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Remaniement attendu

par El Yazid Dib

«Le métier de ministre est devenu à peu près impossible, mais cela ne semble pas décourager les vocations.» André Frossard

Ils étaient des engagés politiques, ils sont des hauts fonctionnaires. Ils étaient des décideurs, ils sont des demandeurs d'avis. Ils étaient les serviteurs d'un Etat. Ils sont au service d'une carrière.

Les temps ne sont plus les mêmes. Les ministres aussi. Ceux d'antan faisaient parler d'eux. Les actuels également. Mais différemment. Les anciens perduraient outre dans le temps, mais aussi dans la connotation de la perpétuité des tâches qu'ils accomplissaient. A commencer par l'actuel président de la République. Bouteflika était synonyme des Affaires étrangères. Belaïd de l'Industrie ou Taîbi Larbi de l'Agriculture et ainsi de suite. A toute époque, dirions-nous, ses exigences, ses profilés et ses hommes.

Après chaque étape jugée cruciale et une fois son terme échu, voilà que survient le chahut silencieux annonçant comme à l'accoutumée un probable remaniement ministériel. La signature de la loi de finances en cette année n'est pas uniquement un acte budgétaire. Elle donne grandement l'impression avec ce conseil des ministres de fin d'année, qu'une chose d'autorité publique va incessamment arriver. Il n'y a plus d'échéances majeures dans le court terme. Le long terme qui en fait est pour demain, tend à se rétrécir d'ici l'horizon 2019 lequel pointe déjà ses longs zéphyrs. Il n'est pas nécessaire de souligner que l'histoire de tout pays s'exerce par l'avènement de grands rendez-vous. L'Algérie élira son Président.

Eu égard que tout est presque arrivé à sa forclusion, élections accomplies, institutions installées, il ne demeure en ligne de mire pour le parachèvement du processus, que la mise en place d'un gouvernement apte à faire franchir ce délai dans de bonnes conditions. La crise financière persiste, l'industrie balbutie dans son manque de diversification, les technologies de l'information se débitent très mal, le tourisme ne tracte plus d'émules et bien d'autres points d'asthénie font qu'un remaniement imminent n'est pas à écarter. Malgré l'audace et le défi qu'il se lance, le staff paraît être en voie d'étouffement.

La gaieté électorale des candidats, des colleurs d'affiches et des militants recrutés le temps d'une campagne, s'est dissipée comme se dissipe au loin un nuage porteur de bienfaits. L'actualité étant ce qu'elle est, demeure inévitablement, alimentée par les caprices des autres. Le personnel politique, tous segments confondus, est carrément comprimé par l'effet dévastateur de ce manque de crédibilité, parfois de légitimité populaire. Heureusement qu'il existe certains, peu nombreux, qui ont pu sauver les meubles.

Si la crainte ébranle les cœurs, ce ne sera pas le fait d'un hasard de crise ou le fruit d'une simple fatalité. Cette crainte n'est pas forcément l'image chaotique d'un bain de sang ou de scènes d'égorgements. Dieu merci, ceci est révolu. Elle est dans le menu de tous les jours. Ne pas voir couler l'eau à son robinet pendant des mois, aller prier et ne pas rechigner à s'acquitter de ses redevances est aussi une autre forme d'insouciance citadine. La crainte de voir échouer, encore une fois, le programme scolaire ou le dialogue avec les syndicats accentue l'appréhension légitime d'une population qui n'aspire qu'au bien-être tant déclamé et glorifié par les rossignols du verbiage politicien. La réforme de l'Etat, dans son système mécanique et institutionnel de fonctionnement, tarde à venir se joindre à une autre tentative de réformer la mentalité. L'une comme l'autre n'aurait pas besoin d'une quelconque majorité parlementaire ou d'un gouvernement pluri-partisan pour pouvoir se déterminer à sortir des commissions pour devenir des réalités exécutoires, des faits authentiques à effets immédiats.

L'Algérien cherche la paix par rapport à ce qui s'est tramé ailleurs contre son intégrité physique, quand ce n'est pas sa souveraineté qui en fait les frais. L'Algérien a cherché dans le trou des urnes, non à grossir un nom initialement mince, mais à avoir un lien de discussion et un réceptacle d'audience. Où pourrait-il le faire si le gouverneur et l'élu lui bloquent l'expression et la moindre manifestation d'un ennui ou d'un calvaire ? Que lui restera-t-il si les canaux les plus expressifs dans une démocratie s'avèrent inaccessibles à l'effet de gueuler et ne pas se taire ? La parole, sans la possibilité de clarté dans la transmission, ne serait qu'une mimique verbale ou écrite sans objet et de nulle incidence. Là aussi le champ d'expression devrait faire l'objet d'un toilettage. Certes l'expression est assurée avec garantie de ses divers droits. La profusion de journaux, de chaînes privées cautionnent amplement la présence d'une liberté de presse et d'expression. La loi sur la « démocratie participative » aura par principe un impact stimulant pour la pratique du droit citoyen.

