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Sociétés faillies et avenir du monde

par Derguini Arezki*

C'est la fin d'un monde. Un nouveau monde commence qui s'organisera moins autour du travail que de la propriété des ressources renouvelables et non renouvelables. Si le travail pouvait donner le sentiment avec les premières révolutions industrielles qu'il devait être à la source de la propriété (depuis John Locke), un tel sentiment se perd aujourd'hui avec les nouvelles révolutions industrielles pour se réfugier dans certaines zones.

Ce qui n'ira pas sans conséquence sur les conditions d'existence des sociétés et leurs régimes politiques qui dépendront d'abord de l'évolution des structures de leur propriété et de leur capital.

Il faut désormais avec l'automatisation et l'informatisation de l'activité partir du postulat qu'il n'y aura plus quasiment que des capitaux : capital naturel, capital social, capital technique, capital humain et capital financier ; que le travail n'existera plus vraiment qu'au travers de ses formes objectivées, du travail indirect ou capital, le travail direct ne subsistant plus que de manière résiduelle. Et qu'au sein de ce travail, l'homme y jouera sa centralité et le monde son anthropocentrisme. Telles sont les idées avec les conséquences desquelles je m'efforcerai de traiter dans ce texte.

David Émile Durkheim, le fondateur de l'école française de sociologie, se préoccupait de la forme que pouvait prendre la solidarité avec la société industrielle. Il transforme un objet philosophique et moral en objet scientifique, l'objet de la sociologie. À la différence de la philosophie, elle étudiera la solidarité comme une chose. On pourrait parler d'historicisation de la solidarité. Dans sa thèse sur la division du travail, il soutient que la société industrielle ne pouvait plus trouver sa solidarité qu'en s'organisant autour du travail, de la profession plus précisément.

Pour Durkheim la protection des intérêts des travailleurs passe par la défense de la profession, par l'organisation des corporations. À la différence du syndicat, la profession rassemble employés et employeurs. Durkheim ne pense pas à une moralisation, mais à une socialisation de la vie économique qui consistera en une démocratisation qui, elle, aura des effets moraux. Il songe à une démocratisation complète de la vie économique où l'on devrait décider de la production elle-même, pour qui et en quelle quantité. Il va jusqu'à défendre l'idée selon laquelle il faut empêcher l'accumulation du capital au travers de la transmission de l'héritage.

Durkheim n'élude donc pas la question de la représentation des intérêts particuliers dans la composition de l'intérêt général, elle est directe. Il reste que le pays de la lutte des classes ne fera pas bon accueil à ces idées à propos de corporations et d'héritage. Les corporations avaient contre elles leur passé : le passé d'ancien Régime où elles condensaient deux défauts majeurs : les privilèges des maîtres et l'égoïsme corporatif ; et ce que va devenir la corporation durant la Seconde Guerre mondiale, l'état corporatiste fasciste. Ce terme coalise contre lui en France énormément de griefs [1].

L'échec de Durkheim semble avoir été pratique plutôt que théorique, français plutôt qu'européen. À regarder du côté de l'Allemagne, je serai tenté de soutenir que s'il faut parler d'échec, il faudra l'imputer au rapport de la France aux corporations, plutôt qu'aux corporations elles-mêmes. Corporations qui auraient subi la corruption de l'ordre féodal et de l'ordre nazi pour contrevenir ensuite à la Révolution et au centralisme jacobin français.

La problématique de Durkheim nous semble toujours d'actualité si l'on veut bien toutefois l'historiciser à notre tour et la recentrer sur l'ensemble des ressources plutôt que sur le travail dans la mesure où celui-ci perd de plus en plus la centralité dans laquelle il avait été intronisé par l'économie politique anglaise. Les intérêts de l'ensemble de la société ne peuvent plus être convenablement représentés autour du travail [2]. Le travail ne peut plus permettre à chacun de prendre part dans la production de la vie collective, il s'érode en tant que vecteur de la citoyenneté démocratique. L'équilibre entre travail (majorité et pouvoir politique) et propriété (minorité et pouvoir économique) sur lequel reposait la démocratie se rompt. Le travail ne « fait plus le poids » face à la propriété et la propriété s'émancipe de la masse du travail. La déprise de la majorité sociale sur ses conditions d'existence s'accroît, celles-ci se dégradent et la financiarisation de l'économie souligne la dépendance des actifs vis-à-vis des inactifs [3].

