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Sari Ali Hikmet au « Le Quotidien d'Oran »: «À l'avenir, les musulmans seront spirituels ou ne seront plus»

par Entretien Réalisé Par Amine Bouali

Sari Ali Hikmet est docteur en médecine. Il a également effectué des études de Lettres pour répondre à une aspiration profonde. Il est actuellement maître de conférence de littérature comparée à l'université de Tlemcen. L'essentiel de sa recherche intellectuelle est axé sur le soufisme. Il a publié plusieurs ouvrages dont «Anthologie de l'émir Abdelkader, le soufi de l'écriture» (en 2011) «Anthologie du dîwân de Sidi Boumediène, poète de l'amour absolu» (en 2014) ainsi qu'une «Anthologie des quatrains de Rûmi» il y a 3 ans. Sari Ali Hikmet a bien voulu répondre aux questions du Quotidien d'Oran.

Le Quotidien d'Oran : Y aurait-il une seule ou plusieurs définitions du soufisme, Dr Sari-Ali Hikmet? Essayez de nous introduire dans le monde secret de l'ésotérisme musulman, ce chemin lumineux vers Allah?

Sari Ali Hikmet : Je dirai qu'il y a 1001 définitions du soufisme. Étymologiquement, la racine de ce terme, en langue arabe, signifie «laine» («sûf») dont était tissée la bure des soufis. Cela symbolisait la voie du renoncement au monde pour aller vers un au-delà du monde. Cependant l'ascétisme, pour les soufis, n'est pas une fin en soi mais un moyen et une étape pour arriver à la conscience du réel et de la vérité. Pour eux, le monde apparent est une métaphore d'une autre réalité.

Les non initiés pensent qu'on n'arrive à ce stade qu'après la mort physique. Pour les tenants du soufisme, on peut vivre cette expérience de l'Eveil, dans ce monde-ci, grâce à des exercices spirituels comme le jeûne ou le «dikr» (invocations de Dieu) sous la direction d'un maître. Ces différents exercices vont faire sortir le mental de la gangue des illusions comme s'il s'agissait d'une nouvelle naissance pour accéder à un autre etat de conscience. Cela se manifeste par de la joie et la libération vis-à-vis de toutes les peurs. Le soufi saisit le caractère unitaire du monde ainsi que l'illusion de l'autonomie de l'âme individuelle et de l'âme cosmique puisqu'il ya une seule âme qui émane de l'âme universelle. Mûhyidinne Ibn Arabi évoque, pour illustrer cette problématique, la figure parfaite du cercle: «Le cercle absolu est relié au point. Le point absolu n'est pas relié au cercle. Mais le point du cercle est relié au cercle».

Q.O.: Les grands mystiques musulmans sont décrits comme étant des «walis», des «saints». C'est quoi un «saint» dans la tradition musulmane?

S.A.H.: Le «wali» étymologiquement, est celui qui est «pris en charge» par Dieu. Sur le plan philosophique, cela signifie qu'il a pris conscience qu'il ne peut exister si la Providence n'avait pas orienté, par Sa volonté, le domaine du possible. On pourrait dire que tous les Musulmans n'ignorent pas cela. Seulement, il ya une différence de degré entre savoir, croire et voir ou expérimenter...Le saint est celui qui a pris conscience, dans sa vie terrestre et dans son être, que n'existe que ce que Dieu veut faire exister...Ainsi dans sa nature profonde, il échappe à la dualité et finit par ne vouloir que ce que Dieu veut. Il rentre en résonnance avec l'âme du monde puisqu'il sait que son âme individuelle n'a jamais existé et que ce que les gens appellent la vie est un rêve. Son entourage se rend compte et témoigne que ses prières sont exaucées et il parait agir sur le monde et la réalité. En fait, c'est Dieu qui est le Maître de tout. La «canonisation» en Islam est le fait de la vox-populi et non d'une quelconque institution.

Q.O.: Comment et à quelle période est né le soufisme en Afrique du Nord ? Quels y ont été ses plus célèbres représentants?

S.A.H.: On retrouve les premières traces en Tunisie avec Abu Ishaq el-Djabanyani, mort en 979, connu comme juriste malékite et ascète. Nous citerons aussi, pour ces premiers temps du soufisme au Maghreb, Muhriz Ibn Khalaf, mort en 1022, qui décrivait les soufis en ces termes: «le soufi est celui qui revêt la laine (sûf) est en état de pureté intérieure (safa) et rejette ce monde derrière son dos(qfa)». Le plus grand de ces précurseurs est un Kerouanais (natif de Kerouan) Abu Uthman el-Maghribi, mort en 983, qui est compté parmi les maîtres du soufi Sulami Abû-Abd al-Rahman, de Nischapour (en Iran).

