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Une romance : l'histoire du pain quotidien

par Benallal Mohamed*

Les Algériens connaissent le prix de n'importe quel bien mais ne savent point sa vraie valeur.

Tout le passé est nécessaire en histoire et même indispensable pour mieux vivre et aimer le présent dans le but de nous rasséréner les jours à venir. Le pain quotidien est la nourriture de la nécessité plus que l'utilité, ce pain de tous les jours dont nous importons en partie ses « input », ce pain que nous fabriquons dans nos boulangeries et dans nos maisons et nous achetons dérisoirement en dinar algérien très mou, que nous consommons quotidiennement selon la contenance de nos panses et nous le gaspillons ignominieusement.  

Aujourd'hui mieux qu'hier, le pain provient d'un long processus agricole, technologique, gastronomique et artistique, il a été également de part son importance capitale, le moyen le plus usuel qui a favorisé bien des transformations de société tant dans le bienséant pour ceux qui aspirent au bien-être global mais aussi la désolation, comme ce qui se passe mal chez nous.

L'histoire de la romance du pain quotidien a commencé depuis qu'Adam a mis ses pieds sur cette planète terre.

Un bon métier est un gagne-pain que l'on porte aisément

On rapporte religieusement les faits suivants : lorsque Adam fut chassé du paradis, il fut jeté dans l'Hindoustan tel qu'il est rapporté par Tabari*1. Adam prit terre sur la montagne de Serandib, Eve fut jeté à Djida (Arabie d'El Hijaz), ils comprirent et sentirent qu'ils avaient péché contre Dieu. Ensuite le Bon Dieu fait miséricorde à Adam et il lui envoya l'ange Gabriel qui lui dit « Ne t'afflige point et récite ces paroles que je vais t'apprendre afin que Dieu t'accorde le repentir, qu'il accepte ta pénitence et qu'il approuve tes excuses comme il est dit dans la sourate 2 verset 35 du coran « Adam apprit de son seigneur des paroles, et le seigneur revint vers lui car il est celui qui revient, le miséricordieux » ; ensuite Adam interpelle Gabriel : que ferai-je ? Gabriel donna à Adam de ce blé qu'il avait mangé dans le paradis une quantité suffisante pour sa nourriture quotidienne en lui affirmant que voila la nourriture de base que tu auras toi et ta progéniture dans ce bas monde.

Ce blé qui est la base et la matière première du pain d'hier, d'aujourd'hui et de demain ; on le nomme de façon plus populaire « Enaama », un bienfait qui supprime tout état de famine. On nous a appris familièrement, on nous a éduqué et on nous a enseigné durant toute notre enfance de ne pas jeter par terre ce bienfait ( pain) « naamette Rabbi » encore plus de ramasser tout pain, en morceau ou en miette abandonné par terre, de l'embrasser et le positionner sur la partie frontale de la tête ( morale de respect du bien) avant de le mettre sur un endroit garanti pour ne pas être piétiné, ni être humilié afin d'être mieux vénéré ; telle était cette sublime valeur morale chassée par des décisions politiques comateuses de potentat médiocre sinon pire et par la société sans étique de valeur .

«Si tu donnes à manger un poisson à un pauvre, il mangera pendant 1 jour, si tu lui apprends à pécher...? ... Il mangera toute sa vie» proverbe chinois

Ensuite Gabriel enseigna à Adam et lui transmet l'art et la culture de fabrication de pain, il lui enseigna également à tirer le fer de la pierre et à faire des instruments de labourage pour semer le blé, il moisonna, battit le blé et le vanna. Puis Gabriel lui prescrit d'arracher deux grosses pierres de la montagne et lui apprit la fabrication de la meule pour égruger le blé afin de le réduire en poudre de farine.

Gabriel apprit ensuite à Adam la construction d'un four en fer, il lui ordonna encore de réduire la farine en pâte, de chauffer le four et d'y mettre la pâte dans le four pour enfin en sortir du pain. C'est toute une culture, un art, une technique, une connaissance, un savoir pour avoir (produire et consommer) du pain.