Dans les anciennes sociétés industrielles, des voix de plus en plus nombreuses se font entendre face à l'automatisation et l'informatisation du travail, pour défendre l'idée selon laquelle il faudrait attribuer à chacun un revenu universel de base afin de libérer le revenu de chacun de sa contribution directe et marchande à la reproduction élargie des différents types de capitaux.

Ce qui est une bonne façon de ne pas remettre en cause la structure de la propriété et de prolonger la politique keynésienne de soutien de la demande. Il s'agirait de passer à une autre économie contributive et allouer à chacun un revenu d'existence qui permette à tous de contribuer à la production de la structure du capital voulue. Le revenu ne reviendrait pas comme le produit d'une contribution à une production globale, mais rendrait possible une participation de chacun, qui ne serait pas donnée d'avance, à une reproduction élargie des ressources qui assurerait en retour la pérennité d'une certaine structure économique et sociale conjuguant efficacité économique et équité sociale.

Étant donné la domination du capital financier sur les autres formes de capitaux et la concentration du capital, le revenu universel de base est confronté au problème de son financement. Nous sommes en période de crise : la croissance freine, les dettes publiques progressent. On ne voit pas encore de quelle manière établir une telle économie contributive autrement dit selon quelle structure productive et quel système de valorisation il sera possible de dégager le surplus nécessaire au financement d'une telle solidarité de base.

Il faudra bien mettre un frein à l'accumulation et à la concentration du capital à l'échelle mondiale, si l'on veut parvenir à une autre valorisation des ressources pour assurer viabilité de la planète et équité sociale. C'est la machine à concentrer la puissance, le pouvoir, les revenus qui est à l'origine de la destruction des autres ressources. Machine des uns et ressources des autres [4].

Dans les sociétés émergentes qui ont échoué à mettre en œuvre leur révolution industrielle, dans quels termes se trouvent posés ces problèmes de solidarité et d'organisation sociale ? D'une certaine manière on peut dire qu'à la différence des anciennes sociétés industrielles, elles n'héritent pas des lourdes structures sociales et économiques qui faisaient leur puissance passée. Un recentrage sur l'ensemble des ressources est moins difficile relativement à des sociétés dont les structures sont polarisées par la concentration des ressources. Si l'on ajoute à cela leur incapacité à attribuer à chacun un revenu d'existence à partir de l'économie productive (du travail des machines qu'elles n'ont pas), on peut dire que les sociétés émergentes n'ont pas vraiment le choix. Elles doivent choisir entre un horizon commun ou des horizons de classes, soit l'explosion/implosion du corps social étant donné la faible profondeur de celui-ci ou une réforme de la structure de la propriété. Car la solution qui consiste à attribuer un revenu universel de base pour réduire les coûts de la reproduction sans remettre en cause la structure de la propriété ne peut être envisagée que pour les sociétés économiquement efficaces. Ici la concentration de la propriété ne serait pas un facteur d'efficacité, mais de rupture sociale.

En effet, face au resserrement des contraintes marchandes sur l'ancienne organisation sociale qui se faisait autour du travail, le monde aujourd'hui se trouve placé devant un recentrage et une contraction de l'activité économique qui se traduit par un retour du nationalisme économique chez les anciennes puissances, une restauration de l'autoritarisme chez les puissances émergentes et la rupture des solidarités stato-nationales dans les sociétés dépendantes. Le nationalisme et le populisme étant le moyen de recentrer et de resserrer le rapport de la propriété et du travail qui a tendance à se dénationaliser.

Ce qu'il faut retenir c'est que la différence des régimes politiques qui seront mis en place ici et là s'explique par la différence des ressources mobilisables, leur nature et leur qualité et que l'enjeu des restructurations actuelles se situe bien autour du rapport de la propriété et du travail.

Des centres du monde vers leurs périphéries, les majorités sociales auront de moins en moins voie au chapitre de l'autonomie       même si elles auront tendance à croire que se contracter sur elles-mêmes pourrait contrebalancer leur déprise sur la décision politique et économique.

Tant que les sociétés industrielles ne prendront pas acte du fait que l'organisation de la société ne pourra plus se faire autour du travail direct étant donné l'importance prise par le travail indirect, elles ne pourront pas faire face de manière démocratique à l'ensemble des ruptures qui vont parcourir le monde. Tant qu'elles s'entêteront dans le déni climatique, niant le fait que la dynamique actuelle d'accumulation du capital est plus une destruction destructrice de ressources que destruction créatrice (Joseph Schumpeter), elles persisteront dans la recherche de solutions locales et temporaires. Face aux migrations internationales, elles édifieront des murs qui renverront les sociétés faillies [5] à l'âge féodal des seigneurs de la guerre. Face à la croissance interne des inégalités sociales, elles cultiveront des ethnicismes et des populismes pour leur cohésion.

