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La chute d'une idole nommée pétrole?

par M. T. Hamiani

Matière première reine, l'or noir a perdu de sa superbe valeur après la dégringolade en dessous de zéro des prix du brut américain. Un mouvement ponctuel, mais révélateur.

Nous ne laisserons jamais tomber la grande industrie pétrolière et gazière américaine. J'ai ordonné au secrétaire à l'Energie et au secrétaire au Trésor d'élaborer un plan qui mettra des fonds à disposition afin que ces entreprises et ces emplois très importants soient garantis à très long terme», a réagi Donald Trump sur Twitter, mardi, après l'effondrement des cours du WTI, référence du marché pétrolier américain. Le prix du baril reste orienté à la baisse, ce qui inquiète les investisseurs. Après les taux d'intérêt négatifs, le pétrole à prix négatif. Lundi soir, le cours du baril de brut américain WTI pour livraison en mai a dégringolé jusqu'à -37,63 dollars. Un événement inédit dans un monde déboussolé. En toile de fond, on trouve l'économie planétaire brutalement mise à l'arrêt par la pandémie. Au premier plan, un marché complètement déséquilibré par l'effondrement historique de la demande d'or noir. Dans les coulisses, de grands pays producteurs se livrant une guerre sans merci pour défendre leur pré-carré. Et dans le rôle de la mouche du coche, Mardi, le Nymex, le marché new-yorkais sur lequel s'échangent les contrats à terme de brut. L'arrivée à expiration de l'échéance du mois de mai a créé un mouvement de panique, car personne n'a aujourd'hui besoin des barils qui figurent dans ces contrats. Le centre de stockage du WTI, le dépôt de Cushing dans l'Oklahoma, est sur le point de déborder. Le pétrole brûle les doigts. Les vendeurs ne veulent pas arrêter de produire, les rares acheteurs ne sont pas pressés de s'approvisionner.

Mardi, le sauve-qui-peut a finalement poussé les prix en dessous de zéro, seul moyen de rémunérer ceux qui acceptent d'emmagasiner où ils veulent ? ou plutôt où ils peuvent ? les barils en souffrance : plus de 160 millions font actuellement des ronds dans l'eau, stockés sur des tankers dont les prix de location s'envolent. Et la dégringolade des prix du roi-pétrole fait fleurir les blagues sur Facebook. «bata chemma d vaut plus cher qu'un baril de pétrole» ; «un baril de pétrole au prix d'une baguette» ; «un baril acheté, des dollars offerts»...

Humiliation

L'or noir peut-il se relever de cette humiliation et, plus sérieusement, le marché se rétablir sans trop de dommages ? Le pétrole n'a certes pas perdu toute sa superbe, ni toute sa valeur. Le brent de mer du Nord s'échange à 20 dollars le baril (78 dollars début janvier), et l'échéance juin du contrat WTI en vaut 15. Pour le moment. Mais, si ce n'est pas la première fois qu'une crise fait plonger les cours, celle-ci est unique par son ampleur. Pratiquement du jour au lendemain, le confinement de la planète a fait s'effondrer la consommation de 25 millions de barils par jour, soit -25 %, c'est abyssal et ingérable.

«Depuis plus de quarante ans, la demande annuelle n'a reculé que deux fois, au début des années 1980 et en 2009, et pour un montant bien inférieur, commentent les spécialistes de l'or noir. Face à ce choc de demande inédit, les producteurs n'ont que partiellement réglé leurs désaccords.

La Russie et l'Arabie Saoudite qui ont mis le feu au marché le mois dernier ont du mal à enterrer la hache de guerre. A partir du 1er mai, l'Opep+ va réduire sa production pour deux mois, officiellement de 10 millions de barils/jour, en réalité de 5 millions, ce qui est tout à fait insuffisant pour équilibrer le marché. Par ailleurs, les pays de l'Opep continuent de pratiquer des prix très agressifs vers l'Asie pour y consolider leurs positions, en prévision d'une demande structurellement affaiblie par la crise climatique. A laquelle s'ajoute aujourd'hui la crise du Covid 19.