C'était le premier processus technologique mis pour la première fois sur terre par le premier homme en associant matière première, moyens de production et le savoir-faire. Ce processus, au fur et à mesure de la rotation de la terre et sa révolution autour du soleil, il a été amendé, corrigé, perfectionné, rénové, transformé, réformé en fonction de l'état, la situation et l'évolution de l'homme et son environnement. Historiquement chaque période de l'existence des sociétés humaines a vu naître un mode de production et de développement, ensuite des contradictions à ce mode ou système de production, de consommation et d'échange l'entraînèrent vers sa disparition pour être remplacé par un autre mode plus performant. L'être humain a toujours conçu des solutions pour se reproduire en engendrant sa progéniture, pour se nourrir, se loger, se vêtir, se déplacer, se soigner, s'amuser, s'éduquer, se reposer, se cultiver ; c'est cette conception qui forme ce genre de processus social de reproduction que Marx a conçu dans son « capital ».

Vivre, ce n'est pas respirer, c'est agir. (citation)

Le 18ème siècle était marqué par la famine, l'auteur Emile Zola est révolté par les misérables conditions de vie des mineurs, et quand la société ou compagnie des mines, invoquait la crise économique afin de baisser les salaires, la révolte des mineurs s'exaspère. Rêvant d'une société plus juste, plus équitable, plus sociale et plus humaine, il propage des idées révolutionnaires et pousse les mineurs à la grève. Après quelques jours, les grévistes affamés se déchaînent en une bande enragée aux cris de : « Du pain ! Du pain…

A cette époque, l'histoire du pain connut déjà un tournant important grâce à des améliorations décisives dans plusieurs domaines: des développements en levurière, premiers pétrins mécaniques voyaient le jour, d'importants progrès en matière de fours...

C'était le début, les premiers germes de la boulangerie à l'échelle industrielle. Les moissons qui représentaient auparavant un travail énorme et nécessitaient une main-d'œuvre importante se sont peu à peu modernisées.

D'abord, la faux des Romains a été remplacée par la faucille. Ensuite, dès la fin du 18ème siècle, la science a permis l'invention de machines capables de remplacer l'homme.

Le 19ème siècle vit aussi les débuts d'une nouvelle science: la génétique. Mendel*2 fit des expériences d'hybridation végétales, dont les résultats furent appliqués au blé au début du 20ème siècle. L'objectif était de créer des variétés de blé de meilleure qualité, capables de résister aux climats défavorables et aux insectes.

Aujourd'hui, les boulangers façonnent et enguirlandent leurs magasins de toutes les variétés et qualités du pain pour une meilleurs tentation du consommateur surtout en période du Ramadhan, « qui a faim ne peut rêver que du pain »*3, les autres journées de l'année, des personnes de ce pays ressortent les bras chargés de baguettes de pain. Malheureusement, ces grandes quantités de pain achetées ne seront pas toutes consommées, on ne mange qu'à sa faim, c'est-à-dire jusqu'à la satisfaction total et pas plus, une partie non utile, ni nécessaire et même disant une grande partie de pain ira moisir dans des sachets bleus et dans des poubelles publiques ( grands bacs), les médias ont rapportés en images ces insolites bien de chez nous, et il suffit tout simplement de se balader dans n'importe quelle rue, de n'importe quelle ville et village pour se rendre compte que la notion du civisme qui a pris une tournure scandaleuse de la part de « faux citoyens », de « ghachi » ou bien de « Nass », la paix sociale veut que la valeur du pain ne se conforme point avec l'échelle des valeurs économiques, ni autre normes morales et sociales, car devant une disette éphémère de pain on verrait bien la plèbe se ruaer pour chambouler tout système de commande ou celui qui est mis en place, du pain ! Du pain ! Pour n'importe quel prix ! C'est ce que l'on entend de la bouche gens dans la rue, au café, au marché et ailleurs sans pain c'est déjà la misère autre que celle des mineurs d'Emile Zola.

