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L'avenir : ce confluent de l'espoir et de la confiance

par Kebdi Rabah

Gouverner c'est prévoir. A ignorer la «géothermie» sociétale, on ne peut anticiper sur la «tectonique» des masses. Ce régime, ersatz néocolonial, s'en ira comme s'en est allée sa matrice un certain printemps de l'année 1962.

Durant son long règne, ce sys        tème a porté atteinte, directement ou indirectement, à nombre de soubassements sur lesquels s'est reposé le peuple d'Algérie qui fut, des siècles durant, malgré nombre d'envahisseurs, une communauté humaine bien assise. Dans son modèle de gestion autocratique, imposé par la force et la duperie, il s'était attelé, ouvertement ou sournoisement,àtenter de dénaturer le vaillant peuple de novembre, pour en faire ce que d'aucuns n'ont pas hésité à désigner par « ghachi ». A en faire un troupeau de suivistes, déconnecté de son histoire, indifférent à son présent et son devenir, désocialisé et soustrait à son ancrage moral, culturel, spirituel... Un ensemble dont chaque membre est contraint de penser par la panse, de n'avoir de soucis que celui d'essayer de tirer son épingle du jeu, égoïstement, individuellement, dans une jungle où règne la loi du plus fort, de la débrouillardise « qfaza», faisant en sorte que celle-ci soit de plus en plus efficiente à mesure que l'on se rapproche du sommet. La suite, on la connait : Du fait de l'appropriation étatique des moyens de production, il s'en est suivi une course effrénée à la prébende au mépris de toutes considérations à l'égard des valeurs sociétales. Elle eut pour effet d'atomiser le peuple jusqu'à lui faire perdre conscience de ce qu'est une entité organisée, de sa force collective, de sa capacité à mettre un terme à la domination dont il est l'objet. Tous les moyens furent utilisés : la ruse, la violence, la corruption, l'école, la mosquée, les médiats...pour brouiller tous les repères traditionnels grâce auxquels le peuple a pu cheminer à travers une histoire multimillénaire. Le FLN, le pouvoir avec ses services de sécurité se chargeront de la caporalisation.

Le premier, du haut de son strapontin, avait pour mission de traquer toute tentative de se structurer ailleurs qu'au sein des organisations qui lui sont inféodées tandis que les seconds se chargeaient de distiller la peur dans les esprits et les chaumières. L'objectif était de produire un être docile, passif, soumis incapable de constituer un obstacle entre le fauteuil et ceux qui le convoitent. Un être vacillant, contraint de s'adosser au pouvoir en tant que support protecteur ou se mettre sous l'ombrelle d'une religion newlook, laquelle se répand sans peine car ne trouvant nulle résistance dans ce vide savamment crée. Religieux et politiques finirent d'ailleurs par s'amalgamer dans un modus-vivendi au point de se convaincre, au moins par les apparences, que désormais ils se sont inscrits dans une absolue linéarité. La conséquence fut que l'Algérien, pour n'avoir jamais accédé à la citoyenneté, a fini par perdre confiance en tout, autant en ses capacités individuelles que collectives, tandis que le système, lui, conforté chaque fois par son succès sur les différentes révoltes, acquerrait graduellement le sentiment qu'il a atteint le stade de certitude inamovibilité.Cette perte de confiance en soi se double de l'autre encore plus flagrante entre la base et le sommet :Si le lien qui unissait ces deux pôles fut créé et consolidé dans les larmes et le sang du combat libérateur au point de devenir « contrat social » à l'indépendance du pays, il ne tarda pas à s'effilocher.Sa destruction, résultat de comportements indignes des gouvernants, en se cachant derrière la légitimité révolutionnaire,eut pour conséquence d'inverser l'échelle des valeurs traditionnelles de la société et de l'entrainer sur la pente de l'anomie. Si le sommet est pourri, et il n'a cessé d'en donner la preuve, le reste ne pouvait que suivre. L'Algérien fut alors contraint de muer jusqu'à considérer qu'il est dans la normalité de vivre en dehors de la citoyenneté, d'être incivique, de mentir, de voler, de ne pas payer d'impôts, de n'avoir pas de parole, de faire du « tag ‘ala men tag » un sacerdoce, justifiant toute les incartades par : « c'est ça l'Algérie ».Ainsi l'anormal devint normal et le système put « s'épanouir » dans le stupre et la rapine sans crainte ni garde-fou, conforté qu'il est par le sentiment qu'ayant corrompu le maximum il ne peut qu'être à l'abri de toutes contestations. Dans sa stupidité sa première erreur a été de croire qu'il pouvait perdurer, pour peu qu'il eut une rente minimum à même de lui permettre à continuer d'entretenir sa clientèle, l'administration, l'armée et les services de sécurité ; ignorant que par nature et au-delà de la satisfaction de ses exigences biologiques, l'homme a aussi besoin d'avoir des rêves à réaliser dans la perspective d'une vie intelligente ; ce que le vase clos du parti unique avec sa démocratie de façade n'offrait absolument pas.

