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Ramadhan 2018 : la machine à tricher va-t-elle se mettre en branle ?

par Cherif Ali

Nous voici de nouveau, par la grâce de Dieu, conviés à jeûner un mois durant, pour relever un défi spirituel censé nous éloigner de toutes les turpitudes et autres égarements du monde dans lequel nous vivons.

Les prêcheurs avérés ne manqueront évidemment pas de saisir l'opportunité pour rappeler les immenses vertus de ce mois sacré et, aussi, les inévitables gâchis qui sont commis, malheureusement, en son nom. Un exemple, et surtout un chiffre pour illustrer ce propos : les Algériens dépensent un milliard/jour pour le pain ! Le pays occupe la 4ème place au classement mondial. Cette consommation de pain, faut-il le savoir, impacte gravement sur nos importations en blé tendre (plus de 3 millions de tonnes) et en blé dur (plus de 600.000 tonnes).

Le ramadhan, fait ressortir, bon an mal an, faut-il le dire, la «frénésie des achats» qu'un expert attribue à des facteurs psychologiques incitant des jeûneurs à imiter leurs congénères de façon irréfléchie, indépendamment de leurs moyens. Beaucoup de familles algériennes s'y résignent, par manque de foi, peut-être, ou de civisme, probablement, considérant les dépenses faites pendant le ramadan comme «incompressibles».

Il s'en suit un gâchis énorme ; le jeûneur, dindon de la farce, se fait «plumer» à chaque coin de rue, alors qu'il lui suffit de prendre son destin alimentaire en mains en s'interrogeant : de quoi c'est fait ? D'où ça vient ? Ce n'est pas de la contrefaçon, au moins ? Comment cela a-t-il été produit ? Peut-on le conserver ? Les enfants y ont-ils droit ?

Si chaque fois qu'un problème alimentaire se pose, le consommateur qui doute le relève, la machine à tricher ne pourra plus tourner impunément !

Il doit prendre son destin alimentaire en main. Il ne lui suffit plus de lire l'étiquette de tel ou tel produit, encore faut-il déjà qu'il en saisisse le sens. En cas de doute, il se doit de réagir et demander des explications :

1. en grande surface, il doit requérir le responsable

2. chez l'épicier lui poser la question

3. au marché, interroger le vendeur

4. plus que ça, il ne doit surtout pas hésiter à goûter au produit dès lors que sa santé est en jeu, après autorisation du vendeur tout de même.

Nous sommes prêts à tout croire, faut-il se dire, mais nous avons besoin de savoir pourquoi nous devons le croire. Si l'on nous assure que c'est sain pour l'organisme, ne nous contentons pas d'enregistrer sans broncher ; vérifions ! C'est le seul moyen dont dispose le consommateur pour savoir ce qu'il paye. Il faut dire qu'il est plus que temps de mettre la production et la distribution devant leurs responsabilités. Et la publicité devant ses engagements.

Au besoin, dans le doute surtout, il faut boycotter ! C'est, dorénavant, un droit qu'il faut s'approprier. On ne le retirera jamais à celui qui sort son porte-monnaie pour se nourrir, et si chaque fois qu'un problème se pose le consommateur se pose la question, alors la machine à tricher ne pourra plus tourner impunément !

Il appartient donc au citoyen lambda qui consomme de ne pas trop compter sur les responsables pour améliorer son ordinaire, mais il se doit aussi, non seulement de rationnaliser ses dépenses, mais également surveiller ce qu'il mange. Et surtout d'exiger des garanties ! Chaque démarche citoyenne, et là le rôle des associations de protection des consommateurs est nécessaire, chaque interrogation pèse et remonte à la source, aussi sûr que les petits ruisseaux font les gros fleuves ! Si 1% des consommateurs le faisait à chaque fois qu'ils ont un doute, les lois du commerce seraient bouleversées et jamais de la «viande d'âne» n'aurait pu être vendue par des bouchers criminels et partant se retrouver dans nos assiettes !

Usons donc du moindre pouvoir dont nous disposons et posons la question. C'est le silence qui mène les agneaux à l'abattoir !

On n'interpelle pas le président de la République en tête-à-tête, ni un député au coin d'une rue, ou très rarement, mais l'on peut parler au marchand et à son épicier les yeux dans les yeux. Et de telles résolutions sont à prendre pendant ce ramadan où la machine à tricher fonctionne à plein tube !

Certes, les pouvoirs publics sont les garants de la réglementation du commerce et de la législation alimentaire, mais les administrations censées les contrôler sont dépecées ou désabusées, en tous les cas, peu dotées en moyens pour mener correctement leurs missions. Et les 9000 contrôleurs (assermentés ?) ne pourront pas faire grand-chose dans le pays où la triche a été élevée au rang de sport national !

La preuve, la contrefaçon prend des proportions dramatiques en Algérie : les chauffages de gaz naturel contrefaits font plus de 100 morts/an dans notre pays ! Les pouvoirs publics conscients du danger, sollicitent l'aide des consommateurs mais s'avouent impuissants face aux barons de l'informel et de la surfacturation. Le danger nous vient des frontières disent-ils, manière pour eux de botter en touche !