Par ailleurs, l'éducation sociale en est également la cause de ce phénomène, les valeurs sociales n'ont plus ni le poids, ni la force ; les règles et les normes sociales ne sont point prises en considération, point de respect, le respect du bien est un mal en nous ( allez dire à quelqu'un de ne point faire cette chose qui n'est pas bien il vous rétorque sèchement et avec agressivité « Hada taa a bak » ! Ceci nous pousse manifestement à ne plus respecter les lois, l'esprit, et le bien. Sans des valeurs morales suivies d'obligations morales et de devoirs moraux profondément enracinés à l'intérieur des membres de la collectivité, ni la loi, ni le pouvoir, ni la démocratie, ni autres systèmes et valeurs ne pourront fonctionner correctement si la notion de l'éducation nationale n'est pas prise au sérieux par des responsables intègres et compétents.

Le pain est un père ; l'eau est une mère - proverbe

Le pain est ce « bien » c'est déjà un bienfait «Naamaa» qu'on devrait lui attribuer toute cette vertu, ce que nous ne payons pas cher en valeur monétaire, comme nous l'apprécierons et mesurons trop légèrement ( gaspillage), c'est la cherté qui prodigue la valeur des biens ou bien sa rareté comme disent les néo-classiques. Cet image hideuse du pain dans les poubelles, alors qu'Emile Zola au lieu de dire révolution-révolution c'était plus captivant de crier du « pain !du pain ! » c'est la misère qui pousse les affamés à crier plus fort pour avoir du pain chez nous c'est l'inverse, ce gâchis va nous amener à une disette de pain qui nous poussera à imiter la situation du contexte d'Emile Zola.

Ce gaspillage et galvaudage à grande échelle ( la conséquence de la rente ) nuit non seulement aux bourses des ménages et à leurs méninges, mais aussi il cause un énorme préjudice morale, financier et économique au niveau national car la dépréciation de sa valeur d'échange modifie l'affectation de sa valeur d'usage à tel point que la poubelle se ravitaille, le pain est aussi servi pour l'usage alimentaire des animaux locataires des basses cours et des écuries.

Il serait préférable et judicieux en même temps que les APC collectent les baguettes jetées dans les poubelles pour les faire parvenir aux éleveurs qui en ont grandement besoin pour l'alimentation du bétail et que les ANSEJistes montent une fabrique de chapelure ou bien les centres d'enfouissement technique pour une spécialité créative, si volonté et respect est de mise. Par ailleurs tous les produits alimentaires subventionnés par l'Etat, à l'instar du lait et du pain, représentent un fort % de la matière trop gaspillée, d'autres biens mises entre les mains des « Hallabas », car la demande du consommateur ne se fait pas selon sa propre valeur réelle.

La richesse ne consiste pas à posséder beaucoup de biens mais plutôt a n'avoir que peu de désir, ne dit-on pas que « El benna fi qalil » c'est-à-dire que « le goût se trouve dans la rareté du bien » c'est pourquoi notre pain quotidien ne procure guère de saveur ni de goût. Durant les années 70 le pain était bien subventionné mais sa valeur d'usage était bien respectable, aujourd'hui le soutien du prix du pain ou autres biens subventionnés vont plus aux riches qu'aux pauvres, en guise de récompense aux riche, un joli et beau cadeau des primes de subventions et avantages pour l'enrichissement pour les riches comme bol d'oxygène de ce système rentier et pour la plèbe de la misère, de la déflation salariale, et une inflation à l'horizon. La paix sociale enrichit plus le riche et appauvrit misérablement le pauvre.

