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Mali : les nombreux paris de François Hollande

par Pierre Morville

Le président français poursuit des objectifs ambitieux. Mais il est encore bien seul?

La France s'est engagée, peut-on estimer à juste raison, dans une offensive guerrière contre l'islamisme radical au Mali. Problème, ce pays a fait partie d'une vaste zone anciennement coloniale, dénommée Afrique Occidentale Française. L'AOF, l'un des morceaux de l'empire fut fondé par l'ancienne puissance colonisatrice en 1895 : l'Afrique Occidentale Française répondait à la nécessité de coordonner sous une autorité unique la pénétration française à l'intérieur du continent africain. Son pendant territorial était l'AEF, le 15 janvier 1910 marque en effet la naissance de» l'Afrique-Equatoriale française». L'AEF était divisée en quatre régions (colonies), elles-mêmes subdivisées en districts. On distinguait ainsi : le Gabon (chef-lieu Libreville) Le Moyen-Congo (chef-lieu Brazzaville), devenu la république du Congo ; le Tchad (chef-lieu Fort-Lamy - aujourd'hui N'Djamena) ; l'Oubangui-Chari (chef-lieu Bangui) devenu la République centrafricaine. Le gouverneur général français résidait à Brazzaville. En 1919, l'ancienne colonie allemande du Cameroun est placée sous protectorat français par la Société des Nations. Parfois assimilée à l'Afrique-Equatoriale française, elle jouit en fait d'un statut particulier (commissariat autonome).

L'AOF est, elle, l'organisation de tutelle d'une fédération de huit territoires français en Afrique de l'Ouest : Côte d'Ivoire, Dahomey (actuel Bénin), Guinée, Haute-Volta (actuel Burkina Faso), Mauritanie, Niger, Sénégal, Soudan français (actuel Mali). La création de l'A.O.F. se fit en deux temps : création par décret le 16 juin 1895, union de la Côte d'Ivoire, de la Guinée, du Sénégal et du Soudan français, rejoints en 1904 par les autres territoires. La résidence du gouverneur général fut fixée à Saint-Louis, puis, à partir de 1902, à Dakar.

LE REFERENDUM DE SEPTEMBRE 1958

Deux guerres mondiales plus tard et après la montée dès les années 1930 de puissantes aspirations nationalistes, indépendantistes et anticolonialistes, la France préfère opter pour une «solution réaliste» et organise un referendum général dans ses colonies dans l'Afrique sub-saharienne. Elle ne fit pas ce choix dans le Maghreb et notamment en Algérie, avec les conséquences funestes que l'on connaît. Le Maroc et la Tunisie avaient déjà recouvert leur intégrité nationale. La Mauritanie obtient son indépendance de la France le 28 novembre 1960.

Le référendum africain entraîna la fin des fédérations AOF et AEF. Par cette consultation, les territoires membres del'AOF votèrent leur transformation en républiques autonomes, à l'exception de la Guinée, qui vota pour l'indépendance. La Côte d'Ivoire, le Niger, la Haute-Volta et le Dahomey formèrent par la suite l'Union Sahel-Bénin, qui dura peu de temps, puis le Conseil de l'Entente. L'A.O.F.

avait une superficie de 4 689 000 km² et comptait plus de 10 millions d'habitants à sa création et environ 25 millions à sa dissolution. Le referendum de septembre 1958 transforme également les cinq entités constituant l'AEF, en républiques autonomes (République congolaise ou Congo-Brazzaville, République centrafricaine, République gabonaise, République du Tchad, République du Cameroun) au sein d'une éphémère Communauté française. En 1959, les nouvelles républiques sont groupées en une association intérimaire baptisée Union des républiques de l'Afrique centrale, avant d'accéder chacune à la pleine indépendance en 1960.