Inutile de dire que le réveil de l'économie mondiale post-déconfinement sera scruté. La vigueur de la demande au cours des prochains trimestres sera déterminante pour l'équilibre du marché. Le roi-pétrole durablement affaibli ? Beaucoup de spécialistes et industriels, n'y croient pas. «Depuis la première crise pétrolière de 1974, les pouvoirs publics et le secteur privé ont tout tenté pour le détrôner mais, imperturbable, l'or noir poursuit sa course en tête des énergies primaires, avec 35% dans l'Union européenne, disent ils dans les colonnes de plusieurs journaux. Une conséquence du prix du pétrole bas est que les mesures proposées pour «verdir» l'économie européenne vont être plus chères. La crise du coronavirus a mis encore plus en évidence le changement de paradigme mondial : les énergies fossiles ne sont pas près d'être abandonnées et le plan vert de l'UE est bien plus impayable que lorsqu'il avait été annoncé» .

Déstabilisation

Si elle ne fait pas choir le pétrole, la crise risque en revanche de déstabiliser profondément le marché pour les années qui viennent. Les unes après les autres, les «majors» annoncent une baisse de leurs investissements. Total, notamment, va réduire de plus de 3 milliards de dollars ses dépenses cette année, soit une baisse d'environ 20%. «En 2015, l'Opep avait prévenu que le simple maintien de la production de pétrole conventionnel à son niveau d'alors nécessitait 630 milliards de dollars d'investissements par an. Or depuis 2016, il manquait déjà plus d'un tiers des montants nécessaires», poursuivent cerains bureaux d'études spécialisés en énergie. Cela ne va pas s'arranger en 2020.

L'équilibre du marché post-Covid pourrait alors dépendre davantage du pétrole de schiste, qui fait figure de variable d'ajustement depuis quelques années. Mais cette fois, c'est l'Agence internationale de l'énergie (AIE) qui s'inquiète : pour compenser les lacunes de l'investissement dans le pétrole conventionnel, les producteurs ? américains ? de non-conventionnel devaient faire grimper de 10 millions de barils leur production quotidienne entre 2019 et 2025. Dans les prochains mois, ce sont plutôt les fermetures de puits et les faillites qui vont grimper puisque la chute des cours anéantit leur rentabilité.

Par la force des choses, les Etats-Unis vont aussi contribuer à l'ajustement à la baisse de la production mondiale, ce que voulaient l'Arabie saoudite et la Russie. Les grands majors américains, Exxon et Chevron, sont prêtes à racheter les champs de pétrole de schiste même fermés, qu'elles rouvriront dès que les prix repartiront à la hausse. Sans doute pas avant de très longs mois. La crise n'a sans doute pas anéanti le roi-pétrole mais elle a gravement affaibli ses sujets.

Covid19 et retombées économiques

La crise sanitaire actuelle aura de fortes retombées économiques, qui se traduiront par des chocs sur l'offre et la demande différents de ceux des crises précédentes. Des mesures ciblées et de grande envergure sont nécessaires pour soutenir l'économie tout au long de l'épidémie, en préservant les liens économiques et financiers entre travailleurs et entreprises, créanciers et emprunteurs, fournisseurs et usagers finaux, afin que l'activité puisse reprendre dès la fin de l'épidémie. L'objectif est d'empêcher qu'une crise passagère ne cause un préjudice permanent aux personnes et aux entreprises à travers des pertes d'emplois et des faillites.

Le bilan humain de l'épidémie de coronavirus COVID-19 s'alourdit à un rythme alarmant et la maladie se répand dans plus en plus de pays. Bien entendu, la priorité absolue est d'assurer la santé et la sûreté des personnes autant que possible. Les pays peuvent y contribuer en dépensant davantage pour renforcer leur système de santé, notamment en mettant à disposition des équipements de protection individuelle, des dépistages, des tests de diagnostic et des lits d'hôpitaux supplémentaires. Puisqu'il n'existe pas de vaccin contre le virus, les pays prennent des mesures pour limiter sa propagation, notamment des restrictions de voyage, des fermetures provisoires d'écoles et des mises en quarantaine. Ces mesures permettent de gagner un temps précieux afin d'éviter de submerger les systèmes de santé.

