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Santé : une occasion à saisir

par Bouchikhi Nourredine*

La dernière visite du président de la République à un service hospitalier algérois en pleine épidémie de Covid19 mérite bien une halte car elle pourrait amener à faire une double lecture ; pour les plus sceptiques il s'agirait juste d'une opération de communication imposée par l'actualité ; et pour les plus optimistes il s'agirait plutôt de faire passer un message à destination du personnel hospitalier et à travers lui tout le secteur de la santé qui s'avère être en ces temps de crise épidémique une valeur sûre dans laquelle il faut désormais investir et s'investir après une longue traversée du désert sinistré qu'il est par des années d'une politique de navigation à vue dont les conséquences peu reluisantes ne sont plus un secret pour personne.

Des promesses ont été faites à l'occasion et qui font espérer enfin une réponse aux aspirations longtemps portées par la communauté médicale dont l'action la plus marquante dans son long combat qui n'a jamais cessé et qui se poursuit autrement a été sans doute la longue grève initiée par les résidents dont la lucidité, la détermination et le courage politique ayant souvent fait défaut à beaucoup de leur ainés ont pu ébranlé un régime sclérosé dans ses convictions ,en défiant ses interdictions des mois durant pendant lesquels ils n'ont cessé de revendiquer par tous les moyens pacifiques l'amélioration des conditions de formation ,de travail ainsi que l'abrogation ou la remise en cause du service civil une injustice qui leur a été consacrée exclusivement.

Mais la seule réplique qu'excellait le pouvoir en place à l'époque a été de faire la sourde oreille aux cris de détresse et le recours facile et sans ménagement à la répression de la crème de la société et dont les responsables de ce sacrilège unique dans les annales des états modernes restèrent à ce jour impunis non seulement pour leur attitude totalitaire et violente mais surtout pour les répercussions graves et destructrices de cette politique prônée pendant des années alliant mépris , indifférence et stigmatisation relayée au besoin dans leur besogne par des médias que l'ont peut qualifier sans hésitation de mercenaires prêts à se rallier au diable pour plaire au prince du moment au détriment de l'intérêt général et de l'avenir de la nation ; ils ont alimenté sans cesse des mois une campagne sans vergogne de dénigrement contre les médecins protestataires et fait dresser une opinion sur le qui-vive incapable de résister à un véritable matraquage méthodique et continu ; mais pour être équitable et sans pour autant généraliser et en connaissance de cause ; la probité d'une minorité de titres nationaux mérite d'être saluée pour avoir donné l'occasion à d'autres voix d'exprimer leur solidarité avec les résidents et de défendre la justesse de leur cause.

Il faut bien que ces objecteurs de conscience d' hier à l'esprit étroit et à la vue courte sachent que beaucoup de ces résidents qu'ils ont longtemps méprisé et amoindri sont aujourd'hui des spécialistes accomplis qui affrontent la mort et la maladie pour venir en aide aux siens et que nul ne peut désormais se passer de leurs services comme l'illustre si bien un proverbe bien de chez nous «il ne reste dans le lit de l'oued que ses galets» partout dans le monde des nations s'entredéchirent pour garder leurs médecins et font miroiter le meilleur pour attirer d'autres ; et même leurs citoyens ils sont de la partie ; ils brillent d'initiatives pour rendre hommage à leurs sacrifices et abnégation ; alors que malheureusement bon nombre de nos spécialistes formés sur le denier public ont été de par l'entêtement débile des seigneurs du moment contrains à l'exil , las par des fausses promesses et désespérés d'obtenir un jour au minimum la satisfaction professionnelle qui de loin est la meilleure récompense qui puisse attacher une personne à son métier ; ils sont allés faire le bonheur des hôpitaux français surtout et du Moyen Orient qui par un « heureux » hasard ont réalisé une belle OPA en recrutant juste ces derniers mois des dizaines de spécialistes et notamment des anesthésistes réanimateurs dont la contribution dans notre contexte d'épidémie aurait été salvatrice.

Et pour la leçon ; les systèmes de santé des pays qui nous semblait être un exemple parfait tel que le système français tête de liste dans le top des préférences des nantis et privilégiés parmi nos concitoyens pour aller se faire soigner où se faire «check lister» a montré ses limites face à l'ampleur et à la gravité de l'épidémie du Coronavirus à tel point que les responsables pris au dépourvu n'ont pas hésité à faire leur mea culpa et déclaré leur repentance pour avoir initié ou cautionné une politique qui a voulu réduire la santé à une logique mercantile de l'offre et de la demande en procédant à des coupures drastiques dans les budgets alloués pénalisant les établissements publiques, à la fermeture de structures jugées «non rentables» , à l'application sans ménagement du numerus clausus, au blocage de recrutement du personnel, au plafonnement des salaires , à la multiplication des tâches administratives au détriment de celles des soins ; ils sont restés jusque là impassibles dans leurs certitudes face aux appels désespérés et révoltés des concernés ; tous les gouvernements qu'ils soient de droite ou de gauche ont poursuivi implacablement leur feuille de route ; la catastrophe était prévisible ; l'épidémie n'a fait que précipiter l'échéance ,pour qu'enfin vienne le temps des promesses et engagements à revoir de fond en comble cette politique sans issue.

