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Mali : l'intervention militaire est-elle la solution ?

par Mostéfa Khiati *

Pour qualifier la situation qui prévaut au Mali, ''complexe'' est l'adjectif qui convient le mieux. Le coup d'Etat opéré par de jeunes officiers contre le président qui souhaitait prolonger son mandat semble être plus le résultat d'une conjoncture suivie d'une série d'improvisations que d'une action planifiée et réfléchie. Le rejet du pouvoir politique en place s'est accompagné en même temps de la mise au rencart des officiers supérieurs de l'armée. Ce double coup de force institutionnel n'a suscité que peu de réactions intérieures, comme quoi le devenir du régime n'intéressait que peu l'homme de la rue plongé dans ses problèmes de survie quotidiens.

Les pressions exercées sur la jeune junte militaire par la CEDAO et la France ont fini par faire accepter un premier ministre intérimaire, Cheick Modibo Diarra, jouissant d'une double nationalité américaine et malienne mais déconnecté de la réalité malienne. Ce mariage forcé n'a pas tenu longtemps, le premier ministre s'est fait arrêter à l'aéroport de Bamako alors qu'il s'apprêtait à partir pour Paris, pour soins a-t-il affirmé, et reconduit chez lui. La nomination d'un ancien ministre de la Justice du gouvernement de Modibo Keita, à sa place, marque un recul des menées interventionnistes qui privilégiaient la solution militaire et dont l'ancien premier ministre était la figure de proue.

La situation de vacance de pouvoir au Mali va donc encore perdurer car elle pose un problème de légitimité. Le pouvoir militaire est contesté par les autorités de transition. Les deux ne sont pas bien vus par la société civile. Il n'y a pas d'appréciation uniforme de la situation mais chaque partie à sa propre idée de la situation. Dans ces moments difficiles, le Mali manque cruellement de consensus. La première action à entreprendre pour la communauté internationale est donc d'aider à restaurer le pouvoir dans ce pays classé parmi les plus pauvres du Monde et de le légitimer par une assise populaire.

QUE SE PASSE-T-IL AU NORD DU MALI ?

Au départ, il y avait une remise en cause de l'unité nationale du Mali par les Touareg du Nord qui ne sont pas à leur première insurrection contre le pouvoir de Bamako, ils l'avaient déjà fait en 1963, 1990, 2006 et 2011. Les Touaregs qui représentent un peu plus de 30 % des habitants du Nord du Mali se sentent brimés par le pouvoir central et n'ont cessé de revendiquer leurs droits. A chaque fois l'Algérie est intervenue pour réconcilier les frères ennemis. Cette fois-ci, leur représentant, le MNLA (Mouvement de libération de l'Azawed) réclamait un Etat Touareg au Nord du Mali. Le MNLA a fini par revenir sur cette revendication, pour les uns, après des tractations, pour d'autres analystes après des revers militaires subis contre le MUJAO (Mouvement pour l'Unité et le Dihed).

Les autres protagonistes sont représentés par Ansar Eddine, mouvement islamiste de tendance salafiste, lequel s'est illustré de façon spectaculaire par l'application de la charia sur certains voleurs de bétail et par la destruction de mausolées à Tombouctou devenus à son avis des lieux de pèlerinage à connotation païenne. Ansar Eddine restent cependant un groupe minoritaire car la population est majoritairement de tendance islamique traditionnelle, avec ses cheikhs, ses zaouïas et ses mourids. Ansar Eddine bien qu'engagés à appliquer la Charia se montrent plus politiques et acceptent le dialogue avec le pouvoir central.

Les autres protagonistes sont représentés par Aqmi qui est la branche d'Al-Qaïda pour le Maghreb islamique et le MUJAO, ces deux organisations représentent les tendances dures. Leur importance numérique bien qu'inconnue ne devrait pas dépasser quelques centaines de combattants. L'Aqmi reste un groupe fermé mais assez cosmopolite constitué notamment de quelques transfuges de groupes islamistes qui activaient dans le Nord du Maghreb. Les combattants fondateurs du MUJAO sont d'anciens éleveurs qui après avoir soufferts des exactions des soldats maliens et d'autres factions qui les rançonnaient ou s'attaquaient à leurs cheptels, ont décidé de s'armer et de se défendre eux-mêmes.