Un ministre de la Pêche qui n'est plus en fonction est parti «guerroyer» contre les pilleurs de corail sans dire un mot sur la rareté et aussi la cherté du poisson qui, décidément, ne figurera pas au menu des Algériens ce ramadhan !

Le nouveau ministre du Commerce qui se tracasse pour assurer aux Algériens un menu de ramadhan à bas prix, s'est voulu rassurant à l'occasion de visite au marché de gros des fruits et légumes des Eucalyptus (Alger). Il a indiqué que « les producteurs s'étaient engagés à céder leurs marchandises à des prix raisonnables ». Mais après son départ, les producteurs ont « réajusté » les prix qu'ils avaient affichés précédemment comme dans une mise en scène.

A croire que la machine à tricher s'est mise en branle juste pour narguer ce «candide» représentant officiel du gouvernement !

En attendant, il faut approvisionner la population en denrées alimentaires et en quantités et surtout contenir la courbe de l'inflation qui, force est de l'admettre ou pour le moins de le supposer, repartira à la hausse avec les incontournables pratiques spéculatives qui accompagnent le ramadhan. A moins de surveiller de très près la mercuriale, ou de prendre en compte «la proposition consistant à autoriser les agriculteurs à ouvrir des points de vente, à l'occasion de ce mois, pour écouler directement leur production» pour lutter contre la hausse des prix.

On parle de 150 marchés de proximité et d'un escadron de contrôleurs ! On feint d'ignorer la loi naturelle du marché, celle de l'offre et de la demande et aussi la loi qui libère les prix des produits non subventionnés qui sont fixés en dehors de toute intervention des pouvoirs publics. Comme les ministres qui l'ont précédé, Said Djellab sait que le ramadhan ne sera pas, une fois encore, « le mois de la retenue » et que les spéculateurs qui sont aux manettes de la machine à tricher ne vont pas se priver d'imposer leur diktat en l'absence de l'obligation de la « traçabilité » de leurs produits ou de la « facturation » ou plus encore de régler par « chèque » leurs transactions !

Selon un chroniqueur, le gouvernement a pourtant d'autres choix pour alléger le budget alimentaire des ménages pendant et après le ramadhan :

• augmenter la disponibilité des produits correspondants à la demande

• augmenter les revenus des ménages !

Il pourrait aussi autoriser l'ouverture des «marchés de solidarité» où non seulement les consommateurs aux petites bourses y trouveront leur compte, mais aussi les «acquéreurs» de camionnettes «DFSK» pourraient s'y employer et dans le même temps rembourser leurs crédits ! Et au gouvernement de reconquérir la confiance de tous ces jeunes, en ces temps où la fracture sociale va croissant !

Parler de fracture sociale, c'est aussi évoquer tous ces pauvres qui vont se bousculer aux portes des APC pour quêter une quelconque aide. Cette année-là, il a été décidé de leur donner un couffin de «victuailles» (parfois périmés) dont la liste a été faite sans leur avis. Cette triche ne manquera pas de heurter, encore une fois, la dignité de ces personnes !

On ne peut pas parler de ramadhan sans dire un mot des inévitables «fataras» ou comme on les appelle, communément, les «mangeurs» du ramadan. A coup sûr, ils ne vont pas manquer de se manifester et l'ire de «l'establishment» religieux sera en rapport ; et dans la foulée, ne manqueront certainement pas de s'exprimer :

1. Le président de l'Association des Oulémas musulmans, qui parlera de provocation et demandera à l'Etat d'intervenir pour éviter la «fitna» et protéger les jeûneurs.

2. Le président du Haut Conseil Islamique qui, lancera du haut de sa tribune «un appel pour faire respecter la constitution qui fait de l'islam la religion de l'Etat».

3. Les quotidiens arabophones et à leur tête «Echourouk», après avoir «pilonné», sans relâche, Nouria Benghebrit, feront de ces actes isolés leurs choux gras ; ils ne manqueront pas d'évoquer les dispositions de l'article 144 bis 2 du code pénal qui punit de 3 à 5 ans de prison et d'une amende de 50.000 à 100.000 dinars quiconque commet un tel délit.

En face, «les non jeûneurs», provocateurs à souhait, iront jusqu'à évoquer «leur liberté de conscience», et pousseront même le «bouchon» en appelant au rassemblement de leurs «ouailles», ce qui va encore exacerber la tension !

Et comme l'an passé, Mohamed Aissa, le ministre des Affaires religieuses et des Waqfs, sera forcé de jouer une fois encore, l'apaisement tout en qualifiant les actes des non jeûneurs de «provocation». Son ambition ? Remplacer l'imam, en préretraite, par un jeune trentenaire, docteur en sciences théologiques, plein d'alacrité, maniant sans peine la tablette électronique et débattant avec ses pairs par visio-conférence.

Un sacré défi, tout de même, du même niveau que celui qui attend les consommateurs qui doivent, en ce premier jour de jeûne s'approprier cette résolution : empêcher la machine à tricher de tourner impunément !