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DECALAGES

par K. Selim



« Tab Ejnana». L'ébauche de clap de fin énoncée par Abdelaziz Bouteflika n'est pas nouvelle sous

le ciel d'Algérie. Mais elle fera sans doute plaisir à ceux qui expliquent la crise algérienne par un simple problème générationnel. Le profil du chef de l'Etat semble correspondre parfaitement à ce constat. Abdelaziz Bouteflika était déjà ministre quand Charles de Gaulle était au pouvoir et il s'apprête à côtoyer, dans ses fonctions de chef d'Etat entamées en 1999, «son» troisième mandat de chef d'Etat.

A l'aune du turn-over politique relativement rapide qui se passe dans les démocraties occidentales, cela semble relever du factuel et non de l'analyse ou du commentaire politique. La génération postindépendance a pu exercer des fonctions techniques et avoir des portefeuilles ministériels, techniques toujours, mais elle n'a pas pu accéder à l'âge politique. Le «flambeau» n'a jamais cessé d'être jalousement gardé par ceux qui faisaient constamment profession de foi de le transmettre aux autres générations. En Algérie, toute une génération quinquagénaire est en train d'aller en retraite sans avoir pu entrer en politique. Au sens réel du terme et non sous la forme d'une fonction déléguée. La politique étant un domaine réservé au «pouvoir», cette génération a été limitée à la «gestion» ou, pour dire les choses crûment, aux «tâches de servitude» sous la tutelle ombrageuse – et souvent incohérente – du pouvoir. Qu'une bonne partie de cette génération d'Algériens bien formés se soit exilée dans les années 90 n'est pas sans rapport avec ce confinement hors du domaine de la politique et de la décision.

Pour autant, il ne faut pas trop abuser de cette lecture générationnelle pour minimiser le problème de la nature du système politique qui a entravé le passage «naturel» entre les générations. De ce point de vue, tous ceux qui ont couvert la vie publique au cours de ces deux dernières décennies ont été frappés de constater à quel point les idées du «vieux Mehri» sur le rapport de l'Etat aux citoyens, sur les libertés et sur la démocratie étaient en avance par rapport aux jeunes fonctionnaires de la politique qui ont les devants de la scène. L'âge entre bien en compte sur les capacités de gouverner, mais les «jeunes» ne sont pas nécessairement les plus en avance et les plus tendus vers l'avenir. C'est pour cela que l'approche générationnelle peut fausser les choses car elle occulte la réalité du système en place.

Bouteflika peut annoncer un clap de fin pour lui-même ou pour sa génération, il n'énonce pas la fin d'un système de gouvernance, d'un type de rapport de l'Etat à la population, dont l'obsolescence est pourtant patente depuis au moins 1988. Or, le départ d'une génération – qui, physiquement, a atteint ses limites humaines – ne signifie pas la fin de ce système qui est, et ce n'est pas un jugement, dépassé.

Les gouvernants éprouvent aujourd'hui d'immenses difficultés à intéresser les Algériens aux échéances électorales. L'explication est bien dans le décalage entre les aspirations des Algériens à une citoyenneté normale et un système de gouvernance fondé sur la tutelle – qui n'a même pas l'argument de l'efficacité pour lui – qui date d'un «autre âge». Et pour qui on n'a pas encore sonné le clap de fin, alors que cela aurait dû être fait depuis au moins deux décennies… La tentative a eu lieu, mais la contre-réforme a décidé qu'il faut continuer à imposer des vieux schémas de gouvernance à un peuple de jeunes.