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Benkhalfa, le nouveau Don Quichotte de l'économie algérienne

par Abed Charef

Le nouveau ministre des Finances tient un discours résolu en faveur du changement. Mais il n'a aucune marge de manœuvre.

Ceux qui attendaient du remaniement ministériel annoncé le jeudi 16 mai une clarification des choix économiques pour faire face à la crise seront déçus. Certes, le départ de M. Youcef Yousfi, ancien ministre de l'Energie, et Mohamed Djellab, qui était aux Finances, annonce l'abandon de choix qui ont mené à l'impasse, mais il ne trace pas de cap précis pour l'avenir. Le discours économique assez orthodoxe, dans la ligne de ce que prônent le FMI et la Banque Mondiale, développé depuis deux années par le nouveau ministre des Finances, M. Aderrahmane Benkhalfa, ne suffit pas à faire une politique économique. Celle-ci a des préalables et une méthodologie qui échappent totalement au gouvernement de M. Abdelmalek Sellal.

Mais un mot d'abord pour parler des ministres «économiques » partants. M. Yousfi avait succédé à Chakib Khelil pour apporter sérénité et assurance dans un secteur essentiel. Il a échoué sur toute la ligne. Il a ouvert l'option gaz de schiste, qui peut être défendable, mais il a agi de manière si malhabile qu'il s'est créé des ennemis là où il n'y avait pas. Il n'a pas réussi à ralentir le déclin de la production d'hydrocarbures, il n'a pas réussi à attirer les investissements étrangers, et il a maintenu une politique de consommation énergétique qui frise l'irrationnel. Son échec est si patent qu'il risque même d'envoyer le Mouloudia d'Alger en seconde division !

De son côté, M. Djellab avait pour principale vertu d'avoir été administrateur de la banque Khalifa. Sa nomination au ministère des Finances avait été considérée comme une récompense. Mais l'homme n'avait visiblement pas l'étoffe pour faire face aux nouvelles données économiques. Depuis la chute des prix du pétrole et la baisse des revenus extérieurs du pays qui s'en est suivie, il n'a montré aucune aptitude à faire face à la tempête.

BENKHALFA, UN DISCOURS NOVATEUR

A l'inverse, M. Abderrahmane Benkhalfa a réussi à se forger, au fil des mois, un profil de financier très branché, ayant parfaitement assimilé les nouveaux dogmes de l'économie. Il a acquis ce profil depuis deux ans, après avoir quitté la présidence de l'ABEF (Association des banques et établissements financiers). Mais auparavant, il tenait un autre discours, plus habile, suffisamment ouvert pour tenter de rester crédible dans les milieux financiers, mais pas trop radical pour s'attirer les foudres du pouvoir. Il était même devenu une sorte de porte-parole officieux du gouvernement, se chargeant de répercuter la bonne voix lorsque le gouvernement était gêné pour dire publiquement certaines choses. L'ABEF a d'ailleurs hérité de ce rôle : c'est elle qui a été mise en première ligne lorsqu'il a fallu imposer le nouveau cahier de charges aux concessionnaires. Par quel miracle une association d'établissements financiers doit-elle suppléer les ministères de l'Industrie, des Finances et du Commerce pour imposer une décision commerciale de cette nature ?

Depuis qu'il a quitté l'ABEF, M. Benkhalfa a toutefois pris ses distances avec la gestion économique du gouvernement. Il a abandonné la langue de bois gouvernementale pour adopter un discours plus adapté, plaidant pour une série de réformes qui relèvent du bon sens. Sans faire preuve d'une originalité exceptionnelle, il a proposé des mesures qui font aujourd'hui le consensus chez les économistes. Une sorte de SMIG de réformes, pour mettre fin aux distorsions les plus visibles : rapprocher le dinar de sa parité réelle, ramener le poids des transferts sociaux à un seuil plus raisonnable, moderniser les banques et le système financier, en utilisant mieux les nouvelles technologies, revoir les encouragements aux investisseurs pour privilégier les producteurs plutôt que les importateurs, et transformer les banques en levier pour booster l'économie au lieu de garder les guichets actuels.

C'est là le discours de Abdelerrahmane Benkhalfa quand il était candidat au ministère des Finances. Que sera Abderrahmane Benkhalfa nommé ministre? Ses choix devraient apparaître dans la loi de finances complémentaire. Mais sa marge est si étroite qu'il n'y a guère d'illusion à se faire. Comme Abdellatif Benachenou et Karim Djoudi, il endossera le discours officiel sur la nécessité de préserver les grands équilibres et de protéger les plus vulnérables, d'opérer de manière graduelle et de ne pas prendre des mesures qui risquent de menacer la paix sociale. En un mot comme en cent, il sera encerclé par le discours qui justifie le statu quo.

Au mieux, M. Benkhalfa sera confronté à une autre alternative. Il aura le choix entre proposer des mesures qui seraient rejetées par le président Bouteflika, ou bien engager des réformes sérieuses, ce qui risque d'être périlleux en l'absence d'un accompagnement politique, institutionnel et social adéquat. Car il ne suffit pas aujourd'hui de prendre des mesures «techniques » sans tenir compte de leur impact politique. Il faudra aussi mener le travail politique et institutionnel préalable pour amortir le choc des réformes à engager. Il suffit, par exemple, de rappeler qu'une augmentation du prix des carburants provoquerait des effets en cascade sur toute la sphère économique et sociale (transports, électricité, eau, produits agricoles, produits industriels, etc.), et d'une ampleur telle qu'elle risque de mettre en péril tout l'édifice social mis en place.

Le système politique ne possède pas l'ingénierie nécessaire pour s'engager dans une telle voie de changements, mais il a gardé l'instinct de survie qui lui indiquera clairement qu'un tel choix serait dangereux pour sa survie. M. Benkhalfa devra composer avec cette réalité pesante, ceci au cas, très improbable, où il aurait des velléités d'engager de vraies réformes économiques.