Qui aurait, nouvel élu ou ministre nouvellement désigné, à ne pas saisir des opportunités qu'offrait chaque étape du processus de l'édification de l'Etat de droit ? Les partis devront revoir, pour le salut du pays, la décision qui leur incombe et ne plus se cramponner dans une situation certes confortable mais de mal-opposition. Le confort juridique reste interpellé et ne peut durer tant que dureront les problèmes que l'on invoquait lors des meetings et des distractions électorales. Que fera-t-on des promesses lancées et des engagements pris par-devant ces électeurs éblouis le moment du discours et incertain au moment de l'intimité de l'isoloir ?

Le Président sachant le moindre de ces détails, avec la signature de la loi de finances et ce dernier Conseil des ministres, ira certainement vers la reconfiguration du profil d'un gouvernement en adéquation avec les nouveaux enjeux qui s'imposent. Ceux-ci sont le produit, sur toute l'année 2017, de deux élections et de trois gouvernements successifs. Un seul et unique programme d'action, plusieurs plans de redressement et une nouvelle géographie des acteurs politiques. Ainsi de nombreux dossiers parmi les plus lourds sont en attente d'être ouverts ou fortifiés. Il y a aussi énormément de chantiers législatifs et réglementaires à rouvrir. Des lois sont à adopter en adaptation avec la correction des écarts constatés. Des équilibres sont à refaire en fonction de la pression de la réalité et du vécu et aussi des deals à négocier selon les forces de tout un chacun des partenaires sociopolitiques. Enfin l'on voit se dessiner d'ici 2019 une nouvelle feuille de route avec évidemment de nouveaux conducteurs de travaux. Elle ne pourra être exécutée par conséquent que par d'abord ceux qui y sont convaincus et ensuite ceux qui auront à dégager de la prestance, du brio et de l'efficacité. Le pays n'a pas besoin de politiciens, il a besoin d'hommes. Il a grand besoin de ces hommes gestionnaires qui ne se suffisent pas à faire de la figuration ministérielle ni chercher à enjoliver leur carte de visite ou de ceux qui tchatchent pour ne rien dire. Des hommes de haut management et imbus de la noblesse du commandement. La fermeté chez eux ne doit pas rimer avec fermeture mais devient un ferment à affermir l'ardeur de leur équipage. Car, parmi cet aréopage, la timidité, le défaut d'assurance en soi, le repli et le casernement volontaire en font des ravages qui ne cessent de se répercuter négativement sur les aptitudes du personnel environnant.

Jusqu'à présent, de l'avis quasi général des observateurs et d'operateurs concernés, il n'y a que les ministres, anciens walis qui paraissent réussir là où ils viennent officier. Ayant brassé large tous les secteurs, ils s'inspirent des problèmes locaux vécus pour leur trouver des solutions centrales. Les autres, peu ou prou. Il y en a certains qui souffrent, d'autres qui n'arrivent pas à se sangler dans leur costume. C'est une question de pointure, de taille et de punch. Malheureusement, parfois elle est injustement de poids et pas de mesures.

La fin de l'année, idoine occasion pour dresser des bilans, est aussi une occasion pour jeter un autre regard sur l'avenir en tenant compte de ce qui a été fait et de ce qui manquait à se faire. La responsabilité dans ce cas reste toujours personnelle. Rattachée au maître de l'œuvre, la mission accomplie ou non dans un secteur est à imputer à son détenteur. Il suffit pour cela d'aller interpeller un malade pour sa santé, un administré pour sa mairie, un voyageur pour tout retard, un agriculteur pour sa semence, un écolier pour son cahier, un internaute pour ses octets, un fonctionnaire pour sa hiérarchie, un commerçant pour ses tarifs etc… et là l'on aura un diagnostic direct et transparent. Le meilleur bilan d'un gouvernement c'est celui que l'on voit, l'on ressent, l'on vit ou l'on subit.

Il ne suffit pas, pour être ministre de la République, d'avoir été un généraliste tout corps d'état, un professeur, un annonceur ou président de corporation. Ni être enfant protégé ou sujet de parrainage. Etre membre d'un gouvernement cela suppose une conscience du souci national, un étalonnage et du gabarit. La charge est lourde. Loin de se consumer dans l'ultime phase d'un parcours professionnel jusqu'ici réussi, la fonction de ministre est aussi une conviction intime de pouvoir encore réussir autrement. Certains des actuels le démontrent bel et bien. D'autres ramassent les années de ministre et les prennent pour des lauriers. L'échec ministériel rattrapera quiconque, comme l'histoire rattrapera les intrus et faufilés. Rares sont ceux qui évaluent à leur juste valeur l'offre d'un poste ministériel. Certains apprennent à devenir ministre, une fois ministre. Viendra, viendra pas, ce remaniement ? Nonobstant les secrets du pouvoir qui sont pour l'instant impénétrables, ce jour viendra. Sans doute.