Ce constat nous permet d'avoir une matière à comparaison où déjà en temps « normal » notre santé gémissait durablement et pour la calmer en lui administrait des solutions de fortune les unes plus amères que les autres à choisir entre l'indifférence et la répression tout azimut de toute voix qui dénonçait le marasme du secteur ou mieux le populisme à l'état pur aux multiples facettes mais bien illustré par cette mémorable déclaration d'un ancien ministre de la santé qui dans un délire frôlant la fiction prenait les concitoyens pour des attardés en affirmant sans aucune gêne que la médecine en Algérie était nettement plus développée que celle de pays européens et que nos hôpitaux étaient de loin mieux équipés alors que la réalité et les faits contredisaient ses affabulations car au moindre souci de santé nos responsables n'hésitait pas à donner le mauvais exemple pour se précipiter à traverser l'autre côté de la méditerranée pour aller se faire soigner aux frais des contribuables ; alors que la vérité crue qu'ils s'efforçaient maladroitement de dissimuler est qu'ils se désintéressaient totalement de part leurs actes et leurs choix décisionnels du sort de la médecine en Algérie assurés qu' ils étaient d'avoir peu de chances de se voir un jour admettre dans un hôpital du bled ; une donnée qui a certainement lourdement pesé sur le développement de la médicine de qualité et qu'un professeur bien de chez nous à pu résumer par une simple phrase au sens acerbe : « la seule condition pour faire développer la médecine en Algérie était tout simplement d'interdire aux responsables de se faire traiter à l'étranger » et quand même que cette réflexion traduit une part de vérité et sans verser dans l'extrême ou cautionner totalement l'affirmation il reste que certaines pathologies comme c'est le cas dans bon nombre de pays rendent le recours à des compétences étrangères inexistantes inévitable ; l'équité et la justice sociale auraient alors imposé que ce privilège puisse profiter à tous les algériens selon les contraintes et la gravité de leur maladie et non selon leur rang social ou poste politique .

Mais à terme l'objectif espéré est de faire en sorte de développer les compétences locales, de les encourager, les soutenir afin de minimiser le recours à l'étranger en assumant une politique entreprenante et courageuse ; les bonnes volontés existent il suffit d'ôter de leur chemin tous les obstacles pour pouvoir récolter le fruit.

Nous sommes devant une occasion inouïe pour se remettre en question et redresser la barre ; Les priorités qui semblaient il ya peu de temps encore floues dans les esprits sont devenues claires et évidentes. Établir une stratégie qui rehausse le secteur de la santé avec toutes ses composantes publiques et privées afin qu'il puisse recouvrir sa position stratégique méritée qu'aucun autre secteur ne peut le lui disputer ou rivaliser avec. En commençant tout en impliquant les premiers concernés sans aucune exclusion par l'élaboration d'une stratégie visionnaire ; ce projet ne doit pas être l'œuvre d'une personne aussi importante soit-elle mais celui de la société entière ; les responsables qui viennent et qui vont doivent s'appliquer à le mener jusqu'au bout au lieu qu'à chaque remaniement ministériel on nous accouche d'un programme qui ne survivra point à son initiateur une fois parti.

La dotation de la part du lion du budget de l'état est une autre exigence qui devrait être judicieusement consacré à la formation, au transfert du savoir faire, à l'organisation, à l'équipement, et surtout à la réhabilitation du potentiel humain le seul, vrai et unique investissement sûr et pérenne. Ces mesures pourront alors être l'ébauche pour espérer bâtir un secteur performant au diapason des connaissances où il n'ya pas de place à une médecine à deux vitesses et où chaque citoyen aurait l'occasion de se faire soigner de la meilleure façon possible et d'avoir les mêmes chances d'être pris en charge sans distinction aucune de son statut ou de son origine partout à travers le pays ; l'unique et la seule exigence suffisante est qu'il soit citoyen algérien.

Cette occasion peut et doit être une opportunité pour remettre les pendules à l?heure et sauver ainsi ce qui peut encore l'être ; allusion faite surtout à l'hémorragie en cadres de haute compétence et expérience pour lesquels d'énormes sacrifices ont été consentis pour en fin de compte les voir filer ailleurs au grand daim de la nation.

Assez de temps perdu dans des tergiversations stériles et fort coûteuses. Agissons maintenant et non demain car demain ce sera peut être définitivement trop tard.

*Dr