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Une « monnaie hélicoptère », lâchée dans les années 1930, aurait-elle évité la Grande Dépression mondiale ? Les leçons d'une crise

par Medjdoub Hamed

1. « Apprendre encore plus » les problèmes du monde qui sont indissociés les uns des autres

Dans une analyse de la réunion du G-20, tenue à Shanghai le 26 et 27 février 2016, Emmanuel Cugny de France info et RFI, reporter et animateur de magazine, écrit: « Le G20 regroupe les 19 pays les plus riches de la planète plus l'Union européenne. On imagine le nombre de délégations qui ont fait le déplacement… tout ça pour ça ! Alors que la croissance mondiale peine à repartir, chacun a campé sur ses positions. Aucun consensus n'est intervenu sur les moyens de relancer la machine. Comme si les grands argentiers de la planète étaient démunis face à une situation complexe, une reprise mondiale inégale et, de fait, exposée à une recrudescence de menaces comme les incertitudes géopolitiques, la faiblesse persistante des prix du pétrole ou l'anémie de l'économie chinoise. La seule option viable à leurs yeux est de pousser les banques centrales à poursuivre leur politique monétaire « accommodante », c'est à dire faire tourner la planche à billets pour, soi-disant, faire tourner l'économie. » (1)

Cet auteur poursuit : « N'est-ce pas la solution ? Il y a deux écoles. La première selon laquelle l'économie a besoin d'être soutenue par une politique de relance monétaire. C'est ce que font aujourd'hui les banques centrales (FED aux États-Unis, BCE en Europe, etc… La BCE injecte dans l'économie européenne plus de 60 milliards d'euros chaque mois. C'est ce que l'on appelle le Quantitative Easing (QE). La seconde école présente cette « inondation monétaire comme très dangereuse car inefficiente. »

Enfin il conclut dans « Qui a raison ? » : « Si ces milliards d'euros (ou de dollars) déversés par les banques centrales permettaient de relancer l'économie de manière concrète, on ne pourrait que s'en féliciter. Or, force est de constater que cet argent ne relance en rien la machine. Il n'alimente pas l'économie réelle (le crédit) et termine sur les marchés financiers en entretenant la spéculation et donc la volatilité actuelle des places financières. Les politiques monétaires sont en train de montrer leurs limites : non seulement elles ne guérissent pas l'insuffisance de croissance, et en plus elles gavent les opérateurs financiers qui ne font que réclamer leurs doses. La monnaie créée par les banques centrales représente aujourd'hui 30% du PIB mondial. C'est explosif. Ce dernier G20 n'a fait que réclamer encore plus. Comme pompiers pyromanes, on ne fait pas mieux. »

Même note de pessimisme sur la réunion des ministres des Finances et des gouverneurs des Banques centrales du G20, du FMI et de la Banque mondiale qui s'est tenue un mois et demi plus tard, le 15 et 16 avril 2016 à Washington. Carmen Reinhart, professeure du système financier international à la Kennedy School de l'Université de Harvard, écrit : « La réunion du G-20 des ministres des Finances et gouverneurs des Banques centrales à Washington, DC la semaine dernière a conclu sur une note amère. Pas étonnant: les perspectives de croissance mondiale se sont assombries au milieu d'une variété de risques maintenant émanant des pays avancés et en développement.

Les participants à la réunion ont abordé - encore une fois - la nécessité d'une plus grande coordination des politiques, plus de relance budgétaire, et une variété de réformes structurelles. Et cette discussion est devenue plus urgente, étant donné l'opinion largement répandue que la politique monétaire ne peut pas avoir plus de munitions, et que les dévaluations compétitives feraient plus de mal que de bien. » [...] Elle termine son analyse par « Apprendre encore plus » sur des problèmes liées à l'architecture de l'Occident, et l'impact des pays émergents. (2)

Si cette auteure a raison de dire qu'il faut « apprendre encore plus » les problèmes de l'Occident et des pays émergents, mais il faut surtout apprendre les problèmes de ceux qui ne sont ni occident ni émergents et restent malgré tout indissociés du destin des grandes puissances industrielles. Sans une absorption mondiale forte, la croissance des grandes puissances industrielles ne peut qu'être anémique, les maintenant à chercher un vent de prospérité qui ne vient pas.