À cette période, le soufisme était une quête individuelle et le cadre confrérique n'était pas encore constitué. Un tournant a lieu dans notre région, au douzième siècle, avec l'apparition de l'école d'Almeria et Ibn el-Arif, mort en 1141. De cette école découle la doctrine des soufis de l'Afrique du Nord, en particulier Ibn ‘Arabi (1165 /1240).

Parmi les noms illustres se détache celui de Sidi Boumediène, né le 15 novembre 1116, à Cantallina (en Andalousie) et qui repose dans sa zaouia d'el-Eubbad, à Tlemcen. Par ses maîtres, sidi Bouazza sidi Hrazem et le pôle de l'Orient, Abd al-Qadir al-Djilani, il s'affilie à l'école de Bagdad du grand Junayd. Il aura pour héritier spirituel, Abu‘l Hassan al Chadhili, par le biais de Abdesslam Ibn Machich, et plusieurs zaouïas et confréries verront le jour sous la forme que l'on connait. Il est impossible de faire une liste exhaustive des soufis d'Afrique du Nord. Nous avons déjà cité Ibn Arabi, figure universelle de la mystique. Au 19ème siècle, se détache, en Algérie, la figure de l'Emir ‘Abd al-kader, chef d'Etat et «wali». En Kabylie, près de Béjaïa, en 1871, le maître de la confrérie rahmania, Cheikh Mohammed Ameziane Benali el Haddad a guidé la résistance. Son disciple émérite, le Cheikh Ali Ibn el Hamlaoui fondera une zaouia près de Constantine où elle rayonne toujours.

La sainteté est bien sûr aussi féminine. À titre indicatif, nous citerons Lalla Maghnia et Lalla Setti dans l'ouest algérien. En Kabylie, une Cheikha de la confrérie rahmania, au 19ème siècle, mènera la résistance contre l'occupation coloniale française.

Au 20ème siècle, sont apparus dans notre pays, notamment Cheikh Benyelles (le poète de l'exil) Cheikh el Alaoui de Mostaganem qui a revivifié le soufisme, Cheikh Belkaïd sidi Mohamed qui a conservé vivant ce patrimoine spirituel et sidi Benaouda Ibn el Mamcha qui a actualisé la voie du ravissement. À Adrar, dans le sud algérien, Cheikh Mohammed Belkbir, un maître soufi de la confrérie Moussaouia Chadhûlia, avait réussi à créer, dans la première moitié du 20ème siècle, une zaouia où il avait perpétué l'enseignement originel malgré la tourmente coloniale. La transmission de cet héritage se poursuit de nos jours et se poursuivra jusqu'à la fin des temps.

Q.O.: Pourquoi certains grands maîtres du soufisme comme Ibn Arabi, El-Hallaj ou le poète soufi Ibn Khamis (Et' Tilimçani) ont été mis au pilori par les «fakihs» (les clercs orthodoxes) de leur temps?

S.A.H.: Effectivement la liste des soufis martyrs et victimes des soit-disant faqihs est longue. Vous avez cité Hallaj et le poète-soufi tlemcenien Ibn khamis et je pense à un autre pôle de la sainteté dans cette ville: el-Choudi, connu sous le nom de sidi el-Haloui el-madloum, qui signifie en langue arabe «le condamné injustement». Lui aussi, à la suite d'une cabale et d'un simulacre de procès, a été, non seulement tué mais privé de sépulture. Vous avez traduit le terme «fakihs» par «clercs orthodoxes». Pour ma part, je traduirai cela par «les jurisconsultes» qui ont confondu religion et droit. Alors que le paradigme andalou avait réalisé un équilibre entre la transmission, la raison et l'illumination des cœurs. Des jurisconsultes combattirent les tenants de la raison et du cœur. Certains, de bonne foi et d'autres, jaloux de leur pouvoir. Parmi les reproches des jurisconsultes, on citera les critiques suivantes: les soufis auraient inventé un nouveau langage pour exprimer la science des cœurs. Les clercs ne pouvaient pas saisir qu'un même discours coranique pouvait avoir des résonances différentes. Les maîtres soufis ont été en avance sur leur temps en affirmant que l'amour est le cœur vibrant des relations entre les créatures et entre les créatures et Dieu, et non le jugement ou la peur. Plus encore, Ibn Arabi affirmait, dans un poème célèbre, l'unité transcendantale des religions. Là aussi, cela était pour les clercs, de l'ordre de l'impensable. Les soufis ont mis en relief une lecture plurielle du Coran, en théorisation de l'herméneutique du «dévoilement». Les épigones des clercs ont traversé les temps et nous le remarquons chaque jour dans nos sociétés actuelles. Je dirai, pour conclure, qu'à l'avenir les Musulmans seront spirituels ou ne seront plus.