raison ? Il a toute sa vie été le grand chef, le tout puissant sur terre, le plus craint et le très respecté, et il veut toujours le demeurer.

Seulement le temps lui fait vraiment peur. Il lui donne cette frousse qui le fait frémir ou frissonner sans raison. Il le regarde toujours en biais, de guingois, de travers et de haut. Il veut le prendre à l'improviste, en défaut... Et il craint qu'un jour il va le renverser de son fauteuil. Raison pour laquelle il ne lui fait trop confiance. Sauf à tout le temps ressusciter à travers les années écoulées ses grands exploits et inestimables services rendus à la nation.

Néanmoins, dans son for intérieur, il sait qu'un jour ou l'autre, celui-ci aura le dessus. Le tout dernier mot : dégage ! Mais il met ça sur le compte de ce temps lointain, lequel mettra peut-être beaucoup de temps pour y arriver. Qui sait ... ?

Entre lui et le temps, ils ne sont pas fâchés ni même en conflit. Ils ont toujours été –à vrai-dire- de très bons amis. C‘est plutôt ce temps-là qui a autrefois bien servi Djeddou, faisant de lui un vrai héros. Même si, aujourd'hui, les choses entre les deux ne sont pas vraiment au point !? Pas au top, disons-le !

Ils doivent tout naturellement se quitter. Se séparer pour toujours ! A l‘amiable, si possible. Sinon de guerre lasse !

En homme expérimenté –il doit cette qualité surtout au temps-, il est convaincu que biologiquement leur union ou amitié ne peut logiquement plus encore longtemps durer. Car bientôt arrivant à son terme. Elle ne peut indéfiniment se poursuivre. Il est à bout de souffle. Visiblement essoufflé ! Mais le temps n'est pas la seule chose qui lui fait vraiment peur, sachant qu'il quittera tout à l'heure ou même des décennies plus tard la vie tel un véritable Héros. Ce qui l'inquiète le plus c'est plutôt comment mourir en grand chef et véritable Seigneur, en n'ayant jamais à également quitter avec son éternel fauteuil. Quitte à mourir les deux ensemble, le même jour et au même instant, l'un dans les bras de l'autre, dans cette mort commune et ce voyage bien éternels.

Au point où il n'y aura plus de chef après lui, puisque les autres n'auront jamais comme lui l'étoffe d'un si grand Maitre salué par tout le peuple. Ni de fauteuil à conquérir demain, parce qu'il aura été soustrait au pouvoir par celui-là même qui pensait être le seul habilité à l'occuper. À en disposer à vie. Et même après sa mort certaine ou encore probable !

Mais Djeddou refuse manifestement de toujours voir le temps s'égrener, la vie normalement faire son chemin et ses nombreux jours, et l'histoire s'écouler, s'écrire et se façonner. Parce qu'il ne croit qu'à son propre temps et qu'à sa seule histoire ou unique vérité. Qu'à sa seule victoire sur –bien entendu- tout le reste de l'humanité !

Le temps comme son surnom –dont il ne veut plus en entendre parler- le hantent. Ils le terrorisent et l'intériorisent !

Le premier, tout en étant bien abstrait, le soustrait à la vie, après lui avoir, jour après jour, réduit la force physique, amenuisé la vue et l'ouïe et puis surtout le contact avec ses subordonnés. Le second le remet au goût du jour, au parfum du temps qu'il fait : celui qui continuellement l'érode et le détruit à petit feu.

En fait, les deux, c'est vraiment du concret ! Du moins, dans le résultat auquel ils aboutissent ou le conduisent. Ils ont en commun cet âge qui rend l'être humain si sage sinon fou de rage ! Son cas à lui ne peut être que le second, même si sa vie durant, il s'est efforcé de vouloir appartenir au premier clan ou collège très distingué, lui ce grand chef du tout premier rang !