2. Des désaccords au plus haut sommet de la finance européenne

Evidemment, les appréciations de ces deux auteurs, pertinentes à maints égards, posent le problème de l'efficacité des politiques monétaires des Banques centrales occidentales dans la relance économiques, et par le biais des QE, celle de l'économie mondiale. La compréhension des enjeux aujourd'hui est complexe, difficile à saisir, ce qui explique pourquoi économistes et politiques donnent des visions contradictoires sur la situation économique européenne et mondiale.

Et le débat précisément concerne surtout la zone euro. Pour ne rappeler que la décision de l'ancien président de la Banque centrale d'Allemagne, Axel Weber, « de démissionner de ses fonctions le 30 avril 2011, un an avant le terme de son mandat ». Le gouvernement allemand l'avait annoncée, à l'époque, mettant officiellement fin aux chances de ce haut responsable de devenir le prochain président de la Banque centrale européenne.

Le journal, la tribune.fr, qui a couvert cet événement, affirme : « La chancelière et le ministre des Finances Wolfgang Schäuble ont pris acte de cette décision en respectant ses raisons personnelles. […]Axel Weber, 53 ans, connu pour son intransigeance vis-à-vis de l'inflation, a quitté la réunion avec la chancelière et le ministre des Finances sans faire de commentaire aux journalistes. Il était considéré comme le favori pour succéder à Jean-Claude Trichet dont le mandat s'achève en octobre. Son retrait relance la course à la présidence de la BCE et alimente les inquiétudes sur les marchés financiers concernant la capacité des régulateurs européens, divisés, à résoudre le problème de la dette souveraine de la zone euro. » (3)

Si, au plus haut sommet des États occidentaux, de telles situations arrivent, mettant fin à de brillantes carrières, c'est que rien ne va plus. Aujourd'hui encore, nous sommes en avril 2016, le débat sur les QE n'en finit pas en zone euro. Par exemple, les conservateurs allemands critiquent les mesures accommodantes de la Banque centrale européenne, désignées souvent d'« helicopter money », une métaphore qui nous vient de Milton Friedman. La monnaie hélicoptère est définie comme de la création monétaire sans achats d'actifs en contrepartie, donc ex nihilo, qui consiste au rachat des dettes souveraines et privées en faisant simplement tourner la planche à billets.

Selon les Allemands, « les taux bas ruinent les épargnants de Berlin ou Munich, tandis que les rachats de dettes publiques alimentent le laxisme budgétaire des pays du Sud, comme le Portugal et la Grèce. Le 10 avril 2016, le puissant ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, a même accusé M. Draghi, le président de la BCE d'être responsable de la montée de l'extrême droite dans son pays. » (4)

Le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, contre-attaque : « Nous obéissons à la loi, pas aux hommes politiques. » Jeudi 21 avril 2016, il a répondu aux virulentes critiques adressées à l'institution par une partie de la classe politique allemande. Si la réunion du conseil des gouverneurs n'a donné lieu qu'à des annonces techniques sur les achats de titres – le taux directeur est resté inchangé à 0 % –, l'Italien a profité de la conférence de presse pour rappeler avec fermeté l'indépendance de la banque centrale. « Nous avons pour mandat de chercher à atteindre la stabilité des prix pour toute la zone euro, pas seulement pour l'Allemagne », a-t-il martelé. »

Enfin, selon les prévisions de l'Assurance retraite allemande, plus de 25 millions d'Allemands sont menacés de toucher une retraite inférieure au seuil de pauvreté en 2030, et ce en raison du vieillissement de la population allemande, un tiers des Allemands aura plus de 65 ans. Pour parer à cette situation, le ministre fédéral allemand des Finances Schäuble propose d'allonger l'âge de départ à retraite à 70 ans. (5) Là encore, une proposition qui vient en contradiction avec les nouveaux entrants sur le marché du travail. D'autant plus que le vieillissement ne concerne pas que l'Allemagne mais l'Occident, les pays émergents et les pays en développement. Un problème mondial qui doit être réglé par une politique coordonnée à l'échelle mondiale.