L'impact économique se fait déjà sentir dans les pays les plus touchés par l'épidémie. En Chine par exemple, l'activité dans l'industrie manufacturière et dans le secteur des services a énormément diminué en février. Si le ralentissement de l'activité manufacturière est comparable à celui observé au début de la crise financière mondiale, celui des services paraît plus prononcé cette fois-ci, ce qui témoigne de l'effet considérable de l'isolement social. L'offre et la demande mondiale de cargaisons sèches en vrac, qui comprennent notamment des matériaux de construction et des matières premières, a également chuté à un niveau comparable à celui de la phase la plus aiguë de la crise financière mondiale, preuve que les efforts de confinement sans précédent entravent l'activité économique. Une telle contraction n'avait pas été constatée lors de récentes épidémies ou après les attentats du 11 septembre. L'épidémie de coronavirus provoque des chocs tant sur l'offre que sur la demande.         La perturbation de l'activité fait baisser la production, ce qui entraîne des chocs sur l'offre. Par ailleurs, la réticence des consommateurs et des entreprises à dépenser réduit la demande. Côté offre, une diminution directe de l'offre de main-d'œuvre à été constatée, car des travailleurs sont malades, certaines personnes doivent s'occuper des enfants dont les écoles ferment et, hélas, le nombre de décès augmente.

Mais l'activité économique est encore plus pénalisée par les mesures de confinement et de quarantaine visant à freiner la propagation de la maladie, ce qui réduit l'emploi des capacités de production. En outre, les entreprises qui dépendent des chaînes d'approvisionnement pourraient se trouver incapables d'obtenir les pièces dont elles ont besoin, que ce soit sur le marché intérieur ou extérieur. Par exemple, la Chine est un fournisseur important de produits intermédiaires à l'échelle mondiale : appareils électroniques, automobiles, machines et outillage. La perturbation de l'activité en Chine a déjà un effet domino sur les entreprises en aval. Toutes ces perturbations contribuent à augmenter les charges d'exploitation et constituent un choc sur la productivité, ce qui freine l'activité économique

Côté demande, la perte de revenus, les craintes de contagion et la montée de l'incertitude inciteront les ménages à dépenser moins. Les entreprises incapables de payer les salaires pourraient licencier leurs employés. Ces répercussions peuvent être particulièrement graves sur des secteurs tels que le tourisme et l'hôtellerie, comme c'est le cas par exemple en Italie. Outre ces effets sectoriels, une détérioration de la confiance des consommateurs et des chefs d'entreprise peut inciter les entreprises à tabler sur une baisse de la demande et, par conséquent, à réduire leurs dépenses et investissements. Cela exacerberait les fermetures d'entreprise et les pertes d'emplois. Lorsque ces chocs sont synchronisés dans de nombreux pays, leurs effets pourraient être davantage amplifiés par le commerce international et les liens financiers, ce qui ralentirait l'activité mondiale et ferait baisser les prix des produits de base. Les prix du pétrole ont considérablement diminué ces dernières semaines pour avoisiner un niveau inférieur de 30 % à celui du début de l'année. Les pays tributaires du financement extérieur pourraient être confrontés à des risques d'arrêt soudain et de désordre sur les marchés, voire être obligés d'intervenir sur le marché des changes ou de prendre des mesures provisoires de contrôle des flux de capitaux .

Étant donné que les retombées économiques traduisent des chocs particulièrement aigus dans certains secteurs, les dirigeants devront prendre des mesures d'envergure et ciblées sur les plans budgétaire, monétaire et du marché financier, pour aider les ménages et les entreprises touchés.

Les ménages et les entreprises frappés par des perturbations de l'offre et une chute de la demande pourraient être ciblés et bénéficier de transferts monétaires, de subventions salariales et d'allégements d'impôts, ce qui leur permettrait, respectivement, de répondre à leurs besoins et de rester à flot.