L'autre erreur a été d'ignorer que biologiquement un peuple se renouvelle et qu'avec les nouvelles technologies de l'information, la contraction de la temporalité et la réduction de l'espace ont contribué à créer les conditions à une propagation instantanée, à une vitesse phénoménale, de l'onde contestatrice. Il y a enfin l'innommable, ce qui touche à la dignité à savoir L'entêtement d'une momie ou de ses gardiens à engager le pays dans un nouveau quinquennat mortifère. Il faut être aveugle pour faire fi de la contestation invisible nourrie d'amertume, de la puissance d'internet, des réseaux sociaux, d'une jeunesse non compromise et qui a su les utiliser. Jeunesse n'ayant pas connu la peur et qui, pour avoir tout perdu, n'a plus rien à perdre. En fin de compte tout conduisait à ce 22 Février où fut donné le coup d'envoi d'une résurrection. Est une révolution ? L'avenir le dira. Même si dans sa forme elle ne rappelle en rien celle de Novembre, au plan des principes libérateurs au nom desquels elle s'accomplit, elle en constitue la continuité. Bientôt deux mois d'une mobilisation sans faille et même si l'issue est certaine, le chemin est cahoteux car il nepouvait en être autrement. Bien des problèmes vont se poser pour passer d'un système pollué et verrouillé à une démocratie. Il faudra une ingénierie de transition avec toutes les difficultés qui ne manqueront pas de surgir. Le régime va ruser, le système encore plus et leur « détricotage » sera une œuvre de longue haleine. Mais ce mouvement à la particularité d'avoir révélé un atout majeur auquel on ne pense pas à priori mais qui s'avérera déterminant. Cet atout s'appelle la confiance.C'est elle la garante du succès, c'est d'elle que se nourrit la dynamique de la mobilisation et c'est de l'avoir recouvrée qui offre des horizons insoupçonnés. Il n'y a pas d'avenir sans espoir et pas d'espoir sans confiance.

La préoccupation première de tout commandant, à la veille d'une bataille, est de s'enquérir du moral de ses troupes. Il sait que chaque soldat affrontera le combat en fonction de son mental, duquel dépend souvent l'issue. Ce mental est lié à d'une double confiance : celle que le combattant a de lui-même d'une part et celle qu'il a en ses chefs d'autre part. Nombre d'armées sont sorties victorieuses de batailles sur la base de la foi en la victoire alors même que le poids des armes leur était défavorable. En politique la similitude existe, elle se retrouve dans la relation qu'il y a entre la base et le sommet.