« Les systèmes économiques qui négligent les facteurs moraux et sentimentaux sont comme des statues de cire : ils ont l'air d'être vivants et pourtant il leur manque la vie de l'être en chair et en os ». Gandhi (Homme politique et philosophe indien)

Le pain se jette parterre, dans les rues, dans les quartiers, dans tous les endroits ou la morale humaine n'est plus une valeur sociale encore moins valeur humaine. L'état devrait s'investir de plus en plus dans des sujets tels la culture, les valeurs, l'éthique, la connaissance, le savoir, le droit et son respect et les choses immatérielles ; au lieu d'être en prostration et en apathie, l'Etat devrait être un véritable jardinier et un narrateur afin de passionner les esprits de la société, malheureusement, le système de ce pouvoir modulé en régime utilise la rente qui sert à calfeutrer l'esprit du bien pour mieux le pétrifier. Dans les mosquées, les imams devront dans leurs causeries religieuses soulever cette apparence vécu quotidiennement, en prenant comme référence le Coran dont notamment le fameux verset 141 de la sourate Les animaux : «C'est Lui qui a créé les jardins treillagés et non treillagés, les palmiers et les cultures au goût si varié, l'olivier et le grenadier de même espèce ou d'espèces différentes. Mangez de leurs fruits quand ils ont atteint leur maturité et acquittez-vous de la dîme le jour de la récolte. Mais évitez tout gaspillage, car Dieu n'aime pas ceux qui gaspillent.» Le gaspillage étant proscrit dans la religion musulmane. Les « ghachis » ou « Nass » semblent ne pas en tenir compte de ce phénomène alors que dans leurs palabres, ils sont les champions à le dénoncer. Mais ne savent point que celui qui fait du bien se sent bien, alors que celui qui fait du mal se sent très mal ; c'est la base de toute religion et c'est pour cela que le Bon Dieu n'aime pas ceux qui gaspillent, qui mentent, qui corrompent, qui salissent, qui volent, qui trompent, qui rusent, qui faussent, qui « tartuffent », qui fourbent que ce soit le pain, la rente ou autre bien social….

En tête de liste du gaspillage vient incontestablement le pain, comme constaté du reste à travers les autres régions du pays. Non seulement ce sont des centaines de baguettes qui sont jetées dans les poubelles et à même le sol, mais également, fait nouveau, le pain artisanal qui prend la même tangente du mal.

Quand vous vous sustentez d'un morceau de pain, vous vous réconciliez avec un délice très ancien qui fait partie intégrante de l'anthropologie? Le pain a sa propre histoire que chacun de nous apprécie à travers sa petite fringale, bis expression « qui a faim ne rêve que de pain », sa chronologie correspond à celle des manuels d'histoire de votre jeunesse.

Depuis les premiers temps, jusqu'à nos jours, le pain a vécu maintes aventures économiques, participé au progrès, traversé des guerres.

Il a été bon, noble, juste, vrai, pur, cher, moins bon, moins cher, de seigle ou de farine, tantôt blanc, tantôt noir.

Aujourd'hui il est toujours là, meilleur que jamais depuis que les boulangers renouent avec les produits authentiques et le souci de la qualité.

Si nous voulons vraiment progresser en tant que nation, loin d'être un moraliste, citoyens, républicains et démocrates, doivent faire marche arrière et redécouvrir les concepts précieux, la conscience et autres notions nobles que toute réalité repose sur des fondements moraux et que toute réalité entraine un suivi et un pointage platonique. Ce n'est pas trop dur de prendre des décisions quand vous connaissez vos valeurs. Le ventre populaire appelle au pain, si ce dernier n'est pas disponible la révolution s'allume de plein feu. Le taux d'intégration de notre pain se situe à 50% ( estimation médiatique), une chute de la rente pétrolière ferait naître des chaînes interminables devant les boulangeries, encore une mauvaise récolte et un prix bas du pétrole c'est tout le pays qui s'allume, alors à bon entendeur, salut !!

*1 Tabari : dans sa chronique traditionnelle' (histoire des prophètes et des rois) relate l'histoire du monde depuis la création jusqu'à la naissance de Mohamed (QLSSSL), puis l'histoire du monde musulman pendant les trois premiers siècles de l'hégire. Traduite par Hermann Zotenberg édition Sinbad tome 1 « de la création à David ».

*2 Johann Gregor Mendel, moine dans le monastère de Brno et botaniste germanophone tchèque, est communément reconnu comme le père fondateur de la génétique.

*écrivain