TabJ'nanou est ce surnom qui lui fait vraiment très peur : il est synonyme de cette imminente séparation entre lui et son fauteuil. Raison pour laquelle, il évite souvent de le prononcer, sauf à berner avec ou entrainer dans ses entourloupettes ses adversaires afin de leur faire croire qu'il est déjà bien fini... partant à jamais ! Juste pour deviner ce qu'ils pensent vraiment de lui ou lui promettent en retour: l'enfer ou le paradis !

Djeddou refuse également de fouiner dans sa très vielle garde-robe. A chaque fois qu'il promène un coup d'œil furtif ou très distrait, il y trouvera ces beaux costumes de ses trente et vingt printemps qu'il ne peut plus malheureusement porter et ce petit flambeau qu'il doit un jour bien le céder.

Ce sont d'ailleurs deux choses qui le mettent en boule, en colère et... le sidèrent. Ils lui donnent la terrible trouille. Ces belles tuniques, faites de très rares étoffes, belles et discrètes ou de vives couleurs selon la saison de les porter, le renvoient vers ce Tabj'nanou qu'il est à présent devenu et dont il s'en défend malgré lui. Par contre ce petit flambeau, tout éteint qu'il le soit, est plutôt synonyme de cette rupture à jamais avec son précieux fauteuil.

Les mains toutes tremblotantes, le corps à l'excès bien arqué, les pieds difficilement tendus, car ankylosés, l'allure absente, la mine déconfite, la démarche titubante, la tignasse hérissée, les rides plissées, la moue prolongée, la canne engagée, il se lève chaque matin, en allant tout droit l'occuper avant même que ne soit levé le plus fétu, têtu ou lève-tôt de ses propres fils ou chiée et nuée de ses petits-fils et espiègles galopins.

Il s'y repose en tout honneur, en toute douceur, défiant la douleur, en habile hâbleur, sans le moindre doute ou inquiétude sur son sort. Il y passera ainsi toute sa vie, à perte de temps ou en quête de son être, à longtemps l'essuyer et à répétition le soigner, le cirer, le caresser, le peaufiner, le dresser, tel ce précieux et tout doré harnais sans lequel il perdrait tout son rôle et sa puissante boussole.

Entre Djeddou et son fauteuil, l'amour prend la forme d'une passion, l'union l'allure un vrai commandement de fer, l'ambiance le caractère d'une discipline de caserne, l'image l'aspect donnant l'impact d'une immunité d'un père bien sévère.

Djeddou est bien fatigué ces derniers temps, mais il tient toujours sur ses deux jambes, se tenant bien droit et croyant toujours avoir ou encore disposer à vie de ce droit absolu d'occuper seul et pour toujours son inséparable fauteuil.

Ses propres fils, presque tous de corvéables «retraitrables», ne lui font plus jamais peur. Sa progéniture ainée ne s'y intéresse d'ailleurs plus sinon carrément s'en détourne. Ce sont surtout leurs marmailles qui lui donnent cette frousse qui le fait tousser quand ils courent comme des fous dans les rues ou écument les venelles. Il a vraiment peur de les affronter, d'avoir à connaitre de leur fronde à la ronde.

Il s'en méfie et se garde de leur lancer le moindre défi. A lui seul, il est cette marque indélébile du passé. Tout le temps ressassé ! Celle qui s'approprie l'histoire commune et sa légendaire gloire. Celle qui ride le temps, et le fait vraiment douter de son indéniable chevauchée !

Dans ses discussions, il aime beaucoup revenir sur son passé, essayant d'abord de montrer aux jeunes générations sa bravoure pour ensuite essayer d'occulter avec tout un horizon de ce futur qui fondamentalement exclut son concours et sa participation dans sa prochaine réalisation.

Revenir dans le temps est un exercice qui lui plait et lui sied. Il le subjugue et revigore, le galvanise et le fait vraiment rajeunir. Quitte à le faire à contre-courant de l'histoire !

