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Il est des noms dont l'évocation déclenche une avalanche de résurgences et
de souvenirs. Ils sont, soit témoins soit acteurs de l'histoire des hommes et
parfois les deux en même temps. Et autant leur vie d'agitateurs des
consciences, et de dérangeurs de l'ordre établi, aura été discrète autant leur
adieu au monde est accueilli avec déférence et beaucoup de révérence.
Henri Alleg, de son vrai nom Harry Salem, ce natif d'Angleterre, ce français de nationalité et cet algérien d'adoption, était de ceux là. Il est mort à Paris le mercredi 17 juillet 2013, à la l'age de 92 ans bien remplis, mais au service des autres, ses semblables humains. Ce fils d'une famille juive fuyant les pogroms de Pologne, que son père tailleur, voulait qu'il devienne pharmacien, à la vie stable et bien rangée, sera un globe-trotter qui jettera finalement l'ancre à Alger en septembre 1939. Il avait alors 18 ans. Il déposera son sac à dos à l'auberge de jeunesse de la ville blanche, qui l'adoptera. Il sera même surnommé par affection : er-rougi, par un gosse cireur de chaussures, dans les rues coloniales de la capitale. Il était né en 1921, petit de taille, il avait des yeux rieurs et curieux de tout et des taches de rousseur. Ainsi l'affectueux sobriquet allait comme un gant au portrait. Le nom de Henri Alleg rappelle d'autres illustres personnages, et suggère le cénacle des poètes à leurs façons, aujourd'hui disparus. Kateb Yacine, Maurice Audin, Abdelhamid Benzine, Henry Maillot, Frantz Fanon, Fernand Yveton, Albert Camus, et enfin toute l'histoire de la gauche progressiste de l'Algérie colonisée, avec pour canal d'expression le légendaire journal, Alger Républicain. Journal à parution souvent incertaine, pour cause de censure, considérant sa ligne éditoriale, condamnant récursivement les atrocités coloniales et le colonat, qui après avoir choisi la page blanche pour protester contre les interdictions et braver l'interdit, finit par adopter sa fameuse devise : Alger Républicain dit la vérité, rien que la vérité, mais ne peut pas dire toute la vérité. Henry Alleg en fut le directeur de rédaction de 1951 au 19 septembre 1955, date de son interdiction et celle de l'entrée en clandestinité de Alleg, qui retrouvera sa direction de 1962 jusqu'au 19 juin 1965. Traqué pour ses éditoriaux au vitriol, qui lui valurent d'être incarcéré un première fois pour délit d'opinion à l'encontre du colonat, il choisit alors d'être un clandestin, mais continuera à écrire, et sera périodiquement publié dans les colonnes du journal communiste français l'Humanité. Il sera arrêté durant la bataille d'Alger, lors d'un guet-apens, tendu le 12 juin 1957, par les parachutistes de la 10èm Division Parachutistes du sinistre général Massu, assassin de Larbi Ben M'hidi, et de tant d'autres braves, algériennes et algériens, au domicile d'un autre supplicié de l'armée colonialiste française, l'enseignant de mathématiques à l'université d'Alger, Maurice Audin, arrêté lui, la veille, le 11 juin 1957. Audin sera torturé à mort par les paras, et son corps ne sera jamais retrouvé. Alleg subira toutes les formes de torture, et les plus diaboliques aussi, allant du supplice de la gégène, aux brûlures par torches de papier, en passant par l'épreuve de l'étouffement par l'eau et la pendaison par les pieds. De cette épreuve il tirera son œuvre essentielle : la Question. C'est le livre aventure, où Henry Alleg met à nu les pratiques des bourreaux et tortionnaires officiers de l'armée française, formés dans les grandes écoles militaires qui leur enseignent, dit-on, le respect du à l'ennemi,et les valeurs de l'honneur dans le comportement. Aventure puisque il fut écrit à la prison civile d'Alger Barberousse. Avant d'y être incarcéré, il sera torturé durant un mois par les militaires dans une villa du quartier d'El Biar, sur les hauteurs d'Alger, et durant un autre