Pour les sociétés n'ayant pas réussi leur révolution industrielle, il faut trouver une voie entre le retour aux seigneurs de la guerre que les tribus ont dans le passé conjuré ou n'ont pu produire, soit une réactivation des solidarités primaires et une privatisation de la sécurité suite à une faillite de l'État social. On peut ici s'appuyer sur Durkheim pour songer à une démocratisation de la vie économique. La société devrait s'organiser non plus autour du seul travail et de l'échange marchand, mais autour de l'ensemble des ressources durables et une certaine structure du capital à construire pour les valoriser et soutenir une répartition équitable des droits. Il faut désormais partir du postulat que le travail n'existe plus qu'au travers du capital, sa forme objectivée de travail indirect ; qu'il n'y a plus que des capitaux, formes de travail accumulé : un capital naturel, un capital humain, un capital social, un capital technique, un capital informationnel et un capital financier et du travail résiduel. Le capital a tendance à réduire le travail direct à sa plus faible expression. L'informatisation et l'automatisation transforment le travail direct en travail indirect, sinon mettent le contrôle de celui-là sous celui-ci. Aujourd'hui il ne s'agit plus de donner libre cours à l'innovation pour cultiver l'industrie nationale dans sa forme physique, mais surtout dans celle immatérielle d'une certaine structure du capital qui redonne leur place aux différentes formes de travail accumulé, de capital, que sont le capital naturel, le capital social, le capital technique et le capital humain pour assurer la cohésion sociale et l'efficacité économique.

Il faut mettre fin à l'opposition du capital et du travail en reconnaissant le rôle du capital social (et du capital institutionnel comme forme dérivée) dans une telle possibilité. Il faut éradiquer le capital vampire qui exproprie les humains de leur travail accumulé, il faut mettre fin à l'opposition des humains et des machines et redonner une unité au travail direct et indirect. Il faut mettre fin à la dictature du capital financier sur les autres formes de capitaux, leur conversion forcée, leur réduction, si l'on veut pouvoir obtenir une structure du capital qui puisse surmonter les crises sociales et climatiques.

Il vient à l'esprit, en tête des priorités et en ce qui nous concerne comme illustration de cette voie médiane, la question de la sécurité alimentaire. Une telle priorité place la ressource foncière et forestière (le capital naturel) en tête des ressources à valoriser (par le capital humain et social). Elle met la question de la gestion des ressources d'un territoire, et donc leur propriété par laquelle chaque propriétaire devient partie prenante du processus de décision, au centre de la démocratisation de la vie économique. Il faut remettre les questions du territoire et des populations (le capital naturel, humain et social) au centre de la dynamique de l'accumulation plutôt que celle de l'argent. L'argent doit apprendre à respecter le développement des autres ressources, il doit réfréner sa tendance à les réduire à lui-même et à ne rechercher que sa propre accumulation.

La mise en œuvre d'une telle priorité suppose aussi que face au resserrement de la contrainte budgétaire, la société puisse conserver sa cohésion en faisant sien le principe d'une vie décente et digne pour tous afin que nul n'ait besoin de faire de la surenchère nationaliste contre un ennemi imaginaire, interne ou externe. Ferons-nous dans le régionalisme ou le racisme anti-migrant pour prétendre entretenir nos cohésions alors qu'ils ne feront qu'accroître nos divisions et nos faiblesses internes et externes ? Ou bien servirons-nous d'exemples de dignité pour honorer nos héros ?

La société chinoise était-elle une société plus rustique et plus solidaire que la nôtre, nous qui avons cédé aujourd'hui à la tentation de vivre au-dessus de nos moyens et elle qui a contenu avec succès sa consommation lorsqu'il le fallait ? Ce n'est pas la consommation qui fait une société, c'est sa capacité à faire face avec le monde à ses épreuves. Ce n'est pas non plus la consommation qui fait la qualité de vie d'une société en paix. C'est sa capacité à vivre en harmonie, à multiplier les biens et réduire les maux, et donc préserver la vie pour elle-même et pour autrui. La consommation ne fait une société qu'à défaut. Nos ancêtres ont vécu de peu, ils n'en étaient pas moins humains, dignes et fiers.

