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L'Aïdépendance

par Kebdi Rabah

Interpellé par certains faits, il est permis de se poser la question de savoir si le hasard du calendrier qui les sous-tend n'est pas là pour offrir, à l'observateur attentif, l'opportunité de s'interroger sur le sens caché de certaines confluences évènementielles.

C'est en tous cas à ce jeu que l'on peut se laisser entraîner, en cette année 2016, suite à l'heureuse intersection entre les calendriers lunaire et solaire, laquelle intersection nous a gratifiés, à une journée près, de la concomitance entre deux évènements traditionnellement festifs, autant au titre de la communauté nationale que pour celui de la communauté religieuse : fête de l'indépendance pour le premier cas et Aïd el-Fitr pour le second. Soit deux évènements majeurs en «Un», qui auraient dû normalement donner lieu à une grandiose effervescence jubilatoire tant les deux communautés se confondent, d'autant que ce même calendrier nous a aussi offert en accompagnement un «pont» si majestueux qu'il a fallu cinq jours pour l'enjamber. Hélas ! force est de constater que si la providence nous a donné l'occasion et les moyens d'amalgamer, pour une fois, dans le même élan patriotique, deux évènements, l'un politique l'autre religieux, nous avons été loin d'avoir saisi le sens et la nécessité de leur symbiose et avons délibérément sacrifié la portée historique de l'un pour nous contenter que de la tradition folklorique de l'autre.

Si le traditionnel cérémonial de l'Aïd a été plus ou moins respecté, y compris par les hypocrites, il en a été autrement du « 5 Juillet » dont la commémoration a été limitée au dépôt, par les officiels, sans tambours ni trompettes, de quelques gerbes de fleurs aux pieds de stèles aussi froides qu'indifférentes. Point de défilés, de feux d'artifices, de drapeaux aux balcons… Le peuple et ceux qui le gouvernent avaient d'autres préoccupations. L'œil rivé sur la commission du croissant lunaire, ils ne pouvaient voir celui qui orne l'emblème national. Dans une telle expectative, se permettre de substituer à l'incantation d'une nuit de Doute la jubilation d'une journée de commémoration de l'indépendance est un non-sens. Le jeûne n'étant pas spécialement propice aux jeux de la mémoire, il serait même inconvenant d'exiger que l'on se rappelât d'un évènement aussi «dérisoire» que celui de l'indépendance. Indépendance de qui de quoi ? Mieux vaut circuler, il n'y a rien à voir ! Il ne serait d'ailleurs pas inintéressant de mener une enquête statistique pour recenser, sur les millions de messages émis pour se souhaiter le bon aïd, combien ont fait référence, aussi, à la fête nationale. A force de décréter un huis-clos sur l'acte fondateur de la République, le pouvoir a fini par installer une amnésie générale qui semble emporter avec elle jusqu'à l'idée même de nation puisqu'elle ne constitue pas, selon un récent sondage, la préoccupation première des Algériens. Au vide ainsi laissé par la nation tend à se substituer le poids d'une «Oumma» transnationale dont la préoccupation ne peut s'embarrasser de la trivialité du souvenir d'un «5 Juillet».

Qu'elle est loin la kermesse du cinq juillet 1962 ! Se peut-il qu'en cinquante-quatre années, la mémoire se soit laissée corrompre à ce point qu'un jour anniversaire comme celui du recouvrement d'une indépendance, de la résurrection d'une nation, de la revanche d'un peuple sur plus de deux mille ans d'une histoire asservissante… que ce jour en soit réduit à un rôle de «figurant» de seconde zone, intermède entre deux «bousboussate», entracte entre une «makrout» et une «baklawa», ombre furtive d'une accolade au sortir de la prière du matin ? Suffit-il de se contenter de se souhaiter bonne fête de l'aïd, de rendre visite aux morts, pour se croire délié du devoir de mémoire à l'égard de centaines de milliers de martyrs ? Aussi grand soit le respect que l'on doit à la fête de l'aïd, qui constitue un repère pour la communauté musulmane, l'on ne saurait admettre qu'il couvre de son voile la grandeur incommensurable du «5 Juillet». Ceux qui surfent sur le fond dévot et généreux des Algériens pour corroder progressivement leur mémoire, dénaturer leur rapport à l'histoire, sont des lutins malfaisants dont l'objectif n'est autre que de désintégrer une nation, de ré-instaurer une autre forme d'asservissement. La disparition progressive du paysage politique et socioculturel d'un certain nombre de référents susceptibles de maintenir la cohésion nationale procède précisément de cette volonté d'éteindre la flamme de la construction de l'entité nationale pour laquelle tant d'âmes sont tombées. Les façons différenciées dont ont été vécues les dates des «5 et 6 Juillet », trahissent on ne peut mieux, la mue des Algériens et leur penchant de plus en plus manifeste pour des valeurs qui sont loin de refléter la teneur du message « novembriste ». De ce fait, l'indigence des festivités commémoratives du « 5 Juillet » n'est que le reflet fidèle de cet état d'esprit, en parfaite concordance avec la pusillanimité des pouvoirs publics à lui redonner son éclat. Mais que l'on ne s'y trompe pas, par ces temps d'hégémonies mondialisant, sans états d'âme et à tour de bras, toute dilution de l'esprit patriotique et national dans une entité chimérique n'aboutirait qu'à faire perdre au peuple ses repères historiques et s'avèrera à terme mortelle. L'histoire nous enseigne et nous rappelle chaque jour que seuls les regroupements intelligents autour d'impératifs d'ordre national sont salvateurs. Nos ennemis, eux, l'ont compris.