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QUE SONT NOS CHAHUTEURS DEVENUS ?

par K.Selim

Que sont les chahuteurs algériens d'Octobre devenus ? Mauvaise question disent certains. Trop douloureuse. Chercher les chahuteurs et ceux qui les ont défendus et ont essayé de construire dessus, c'est parler d'hommes et de femmes qui se sont dispersés, exilés, disparus ou bien se sont perdus en silence dans la routine d'un pays fatigué.

Quand on veut cultiver l'espoir, il vaut mieux laisser le couvercle sur les chahuteurs et apparentés pour parler du chahut lui-même. De ce qu'il a représenté, des perspectives qu'il avait ouvertes pour le pays avant qu'elles ne se referment dans la violence et l'autodestruction. Même si jusqu'à présent la thèse du complot persiste à être défendue dans les cercles du régime - un peu moins depuis que Bouazizi a enflammé les esprits amenant les officiels à dire que l'Algérie a fait sa «révolution» en octobre 1988 -, ce chahut doit être revendiqué. Dans un pays où les détenteurs des armes - et du pouvoir - ont décrété, dès 1962, qu'il n'y a plus de place à la politique, qu'un seul parti suffisait et que la «direction politique» pense pour tous et nécessairement «pense bien», ce chahut-là a été une respiration non autorisée de la société.

Certes, ceux qui faisaient de la politique dans la clandestinité n'étaient pas préparés à cette incursion sans autorisation de la jeunesse - et donc de la société - sur la scène politique. Les organisations légales totalement caporalisées ne pouvaient pas, comme a pu l'être l'UGTT en Tunisie plus de vingt ans plus tard, servir d'encadrement à cette irruption non autorisée et tumultueuse. Les groupes politiques clandestins étaient trop faibles pour le faire. Dans le cas des communistes du PAGS, les services de sécurité ont mené une vague d'arrestations «préventives» qui l'ont mis hors du coup. Les islamistes étaient dans les mosquées, ils ont été plus présents. Les démocrates - avant que le terme ne devienne flou par la suite - et les militants de gauche ont essayé, après coup, de se mettre en marche.

Au sein du régime, la respiration non autorisée a permis au groupe des réformateurs d'engager - «sans autorisation» du système aussi - les réformes les plus ambitieuses jamais engagées dans ce pays. On proposait tout simplement ce que le régime n'a jamais voulu - et il l'avait constamment combattu - une structuration libre et pluraliste de la société. Et quand on revient aux journaux de l'époque, on redécouvre que ceux qui étaient en charge des réformes ne faisaient pas dans la démagogie. Ils ne promettaient pas le paradis mais de la «sueur et des larmes», ils ne donnaient pas de solution miracle, ils proposaient une démarche allant dans le sens d'une implication des Algériens dans la vie de la communauté et dans le contrôle et le suivi des actes des gouvernants.

EN FEVRIER 2011, DANS UN CONTEXTE DE FEBRILITE ET DE CRAINTE, LE MINISTRE ALGERIEN DES AFFAIRES ETRANGERES A TENU A REPANDRE LA BONNE PAROLE SUR UNE CHAINE ETRANGERE : «L'ALGERIE A VECU SA REVOLUTION AVANT LES AUTRES, EN 1988». SAUF QUE CE FUT UNE REVOLUTION AVORTEE, CONTRARIEE, COMBATTUE ; UNE REVOLUTION QUI A TROUVE, AVANT L'HEURE, FACE A ELLE, UNE ALLIANCE DE FAIT DES ISLAMISTES PRENANT EN CHARGE UNE RUE EN COLERE ET VINDICATIVE ET UN SYSTEME D'INTERETS EN PLACE, FERMEMENT DECIDE A POURSUIVRE L'ACCAPAREMENT RENTIER. AUJOURD'HUI, CE CHAHUT EST TOUJOURS LA, DIFFUS, EXPLOSIF PARFOIS, MAIS IL SE PERD DANS UNE SCENE ANOMIQUE ET ANEMIEE. APRES OCTOBRE 1988, IL Y A EU LA CRISE ET LA GUERRE CIVILE - LES OFFICIELS UTILISENT AUSSI L'EXPRESSION DESORMAIS - ET L'ALGERIE A PERDU, SANS ESPOIR DE RETOUR, TOUTE UNE POPULATION DE CADRES, DE FEMMES ET D'HOMMES INSTRUITS QUI ONT ESSAYE DE DONNER UN CONTENU CREATEUR AU «CHAHUT». LAS, IL FAUDRA SE REMETTRE A L'OUVRAGE, EN AYANT A L'ESPRIT QUE LES FORCES QUI ONT ENTRAVE LE CHANGEMENT N'ONT PAS OFFERT D'ALTERNATIVE. ILS N'EN OFFRENT TOUJOURS PAS. LE CHAHUT EST ENCORE A VENIR…