Cette classification, si elle a le mérite de bien cadrer les forces en présence est relativement théorique car sur le terrain, souvent les appartenances sont bien plus formelles que ne le laisse apparaitre l'appartenance à tel ou tel groupe. Les liens familiaux et tribaux très forts atténuent ces clivages et font que l'appartenance à tel ou tel groupe est moins formelle que ne le laisse croire la classification citée plus haut.

Ainsi, il existe de nombreux intérêts enchevêtrés au Mali, souvent contradictoires. La confusion politique née de l'absence de gouvernance, du désintérêt de la population pour la politique, de la paupérisation qui s'est aggravée durant les dernières années suite à la réduction des aides accordées au pays par les bailleurs de fonds traditionnels, ont crée un climat propice où le terrorisme a trouvé un milieu approprié pour s'installer et se développer. Il s'est alors développé une conjonction entre terrorisme et crime organisé transnational. Dans le contexte du Mali, on peut même parler de fusion, car la prise d'otages, le trafic d'armes, on estime le nombre d'armes légères en circulation à plus de huit millions de pièces, le trafic de drogue… ont permis l'acquisition d'armes moyennes et lourdes notamment du réservoir libyen. Cet armement donne à ces groupes une puissance de feu redoutable qui s'est manifestée dernièrement par la destruction d'un drone de surveillance qui survolait le Nord Mali. A cette complexité enregistrée sur le terrain, s'ajoutent d'autres facteurs particuliers : le climat, le terrain… Le Sahel est une immensité de plus de quatre millions et demi de km2. Les acteurs qui s'y sont déployés disposent d'atouts majeurs: ils agissent par petits groupes, puissamment armés, très mobiles… ils ont pour eux la connaissance du terrain et la capacité d'endurance et d'acclimatation.

QUE FAUT-IL FAIRE ?

Dans cette situation marquée par la complexité et la confusion, il y a lieu de mettre en place un certain nombre de préalables. La restauration de l'Etat central est l'un de ces préalables. Dans tous les cas, il y a nécessité à entreprendre un travail multisectoriel qui devra associer les acteurs locaux, les pays voisins mais également la communauté internationale (Nations Unies) et certaines puissances (USA et Union européenne) pour garantir la durabilité des solutions et impliquer les institutions internationales : HCR, PAM, FIDA…

Dans le contexte malien, il convient plus qu'ailleurs de réfléchir globalement et d'agir localement pour réduire les problèmes à la base. La restauration du pouvoir central implique de larges concertations pour dégager un minimum de consensus politique national. Le problème récurrent des Azawed nécessite une solution politique. Des solutions économiques, sociales et humaines sont nécessaires dès le départ.

La solution militaire, si elle ne pose pas de problèmes techniques, n'est pas l'urgence car il convient d'identifier et de localiser l'ennemi. Un engagement militaire précipité pourra transférer le risque de déstabilisation vers d'autres régions où également il existe une situation fragile, c'est le cas notamment du Nigéria, du Niger et de la Mauritanie. Cet aspect ne semble pas être mesuré par le Nigéria qui exerce des pressions à travers la CEDEAO pour pousser vers le choix de la solution militaire, pensant que le foyer de Boko Haram, est au Mali. Se faisant, le Nigeria semble avoir perdu de vue que le Mali n'est pas la Sierra Léone et que les facteurs en place sont totalement différents : climat, mobilité de groupes, méconnaissance du terrain…

La solution est donc de préparer les conditions à une réorganisation de la décision, à une réoccupation progressive de l'espace, à une remise à niveau des moyens humains et matériels… Les solutions doivent échoir aux Maliens eux-mêmes, mais ces derniers ne peuvent, dans les conditions actuelles, le faire tous seuls, il y a nécessité à les aider. Cette aide doit être commune et partagée. Il convient d'identifier pour mieux cibler ceux qui ne sont pas dans la norme du droit international consacré. Il convient, enfin, que cette vision soit tant celle des Maliens et celle des autres pays de la région.

POSITION DE L'ALGERIE :

L'Algérie est le plus important des pays du champ qui en compte quatre (Mali, Niger et Mauritanie). Sa position non interventionniste s'est heurtée dès le début avec celle de la CEDEAO. Pourquoi l'Algérie qui a toujours combattu le terrorisme prône une solution politique face à des groupes qui menacent directement ses frontières, n'hésitent pas à créer un risque pour sa sécurité intérieure en s'adonnant à des trafics d'armes et de drogue et prennent en otage huit de ses diplomates du consulat d'Algérie à Gao ? Contrairement aux apparences, la position algérienne est dictée par une meilleure connaissance du terrain, des espaces et des groupes en présence. L'Algérie est d'abord la plus gênée par l'instabilité de la région. A l'Ouest, le problème du Sahara occidental perdure depuis des années même si la communauté internationale le gère aujourd'hui comme un problème de décolonisation. A l'Est, l'instabilité en Libye, l'oblige à disposer des cordons de sécurité le long de la frontière. Au Sud, l'apparition d'un nouvel foyer de tension au Sahel mobilise ses efforts et ses moyens.