mois au camp de Lodi- Draa Essamar- à Médéa. Il l'écrira sur de petits morceaux de papier, d'une écriture si menue pour en dire long, pour confondre beaucoup de ces vertueux officiers et débusquer leurs monstrueuses et immondes méthodes. Il fera sortir ces bouts de papier par l'entremise de son avocat, Léo Matarasso, qui en réalité, sera celui qui lui suggérera de le composer. A ce propos Henry Allèg dit que son avocat l'avait encouragé à le faire en lui disant : «Fais ce que les autres, le plus souvent analphabètes, ne peuvent faire». En fait, quand Alleg évoqua les difficultés qu'il allait avoir pour pouvoir écrire dans une cellule étroite occupée par trois détenus, sans table ni chaise, que meublaient uniquement des paillasses posées par terre, et un trou dans le sol en guise de toilettes. Léo Matarasso lui répliqua sèchement :'' Tu te débrouilles, toi tu es journaliste, les neuf dixième des autres détenus sont analphabètes, tu es le seul à pouvoir le faire''. En clair, il lui disait, d'être le porte parole d'un peuple torturé qui ne maîtrise pas l'outil pour se défendre et dénoncer les abominables horreurs qu'il endurait en silence. Et naturellement ce sera Matarasso qui fera les démarches pour que le manuscrit soit sorti de prison, tapé à la machine par la compagne d' Henry, madame Gilberte Alleg Salem, la mostaganémoise, née Serfaty, décédée le 17 avril 2011. Le brûlot sera publié aux éditions de minuit grâce au courage de Jérome Lindon, qui en était alors le directeur. Ce livre qui fera en 1977 l'objet d'un long métrage de Laurent Heymann, sera censuré dès le mois de mars 1958, c'est à dire juste après sa parution en France le 18 février 1958. Cette interdiction n'empêchera pas les dénonciateurs de la systématisation de la torture en Algérie de le faire rééditer en Suisse. Il s'en vendra 150 000 exemplaires, et l'ami des indigènes et des damnés de la terre, aura atteint son but, que Fanon lui même formulait ainsi : ?' si nous voulons répondre à l'attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu'en Europe. Davantage, si nous voulons répondre à l'attente des Européens, il ne faut pas leur renvoyer une image, même idéale, de leur société et de leur pensée pour lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée. Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf''. Mais sûre de son droit, la justice coloniale française, dans son égarement condamnera Henry Alleg à 10 ans de prison, pour atteinte à la sûreté de l'état, avec une circonstances aggravante nommée : la Question. Le traître aux yeux de la France officielle, profitera en 1961, d'un séjour à l'hôpital de Rennes en France, pour s'évader et se rendre à Prague capitale de l'ex- Tchécoslovaquie. Il y demeurera jusqu'à la signature des accords d'Evian. Il fera ensuite, jusqu'à son décès, des allées et retours à intervalles irréguliers rythmés par les situations politiques, entre la France qu'il ne le reconnaissait plus et l'Algérie où il éprouvait du mal à s'y sentir dans son élément. De cette déchirure tue pendant plus de quarante ans, naîtront deux ouvrages. La guerre d'Algérie, en trois tomes, sous la direction de Henry Alleg, qui présentera ce travail ainsi :'' Pour notre part, nous avons tenté, au-delà des péripéties, de mettre en lumières les origines, nationales et sociales de la guerre, les raisons de sa durée et de sa violence, de l'aveuglement des uns, désespérément accrochées au mythe de l'Algérie française, de l'ardeur opiniâtre et passionnée des autres à reconquérir le droit d'être eux-mêmes. Car, ce qui, pour les français, demeure la dernière, la plus terrible et la plus traumatisante des guerres coloniales constitue, pour les algériens- en dépit des deuils, des atrocités et des destruction- un sujet de gloire et d'exaltation, le temps enfin venu des chaînes brisées. C'est pourquoi, il nous a aussi paru nécessaire de présenter les grands de l'Algérie