Quand nous nous comparons à autrui, nous oublions trop vite d'où nous sommes partis. Les importations nous ont désappris à travailler, à coopérer ; il nous faut vite réapprendre à travailler, à accumuler, avec la bonne structure de propriété qui pourra au travers d'une certaine répartition/accumulation du capital donner à chacun une vie décente et digne. Nous sommes aujourd'hui plus dépendants qu'hier, mais nous sommes aussi davantage en mesure de faire face au choc des productivités internationales que nos parents. Car si nos importations ont écrasé nos productions c'est que l'écart était trop grand et que nous avons pris une mauvaise manière de les réduire. Il faut d'abord accepter ces écarts internationaux de productivités, ensuite vouloir apprendre et investir plutôt que de consommer. On ne peut sauter par-dessus ces apprentissages. Il faut donc par là même préférer le futur au présent. C'est ainsi que nous avons réussi, c'est ainsi que nous réussirons. Or nous apprenons à nos enfants à préférer pour les uns le présent, pour les autres le passé à l'avenir, le devenir enfant au devenir adulte, au contraire de ce que nous avons appris de nos parents. Nous avons cru bien faire.

Notre erreur, la faiblesse de nos ressources ou notre profit immédiat, nous a fait croire que l'État pouvait faire cela à notre place. Il peut le faire avec nous et comme nous pouvons nous en rendre compte. En parlant d'État failli, nous persistons à penser et à faire croire que nous n'y sommes pour rien : nouvelle erreur. L'État n'est que notre forme d'organisation, derrière sa faillite il y a celle de la société. Et elle ne concerne pas que les sociétés postcoloniales. Il faudra leur adjoindre les sociétés industrielles encore attachées à des formes d'organisation inadaptées aux nouvelles mutations.

L'absence d'un État de droit traduit notre propension à régler nos affaires sans le droit, à ne l'utiliser que de manière discrète, comme repère ou instrument de domination d'une partie sur une autre. Cette propension n'est pas toute négative comme voudraient le croire beaucoup de modernistes. La crise mondiale résulte d'une tendance à objectiver toutes les relations sociales et à les confier à des machines. Elle résulte d'une tendance à se défier de l'humain et à se confier à la machine de par ses attributs de précision et d'indépendance. Elle procède d'un devenir machinique de l'homme et de la société qui les pousse à devenir des machines humaines et sociales pour supplanter les machines techniques qu'ils ont créées. Cette disposition est, avec la concurrence illimitée, à la base de la concentration du capital, de la vampirisation du travail direct.

Nous n'avons donc pas à avoir le sentiment d'être écrasés par le retard accumulé. Nous disposons d'un passif moins lourd si nous voulons bien observer. Il nous faut bien comprendre cependant que le retard que nous avons accumulé à la suite de l'échec de notre industrialisation-rationalisation-modernisation, découle de ce que nous nous sommes approprié un héritage empoisonné.

Nous avons refusé avec l'indépendance de « reprendre nos billes » et nous sommes allés jouer dans la cour abandonnée des colons en nous oubliant nous-mêmes, subjugués que nous pouvions être par la civilisation du colonisateur. Nous avons poursuivi notre aliénation. Mais le Temps y était pour quelque chose plus que nous n'y étions nous-mêmes. Comme disent les Chinois, la crise est aussi le temps des opportunités, il peut y remédier. Nous allons voir si elle constituera l'occasion de nous réveiller ou de persister dans l'aliénation et l'aggravation de la destruction destructrice.

Notes

[1] Selon la sociologue Mélanie Plouviez, spécialiste de Durkheim, dans l'émission de France culture « avoir raison avec Durkheim » du 24 août 2017, travailler avec le travail.

[2] Quand nous parlerons désormais du travail, il s'agira du travail direct et quand on parlera du capital, cela sera pour désigner le travail indirect objectivé et accumulé. Car on peut dire que tout est travail, tout est production.

[3] On pourrait dire avec Marx aujourd'hui que la prolétarisation s'exacerbe : le travail est dépossédé de ses puissances, sa force et son intelligence, par la robotisation et les énergies non humaines.

[4] « Les classes dirigeantes mondialisées ont décidé d'abandonner peu à peu tous les fardeaux de la solidarité ». Bruno Latour, « Où atterrir – comment s'orienter en politique », à paraître sous le titre « Occuper la terre » éditions La Découverte, oct. 2017. http://www.bruno-latour.fr/fr/node/738

[5] Cette notion m'est suggérée par Bertrand Badie qui parle de compétition des faiblesses.

*Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat Abbas Sétif - Ancien député du Front des forces socialistes (2012-2017), Béjaïa.