Si l'option militaire était choisie, elle serait suivie d'un afflux massif de réfugiés sur son territoire comme cela s'est passé dans le passé car la déstabilisation va toucher les pays riverains notamment la Mauritanie et le Niger, qui ne pourront plus constituer des havres de paix pour les réfugiés.

L'Algérie a également un long passif avec le terrorisme, donc elle connait mieux que n'importe quel autre pays africain les risques et les problèmes qui lui sont inhérents.

Le spectre brandi par les Azawed d'un Etat Touareg indépendant au Nord du Mali peut fragiliser davantage le Sahel, aucun des pays riverains n'a intérêt à cette instabilité.

L'Algérie n'a aucun problème avec ses voisins sahéliens avec lesquels elle entretient d'excellentes relations. Ces pays constituent pour l'Algérie une porte ouverte vers l'Afrique. L'instabilité du Sahel gêne grandement de nombreux mégaprojets économiques en chantier : gazoduc Alger-Lagos, route transsaharienne, autoroute de fibres optiques, commerce trans-sahélien traditionnel… L'Algérie est enfin pour l'intégrité territoriale du Mali, principe qu'elle a toujours défendu depuis le recouvrement de son indépendance.

LE SAHEL: UN ENJEU MONDIAL ?

La désignation par le secrétaire général des Nations Unies d'un envoyé spécial pour le Sahel en la personne de Mr Romano Prodi, marque l'internationalisation du conflit. Le Conseil de sécurité avait déjà donné le ton en votant deux résolutions successives : la 2056 et la 2071.

Quelque soit l'intérêt accordé par la communauté internationale, le problème du Mali reste d'abord lié à l'intérêt que peuvent lui accorder les pays voisins. Si plusieurs traités et conventions bilatéraux lient le Mali aux différents pays voisins, le Mali est à la fois membre de la CEDEAO et des pays du champ au nombre de quatre (Algérie, Mali, Mauritanie et Niger). Des initiatives lancées par ce dernier organe ont abouti à la création du Cemoc (comité d'état major opérationnel conjoint) et de l'UFL (Unité fusion et liaison) mais le travail de ces organes est peu efficient étant donné la situation instable au Mali. Une autre initiative lancée par Alger en septembre 2011 avait abouti à une réunion des différents pays de la région sur le thème du partenariat, de la sécurité et du développement. La concrétisation des résolutions de cette dernière conférence est également liée à la situation politique malienne.

Toutes les initiatives prises par les pays de la région et notamment l'Algérie restent liées à la participation de l'Etat et ignorent les autres partenaires notamment la société civile, or une grande partie des problèmes présents dans la région est directement liée à la carence des structures de l'Etat ou à l'échec des mesures prises par elles.

Cette réalité comprise depuis longtemps par les Américains et les Européens a fait que toutes leurs aides transitent par le canal des ONG de ces pays actives sur le terrain. Ces aides se sont malheureusement raréfiées au cours des dernières années du fait de la crise que traverse le monde occidental.

En conclusion, on peut dire qu'une intervention armée au Sahel malgré les appuis dont elle bénéficie auprès de certains cercles politiques n'est pas la solution idoine, elle peut être à la rigueur envisagée comme une partie de la solution pour au moins six raisons : 1) l'ennemi n'est pas tout à fait identifié, 2) le risque de contamination pour le Niger et la Mauritanie et peut être de l'aggravation de la situation au Nigéria, 3) une souffrance accrue des populations civiles condamnées à l'exode vers des terres plus clémentes où elles seraient plus en sécurité, 4) la durée de l'engagement militaire, s'il est possible de décider du début de l'engagement, il est par contre difficile de prévoir sa fin, 5) l'absence de pouvoir central fort capable de conserver les acquis d'une éventuelle intervention militaire, 6) l'intervention militaire ne peut être envisagée que comme un complément d'un processus global, politique, économique, social et humanitaire.

* Chercheur