Il est lui-même ce passé longtemps ressassé –dont il n'est guère rassasié- qui ne veut plus avancer. Se nuancer. Celui complètement situé à l'opposé de ce futur qui fait courir comme des fous les jeunes générations.

Il refuse d'être considéré comme vieillot et cultive toujours cette illusion de paraitre plutôt tel un pur jeunot, respirant la forme du jeune âge et surtout bien apte à amplement profiter des bienfaits de la vie.

La chute en cascade des despotes arabes, pressés de rendre le tablier ou l'âme, lui donne froid dans le dos. Le printemps arabe prend chez lui une allure d'un automne des chimères. Il s'en méfie : de son vent très chaud et violent ou ardent brasier, comme de ses misères de rue qu'il ne peut plus supporter.

Depuis quelque temps, il passe ses jours à surveiller les passants, épiant leurs attroupements, en déchiffrant leurs slogans et interminables va-et-vient. Il a un œil rivé sur le toboggan, prêt à prendre ses valises et ses dispositions. Jamais sa retraite, pourtant bien méritée ! Il est un vrai expert de la conjugaison des verbes de l'histoire, celle très ancienne comme la toute contemporaine, et ceux du temps et mode du passé. Mais il préfère écrire souvent dans ce pur et parfait imparfait ! Juste pour éviter d'avoir affaire à ces verbes enquiquinants à mettre obligatoirement au futur ! Même pour celui dans sa forme conditionnelle !

Son beau et tout doré fauteuil, il veut à vie le garder et jubile souvent à voir les autres, dans sa position bien assise, le regarder. Seulement, il sait qu'il n'est pas vraiment Maitre de sa vie.

Dans son magnifique fauteuil, il est comme un prince. Oh ! Pardon tel un véritable Roi ! Il jouit de sa stature et se réjouit de sa très solide monture, et de ce qu'elle lui en procure, en retour, comme grand pouvoir et ses nombreux ou interminables avoirs. Le plus beau dans tout cela est que les deux s'accusent mutuellement de bien coller à l'autre. Au partenaire ! Djeddou n'a aucun complexe à le dire tout haut au moment où le fauteuil dans son murmure ne fait plutôt que difficilement geindre des propos difficiles à déchiffrer. Et l'on ne sait vraiment si c'est à cause du poids de l'occupant ou plutôt de son improbable départ ! Entre lui et son fauteuil, il y a quelque chose de semblable et bien commun avec le tout dernier bébé de la maison et son biberon : les deux râlent lorsqu'on les sépare pour un moment de leurs précieux objets.

Et si ce nourrisson (le dernier-né de la progéniture familiale ou tribale) arrive à bien rire aux éclats en retrouvant de nouveau son jouet ou son biberon ; le vieillard, lui, ne fait par contre, que sourire avec malice, à la manière d'un vieux et très rusé singe, en récupérant dès l'aube du jour encore naissant son cossu fauteuil pour immédiatement s'asseoir dessus. L'occuper sans réfléchir un seul instant !

Il sait -après tout- qu'il ne vaudra rien sans fauteuil ; raison pour laquelle, de gaité de cœur, il ne le quittera jamais ! Et seule la mort ou peut-être, un jour, la rue ( ?!), pourront l'en déchoir ou l'en déloger.

Depuis son perchoir, il en gardera toujours, en l'espèce et en mémoire, cette voix autoritaire et cette hauteur de vue propre aux grands hommes de l'Histoire. Et pour tout l'or du monde, il ne baissera de ton, ni ne descendra les marches de ce long escalier qui l'aura porté à un jour au perchoir... au Pouvoir.

Et même écorché vif, il voudra mourir debout ! Mais sur son fauteuil, si possible ... !

Décidément ce très lointain lien et bien profond amour liant ce vieillard à son fauteuil nous fait vraiment croire que «Djeddou ma tabch j'nanou **» !

(*) Grand-père.

(**) Grand-père n'est pas encore fini !