Ceci nous fait dire que de forces économiques multidimensionnelles interagissent aujourd'hui. Vieillissement, politique monétaire non conventionnelle, politique de relance, etc. sont d'actualité aujourd'hui.

Les dissensions, par exemple, sur la monnaie hélicoptère ne se rencontrent qu'en zone euro, alors que, pour les autres grands pays (États-Unis, Grande-Bretagne et Japon) qui ont utilisé massivement des Quantitative easing, le problème de la monnaie parachutée du ciel n'existe pas. On peut penser que si l'unanimité sur ces politiques monétaires fait défaut, c'est probablement en raison de l'hétérogénéité des systèmes économiques des pays de la zone euro. L'Allemagne, fortement industrialisée, basant son économie sur le tout exportation, les pays du Nord d'Europe dans une certaine mesure suivent le moteur allemand, le Luxembourg classé 8ème place financière dans le monde, alors que les pays du Sud (Espagne, Portugal, Grèce…), faiblement compétitifs, distancés économiquement, n'arrivent pas à résorber leurs déficits budgétaires, ni à relancer leurs économies, d'où le besoin d'être soutenus financièrement. La France et l'Italie occupent une position intermédiaire. Une situation difficile pour l'Europe. Mais depuis l'été 2014, la chute des prix du pétrole d'environ 60 % a pris de court les pays pétroliers. Aujourd'hui, avec la crise des émergents, la Chine, les pays émergents et exportateurs de pétrole, se trouvent, aujourd'hui, « à débourser ce qu'ils ont accumulé en réserves de change », depuis que les États-Unis ont mis fin aux QE. Aujourd'hui, c'est le monde entier moins l'Amérique qui est balloté. Autant dire que le monde se dirige vers une nouvelle dépression économique mondiale. Comment alors comprendre la crise d'aujourd'hui ? Et si on remontait aux crises du XXe siècle pour mieux appréhender la crise économique rampante qui sévit, en cette deuxième décennie du XXIe siècle ?

3. Une « monnaie hélicoptère », lâchée dans les années 1930, aurait-elle évité la Grande Dépression mondiale ?

D'emblée il faut dire que les crises économiques ne surgissent pas du néant, mais viennent selon un processus économique étalé dans le temps et dans l'espace. Aussi remontons à la grande crise économique et financière d'octobre 1929 pour savoir ce qui s'est passé ? Et comment et pourquoi la crise a surgi en octobre 1929, à Wall Street ?

Il faut remonter à la fin de la Première Guerre mondiale. Les États-Unis, au sortir de la guerre, ont été la première puissance économique du monde. Ils ont supplée en équipements industriels et en produits agricoles à l'Europe, et au monde. L'Europe est sortie très affaiblie par les destructions de la guerre. Mais, au fur et à mesure qu'elle se reconstruisait, elle prenait de l'essor. Aidés en cela par le soutien américain et les richesses prélevées de leurs empires coloniaux, l'Europe, reprenant progressivement ses parts de marché qu'elle avait perdues durant la guerre, dans le monde, devenaient un concurrent sérieux pour l'Amérique. Initialement moteur pour l'économie américaine, par ses besoins en matériels et en subsistances durant sa reconstruction, elle devenait un frein après sa remise à niveau. Un processus tout compte fait naturel, l'Europe devait se reconstruire et compter de nouveau comme un grand pôle de puissance comme elle le fut dans le monde.

Il était prévisible que, dès 1927, la situation ne pouvait qu'être difficile pour l'économie américaine par les pertes de parts de marché. Cette nouvelle situation obligeait l'Amérique à se tourner vers son marché intérieur. Comme, aujourd'hui, en Chine, la croissance qui a baissé oblige la Chine à se tourner vers son marché intérieur.