La France fut donc dans toute cette partie de l'Afrique pendant plusieurs décennies, la puissance coloniale maîtresse. Ses autorités coloniales, ses géographes et ses militaires organisèrent la cartographie politique et administrative de ces vastes régions, les subdivisant en «territoires». Ces territoires artificiellement créés préfiguraient les états aujourd'hui existants. Représentaient-ils des entités géographiques cohérentes, respectaient-ils des espaces abritant des cohérences ethniques, culturelles, religieuses et historiques ? Dans certains cas, oui, dans beaucoup d'autres cas, pas du tout. De puissantes ethnies partageant langue, coutumes et cultures unitaires et nationales furent réparties en différents territoires. Un «territoire» pouvait abriter plusieurs ethnies. Ces quelques rappels un peu scolaires montrent que la puissance coloniale française a structuré en profondeur l'Afrique de l'Ouest, organisant même la découpe actuelle des états modernes actuels qui la composent. Les indépendances n'obéreront pas l'influence française sur les plans politiques, économiques et militaires dans la plupart des pays. La «Francafrique» prenait le relais et pèse encore. Toutefois, chaque pays gagna son autonomie, et l'influence française fut mise en concurrence par d'autres ambitions économiques étrangères dans la zone, américaines surtout, chinoises plus récemment. Dans de nombreuses contrées de culture musulmane, l'islamisme radical fait également une percée significative, chevauchant parfois des revendications purement ethniques. Toutefois, la France possède de nombreux relais tant politique qu'économiques et de puissants intérêts, même si depuis plusieurs décennies, les différents gouvernements de gauche et de droite qui se sont succédé, ont juré, la main sur le cœur vouloir définitivement rompre avec la «Francafrique»

QUELS SONT LES OBJECTIFS DE L'INTERVENTION FRANÇAISE ?

Dans ce contexte extrêmement marqué par l'histoire récente et très sensible, l'accélération du conflit au Nord-Mali, son aggravation et son extension en Algérie même, imposent au moins quelques questions sur la position française qui sont bien sûr loin d'épuiser le sujet. Quels sont les plans à moyen et long terme de la France au Mali ? Sur l'initiative de départ de François Hollande, on peut croire à la bonne foi de l'actuel président français, il fallait à tout prix que le Sud-Mali ne tombe aux mains des salafistes : «Il ne s'agit pas d'une intervention néocoloniale. Il faut bien sûr être prudent dans l'utilisation de l'outil militaire. Certes, dans le passé, des interventions dites humanitaires ont mal caché des politiques de puissance. Mais on ne peut pas mettre toutes les opérations militaires dans le même sac. Les interventions au nom de la supériorité des valeurs occidentales sont détestables. L'inaction face à un pays, un peuple en danger, l'est tout autant. Aujourd'hui, c'est le gouvernement du Mali qui a demandé l'intervention, et la population nationale l'approuve en grande majorité.

L'intervention française est doublement légale puisqu'elle se fait sur la demande du gouvernement malien et en vertu d'une résolution du Conseil de sécurité. Les pays de la région la soutiennent» plaide Pascal Boniface, le président de l'institut de géopolitique IRIS, peu suspect de tentations belliciste ou néocoloniale.

Reste à connaître les objectifs finaux de l'intervention française : s'agit-il d'interdire l'accès du Sud-mali aux salafistes ou de reconquérir et garantir «l'intégrité territoriale» de la République malienne sur l'ensemble de son territoire, comme l'a affirmé dès le début de l'intervention française, le ministre de la Défense de ce pays, Jean-Yves Le Drian ? Dans le 1er cas, le succès est d'ores et déjà acquis. Dans le second, l'objectif imposera certainement un conflit prolongé, la nécessité d'un renfort militaire rapide de plusieurs pays africain, un soutien politique et économique des alliés occidentaux mais également d'autres pays, une coopération franco-algérienne renforcée.

«Le but de l'opération française et internationale ne peut être autre chose qu'une reconquête du pays entier. Le projet d'intervention de la communauté internationale est à l'ébauche depuis le mois de septembre dernier et l'objectif d'une reprise de l'ensemble du territoire a toujours été ici un impératif» précise Alain Antil, il s'agit bien d'une opération difficile et qui va probablement durer des mois, mais le scénario d'une guerre-éclair, auquel certains ont pu croire, ne peut pas s'appliquer dans ce contexte». Pour ce chercheur de l'IFRI, «la grande difficulté ne sera pas en effet de reprendre les villes de la région, comme Konna, Tombouctou ou Gao, mais de contrôler les voies de communications qui risquent d'être la cible de raids permanents. Une fois que les groupes armés type MUJAO ou AQMI auront compris qu'ils ne pourront plus tenir les villes, où ils sont une cible facile pour les bombardements, ils adopteront très logiquement une technique de guérilla privilégiant des attaques surprises de colonnes armées».