d'hier, de son lointain et prestigieux passé si longtemps occulté ou dénaturé par l'enseignement officiel, la lente gestation du mouvement national durant l'ère coloniale, ses recherches, ses contradictions, ses progrès et ses reculs, qui sont comme un long prologue au 1èr novembre 1954''. Cette perspicace visibilité sur son pays d'adoption, Alleg la déclamait pertinemment déjà en 1981 dans la présentation du premier tome de : La Guerre d'Algérie. En 2005 Henry Alleg commettra son deuxième livre : ?'mémoire algérienne- au singulier- : souvenirs de luttes et d'espérances''. A travers lequel il revient sur toutes ses années de combats. Il fut, en effet, de toutes les luttes ouvrières en Algérie colonisée. En 1948, il alla avec d'autres militants du mouvement de la jeunesse démocratique algérienne, soutenir les mineurs de la mine de fer de l'Ouenza. Cette grève des mineurs des mines de l'Ouenza et de Boukhadra, durera 60 jours. Dans ce dernier livre, il raconte la clandestinité, les difficiles relations entre le Parti communiste algérien et le FLN, la Bataille d'Alger, les attentats, les exécutions sommaires. Mais surtout sa découverte des drames humains du quotidien dans l'Algérie profonde, où des milliers de personnes sont réduites à l'état d'animalité. Dans une interview que lui avait consacrée, le cinéaste natif de Tlemcen, Jean Pierre Lledo, à l'occasion de la sortie de son film documentaire, intitulé :''Le Rêve Algérien'', Henry Alleg, raconte la damnation de dizaines de famille algériennes cantonnées aux abords de la ville de Ain M'lila. Il dit qu'ayant vu une femme rongée par la variole, entourée de ses mioches, dont le corps était couvert de pustules et de furoncles dégoulinant de pu. Il demanda à celui qui semblait être le chef de famille, dans ce camp de la malédiction, qu'est ce qu'il pouvait faire pour un peu les aider. Alors le vieil homme lui dit s'il pouvait intervenir auprès des autorités coloniales qui les avaient parqués de ce coté ci de la fourrière, si elles pouvaient leur changer la place contre celle qu'occupaient les chevaux de l'administration, car la leur de place était trop exposée aux vents violents et au froid mordant de jour comme de nuit. Henry ne dit pas comment l'affaire s'était terminée. Il éclata en sanglots qu'il tut et comprima par pudeur, mais plus forts que sa tentative de maîtriser ses sentiments, ses yeux d'habitude espiègles et rieurs s'embrumèrent et le trahirent. La vidéo est consultable sur la toile. Cela se passait en 1944. Et comme nul n'a quitté ce monde indemne d'attaques, de provocations et autres dénigrements, fondés ou pas d'ailleurs, Henry Alleg eut aussi son lot de critiques, qu'il disait accepter naturellement. Des donneurs de leçons lui reprochaient d'utiliser le procédé des deux poids et deux mesures pour dénoncer les impérialismes, les hégémonies, le colonialisme, la torture, la terreur, la privation de liberté, la crétinisation et l'avilissement du genre humain, les camps d'internement, les oukases et les goulags, entre ce qui se passait en Algérie colonisée, et ce qui se déroulait dans les pays du bloc communiste de l'Est. Il avait toujours répondu : «on peut avoir sa part dans ce qui est négatif, sans remettre en cause le fond». Optimisme, croyant en les capacités de l'homme, pour rendre la vie à tous dignement possible, il n'avait jamais abdiqué d'être internationaliste et citoyen du monde. Aussi et en conclusion de cet humble et modeste témoignage, une reconnaissance si minime soit -elle, même à titre posthume, de son pays d'adoption, le rendrait sûrement heureux. Lui qui avait toujours su faire la part des choses, disait à 92 ans, que son parcours sur les chemins de l'humanitaire et à travers les sentiers des humanismes, demeurait, en tout état de cause, inachevé. Alors, adieu Henry, toi l'homme qui osas, et posas la Question. |
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