Pour masquer la décélération économique, une spéculation boursière effrénée a pris, à partir de 1928, à Wall Street, une dimension insoutenable. La Banque centrale américaine (Fed), devant la hausse vertigineuse du marché des actions, en augmentant le taux d'intérêt directeur, fit dégonfler la bulle financière, le 24 octobre 1929 (Jeudi noir ou Black Thursday). Les conséquences furent terribles pour les États-Unis. Après cette crise, des dizaines de millions de travailleurs en Amérique, errant sans travail, de ville en ville, d'Etat en Etat, vivant de la soupe populaire. Des millions de tonnes d'équipements industriels et manufacturés, des millions de tonnes de céréales et autres produits agricoles que le progrès du machinisme (qui s'est fortement développé) a permis, ont été jetés à la mer ou brûlés.

Des économistes reprochèrent à la Fed d'avoir provoqué la crise et la dépression économique qui a suivi. Dans son livre « Two lucky people : Memoirs », Milton Friedman écrit : « La Fed est largement responsable de [l'ampleur de la crise de 1929]. Au lieu d'user de son pouvoir pour compenser la crise, elle réduisit d'un tiers la masse monétaire entre 1929 et 1933… Loin d'être un échec du système de libre entreprise, la crise a été un échec tragique de l'État. »

Si on s'en tient au raisonnement du prix Nobel d'économie 1976, la Fed n'aurait pas dû fermer le « robinet monétaire », et devait user de son pouvoir monétaire pour compenser la crise, comme l'a fait l'ancien président de la Fed, Ben Bernanke, lorsque la crise des « subprimes » a éclaté, en 2007. Il a procédé à des programmes non conventionnels massifs (QE 1, 2 et 3), et la nouvelle direction de la Fed a pris la suite jusqu'en septembre 2014.

La Fed donc, selon le raisonnement de Friedman, devait aussi procéder à des quantitative easing, après l'éclatement de la crise financière de 1929 pour s'opposer à la dépression. Dans son livre, «The optimum quantity of money», paru en 1969, Friedman énonce : « Supposons maintenant qu'un jour, un hélicoptère survole cette communauté et descend une somme supplémentaire de 1000 $ dans les factures du ciel, ce qui est, bien sûr, à la hâte recueilli par les membres de la communauté. Supposons encore que tout le monde est convaincu que cela est un événement unique qui ne sera jamais répété. »

Supposons, selon sa conception, que la Fed, juste après 1929, ait baissé rapidement le taux d'intérêt et lâché sur les citoyens américains de la « monnaie hélicoptère », par des programmes de quantitative easing. Cette politique monétaire non conventionnelle aurait engendré forcément une dévaluation du dollar américain-or. Les pays d'Europe seront aussi obligés de dévaluer leurs monnaies par rapport à l'or, pour ne pas perdre de compétitivité. Nous aurons alors des deux côtés de l'Atlantique de la monnaie-hélicoptère qui serait lâchée sur les citoyens européens et américains.

La crise économique certainement serait atténuée, puisque les populations européennes et étasunienne, bénéficiaires de cet argent créé à partir de rien, consommeraient et, comme le veut la loi keynésienne, de cette consommation naîtrait la richesse collective. On doit donc comprendre que ces programmes de QE boosteraient la consommation, et permettraient le déstockage des entreprises industrielles et rurales. Ce qui allègerait l'industrie occidentale des stocks, continuerait de produire, et atténuerait les destructions d'emploi.

Mais à quel prix se fera ce parachutage de monnaie hélicoptère ? Il aura provoqué des deux côtés de l'Atlantique de l'« inflation ». Une spirale inflationniste va se former et continuerait de monter, entraînant une hausse des prix-une hausse des salaires. Ce qui ruinerait les épargnants européens et américains. Les Banques centrales occidentales seraient obligées de lancer constamment des QE comme l'a fait la Fed, entre 2007 et 2014, et les autres grandes Banques centrales du monde. Aujourd'hui encore, les Banques centrales de la zone euro, de Grande-Bretagne et du Japon opèrent toujours des quantitative easing.