LES DIFFICULTES DES ALLIES AFRICAINS

Coté alliés africains, la Misma, force d'intervention mise sur pied par la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest, tarde à être mise sur pied. «L'avancée incontrôlée des islamistes sur Bamako a précipité l'intervention occidentale et pris la Misma de revers, ce qui explique les retards actuels dans le déploiement de cette force sur le théâtre d'opération» explique Alain Antil : La force envoyée sera, comme chacun le sait, une coalition composées de différentes armées nationales ouest-africaines (Nigeria, Togo, Burkina Faso...) ainsi que du Tchad et, peut-être, de la Mauritanie (ces deux pays n'appartiennent pas à la CEDEAO), ce qui rend techniquement et diplomatiquement sa gestion difficile. De même, les états de la CDAO ne sont pas à même de financer le déploiement de leurs troupes à l'extérieur, estimé aujourd'hui à 375 millions de dollars. Toutefois pour le chercheur, devant le danger islamiste qui s'exercice souvent dans leur propre pays, «malgré des divisions notables, on peut dire que les chefs des états concernés sont aujourd'hui dans une logique de consensus face à l'ampleur de la menace».

La reconquête du Nord-Mali est soumise impérativement à plusieurs conditions : tout d'abord, une démocratisation profonde du gouvernement malien, aujourd'hui très affaibli et miné de contradictions. Il faudra également que l'armée française interdise aux troupes sud-maliennes de se livrer à des vengeances tribales dans le vieux conflit qui oppose les populations noires du sud aux populations berbères touaregs du nord. Seule une nouvelle élection présidentielle réellement démocratique dans l'ensemble du pays d'ici la mi-2014 pourrait apporter une nouvelle légitimité à l'état malien. Pas facile organiser dans un pays en guerre. Enfin, l'aide internationale doit d'abord redresser l'économie de ce pays qui est l'un des plus pauvres d'Afrique. Et les donateurs, c'est le moins que l'on puisse dire, ne se précipite pas.

MOROSE JUBILEE FRANCO-ALLEMAND

La reconquête du Nord-Mali n'écarte pas les dangers à terme. «Il est ainsi très possible de voir les principales formations rebelles s'atomiser pour se replier vers l'Algérie, la Mauritanie ou le Niger où elles continueront d'opérer et de menacer l'intégrité des états encore en place. A terme cela rendrait de fait l'intervention française et internationale inefficace et tout sera alors à refaire» note Alain Antil.

La prise d'otage meurtrière dans le complexe d'In Amenas, le 16 janvier dernier dans le Sahara algérien en est hélas la 1ère illustration. La riposte militaire fut à la hauteur de l'agression. L'ensemble de l'opération replonge l'Algérie dans l'inquiétude, à peine remise d'une noire décennie. Le renforcement de l'axe Paris-Alger est pourtant une condition nécessaire à toute sortie de crise durable.

François Hollande est donc sur tous les fronts : militaire, diplomatique, économique et financier. Le président français répète à l'envi que «la France n'est pas seule». Mais si le soutien diplomatique des alliés occidentaux, américain et européens, se manifeste sans réserve, les soutiens militaires et financiers beaucoup plus chiches : «Bonne chance, mon gars ! Pour le reste, on a nos propres soucis».

Hasard malheureux du calendrier, on fêtait cette semaine le jubilée, le cinquantième anniversaire du Traité de l'Elysée qui fondait en 1953, la promesse d'amitié éternelle entre la France et l'Allemagne. Les noces d'or du vieux couple ont surtout souligné la très grande réserve de Mme Merckel sur un grand nombre de sujets, dont le Mali, et l'agacement français devant l'égotisme du conjoint allemand. Ah ! Les vieux couples !