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JUSTICE AMERICAINE

par  M. Saadoune

Un homme de pouvoir, riche, très soutenu, poursuivi pour viol et agression sexuelle contre une

femme de chambre venue d'Afrique, le scénario était trop beau pour être crédible. L'ancien patron du FMI a bien eu droit, immédiatement après les faits, à la scène des menottes qui serait, selon ses amis, pire qu'un viol.

 Mais passé ce moment où un procureur – qui a besoin d'être réélu – se dit qu'il a une bonne affaire à mettre à son crédit, le retour au réel reprend ses droits. Et le réel, c'est le poids de l'argent et de l'influence qui fait qu'un Noir pauvre ne sera jamais sur un pied d'égalité avec un riche Blanc. L'épilogue, au pénal, de l'affaire DSK est une illustration parfaite de cette justice selon l'oligarchie. Un homme peut violer une femme de chambre et s'en sortir comme si rien ne s'était passé. L'ancien patron du FMI est blanchi malgré l'ADN et le rapport des médecins légistes.

 Le procureur de New York, «l'honorable» Cyrus Vance Junior, à défaut de servir le droit, aura fait preuve d'une étonnante créativité sémantique. Ne pouvant nier les constats médicaux de l'existence d'un rapport sexuel «probablement non consenti», selon sa curieuse formule, le procureur s'en tire avec une remarquable pirouette en le qualifiant de «rapport sexuel hâtif».

 Voilà une construction qui devrait faire jurisprudence pour tous les violeurs – riches – des Etats-Unis. Ils invoqueront le rapport sexuel «hâtif» et peut-être même désigneront-ils les victimes comme les responsables de cet acte «mal réalisé». Cette contorsion lexicale du procureur de New York était presque inespérée pour les avocats de M. Strauss-Kahn. Le procureur s'est ainsi métamorphosé en avocat de la défense.

 L'indignation des avocats de Mme Nafissatou Diallo est naturellement à son comble. L'un d'entre eux a révélé que l'ex-patron du FMI n'en était pas à son premier coup et que de nombreuses femmes à travers le monde ont apporté des témoignages sur ses agissements. Il est clair que le procureur Cyrus Vance Jr, à l'issue d'un calcul politique d‘une simplicité biblique, a rapidement décidé de traiter Mme Diallo comme une «suspecte» plutôt qu'en qualité de victime. La conclusion pratique de cette approche de Vance Jr, résumée par l'avocat Douglas Wigdor, est très explicite : «A l'avenir, toutes les victimes d'agressions sexuelles réfléchiront à deux fois avant de porter plainte».

 Car il s'agit bien de cela, malgré les preuves matérielles irréfutables. C'est la confirmation par ce «magistrat» que le droit de cuissage des nantis sur les plus pauvres n'est pas une pratique du passé. Parions que si un individu peu fortuné s'était retrouvé acculé par des preuves médicales aussi significatives, aucun procureur ne se serait avisé de verser dans la création littéraire «hâtive» et entrepris de démolir la crédibilité de la victime.

 Mais il faut bien le constater : l'ordre américain est sauf et la justice américaine a donné une juste représentation de ce qu'elle est trop souvent : un instrument au service de l'argent. Un homme riche et puissant a les moyens d'éviter que la justice aille jusqu'à son terme, une femme pauvre et étrangère avait peu de chance de réussir à faire payer son agresseur. Mme Diallo nourrissait des espoirs dans la justice américaine, qui se sont révélés n'être que pures illusions. Elle apprend, par le traitement cruel et indécent qui lui a été réservé, que ce procureur, qui a laissé son honneur et sa réputation sur le chemin de l'indignité, est un allié de son bourreau. Et que l'une des principales collaboratrices de Cyrus Vance Jr est l'épouse d'un avocat de la partie adverse. Une situation de conflit d'intérêt pointée par les défenseurs de la camériste.

 Mais les jeux sont faits. Il ne reste à Mme Diallo qu'à tenter de poursuivre son agresseur au civil pour faire condamner, même de manière indirecte, ce «moment d'égarement» - pour rester dans la sémantique abjecte - d'un puissant. Il est certain, en tout état de cause, que Cyrus Vance Jr laissera son nom définitivement accolé à une forme très particulière de justice.