La relation actuelle, à l'heure où se soulève la rue Algérienne est une relation tissée progressivement depuis la prise de pouvoir en 1962 par le groupe d'Oujda. Elle a été substituée à celle héritée de la guerre d'indépendance et fut dévoyée par la confiscation progressive des principaux constituants de la personnalité et de la liberté de l'Algérien. La guerre de libération nationale avait forgé chez lui un mental de résistant prêt à tous les sacrifices mais au lendemain de l'indépendance, les planqués des frontières avaient une peur bleue que cet acquis en vienne à se transformer en source d'inspiration pour une remise en cause de l'ordre hégémonique qu'il n'allait pas tarder à bâtir. Dès lors le peuple est perçu comme un adversaire, un obstacle à la conquête du pouvoir, notamment après sa fameuse sortie « seb' sninebarakat –sept ans ça suffit » suite au conflit inter-willayas. Conflit qui vit la violence l'emporter sur la raison. Le pouvoir qui en émergea eut deux réactions à l'égard du peuple : d'une part la négation des éléments constitutifs de sa citoyenneté (les libertés publique notamment), d'autre par le dépouillement de ceux se rapportant à sa personne (identité, histoire, langue...). L'accaparement des moyens de subsistance par les nationalisations, la construction du capitalisme monopoliste de l'Etat acheva de déposséder le peuple de la volonté de se prendre en charge et de peser sur son destin. La rente pétrolière aidant, désormais il devient un assisté dans l'ombre de quelqu'un qui pense et décide pour lui. Dans cette évolution la principale victime, celle qui a été anéantie s'appelle confiance, alors même que traditionnellement, dans un pays démocratique, c'est elle qui constitue le lien fondamental indispensable entre les gouvernants et les gouvernés. Au risque de se répéter, chez nous, à l'exception des mois premiers mois de l'indépendance, durant lesquels les gouvernants bénéficièrent d'un délai de grâce au point où les femmes offrirent leurs bijoux au « sendouktalamun », la confiance n'a jamais réellement unit la base au sommet. Balbutiants sous l'ère Boumediene, la corruption, les passe-droits, tous les maux culminent avec ses successeurs, atteignant des sommets vertigineux sous le « règne » Chadli et encore plus sous celui de Bouteflika qui en a fait carrément une loi de comportement systémique. Nombre de « citoyens », livrés à eux-mêmes, s'essaient alors à la prédation dans ce qu'ils considèrent comme une jungle au prise à un Darwinisme social qui ne dit pas son nom. Les réussites mirobolantes de la clientèle du régime deviennent un miroir dans lequel se mirent toutes les ambitions, faisant de « l'informel » le moteur de l'économie nationale. Le règne de l'argent, souvent mal acquis, avilit au plus haut point, produisant une kyrielle de maux sociaux qu'il serait long de citer ici. Mais fort heureusement, la nature impose ses limites en ce que chaque fond de gouffre est aussi un terreau dans lequel germinent les pousses du renouveau. Surgeons d'une jeunesse biologiquement renouvelée, intellectuellement connectée, socialement désaliénée, qui n'a rien à se reprocher et donc libérée de toute redevance envers l'histoire. Une jeunesse non compromise et non corrodée, maîtresse de son destin, qui a confiance en elle-même et en l'avenir. C'est elle qui a permis, en quelques semaines, de passer d'un état de résignation, voire d'hibernation à un état d'insurrection résurrectionnelle. C'est elle qui, demain, aura à désigner ceux qui la représenteront, ceux qui gouverneront en son nom. Ils ne seront pas forcément jeunes, l'essentiel est qu'ils soient compétents et surtout honnête. C'est elle qui leur déléguera sa confiance et accouchera des mécanismes de contrôle nécessaires à la mise en œuvre de cette délégation. Le système résistera par tous les moyens et mènera quelques batailles d'arrière-garde pour arrondir les angles relativement à ses « casseroles ».

Ne jamais oublier qu'il a poussé l'innommable jusqu'à assassiner un président en direct à la télévision mais, là, il ne pourra que céder. Car en plus de l'empathie dont bénéficie le mouvement sur le plan international et la justesse de son combat, il y a aussi sa profondeur, son ampleur. L'histoire a montré en effet qu'un mouvement aboutit chaque fois qu'il est enraciné dans le peuple et pris en charge sans exclusive par la totalité de sa composante. Le régime n'a pas les moyens de faire face à quarante millions d'individus déterminés, il finira par s'effacer et le système,à ne pas à confondre avec le régime, se dissoudre à mesure que s'étendra la transparence. Justement, ceux qui prétendent gouverner au nom de l'histoire,alors qu'elle leur fait un pied de nez, doivent se mettre dans la tête que la légitimité révolutionnaire dont ils cherchent à se prévaloir est née précisément du mouvement de libération d'un peuple qui mit un terme à 132 ans d'une aventure coloniale autrement plus coriace.Il en vint à bout par ce que sa cause était juste et grâce à cette confiance et foi qu'il avait en ses capacités. Comme à chaque chose malheur est bon, peut être que le jour viendra où les générations futures trouveront un certain bienfait à ce régime honni mais qui a été néanmoins à l'origine de ce point d'inflexion frontalier entre deux Algérie fondamentalement différentes.