Si le gouvernement américain, le 31 janvier 1934, a dévalué le dollar de 20,67 dollars l'once d'or à 35 dollars, on peut penser qu'avec un lancement de QE juste après la crise de 1929, la dévaluation du dollar au niveau de 1934 serait probablement effective dès 1930. Le dollar serait encore dévalué dans les années 1931, 1932, 1933…, et à sa suite, les monnaies européennes. En 1934, l'once d'or pourrait dépasser 100 dollars.Une telle situation deviendra rapidement intenable. Les pays d'Europe qui produisent des richesses et les États-Unis aussi vont se retrouver confrontés aux limites de leur consommation. Dans les faits, les citoyens auront, grâce à la « monnaie-hélicoptère », tous des voitures, des frigidaires, des machines à laver, etc., la construction de l'habitat poussée à des sommets grâce à l'apport miraculeux de l'argent et de la consommation. Mais le système de production sera confronté inévitablement à la consommation quand elle viendra à saturation. La grande Dépression n'aura finalement été que différée.

Le reste du monde qui était colonisé et dominé, à l'époque, comptait peu dans la consommation mondiale. Ce qui est différent aujourd'hui. C'est parce que ce reste du monde compte aujourd'hui dans l'absorption mondiale que les liquidités monétaires issues des QE, lancées depuis 2007, ont, à travers le rachat de dettes souveraines et privées, pu maintenir l'Occident à flot. Ces liquidités émises ont permis de financer les déficits budgétaires et commerciaux des pays occidentaux, et ce faisant, ont circulé dans les échanges commerciaux dans le monde. En boostant la consommation occidentale, ils ont en même temps permis au reste du monde de croître. Ce reste du monde a enregistré des excédents faramineux, accumulant des réserves de change considérables.

Les processus d'aujourd'hui et celui des années 1930 ne se ressemblent pas. Ce qui explique pourquoi la « monnaie hélicoptère » dans les années 1930 n'aurait pas fonctionné. Et si l'Allemagne s'en est sortie financièrement dans les années 1930, c'est simplement que son industrie a été tirée par un formidable effort dans le complexe militaro-industriel. L'Allemagne sous le régime nazi se préparait à la guerre. Sans cette préparation à la guerre, l'Allemagne aurait vécu les mêmes contraintes économiques que les autres pays d'Europe. Quant à l'URSS, le même processus. Une URSS qui sortait d'une guerre civile, tous les moyens financiers et matériels ont été mis pour être reconstruite. Et c'est le plus grand territoire du monde (20 millions de km2), ce qui représente un effort d'industrialisation gigantesque pour l'Union soviétique. On comprend dès lors « que les mêmes causes ne produisent pas forcément les mêmes effets. » Une nécessité que la situation économique mondiale s'y prête pour que les causes à effets se reproduisent à l'identique. En réalité, ce n'est pas la « monnaie-hélicoptère » qui faisait défaut dans les années 1930, mais bien « l'insuffisance de l'absorption mondiale », rendant la Grande Dépression inévitable. Une grande partie du monde, colonisée (Afrique et Asie), manquait à l'appel.

4. Conclusion de la troisième partie

Au-delà de cette argumentation, on peut se poser à juste raison si les conclusions de Milton Friedman sur la crise de 1929 et l'« échec tragique de l'Etat américain » sont fondées. La seule réponse qui nous apparaît est que, dans toute cause, dans tout effet qui surgit, il y a une loi immuable, celle de la « Nécessité ». En effet, que l'humain le veut ou non, cela va au-dessus de ses forces, « la crise 1929 était nécessaire comme la Grande Dépression économique qui a suivi. Ces deux événements préparaient la Deuxième Guerre mondiale qui allait rebattre la carte du monde. Car, sans la crise de 1929 et la Grande Dépression, la République de Weimar n'aurait pas disparu, ni n'aurait eu 6 millions de chômeurs allemands en 1933, ni d'Hitler aux commandes de l'Allemagne. »

Mais la « Nécessité a agi comme elle a décidé. » La Deuxième Guerre mondiale comme les crises économiques qui ont précédé ont été nécessaires pour libérer plus de deux tiers de l'humanité de la sujétion et de l'ignominie. L'homme n'a pas été créé pour être esclave, ce sont les conjonctures historiques qui le rendent et encore les conjonctures historiques qui le libèrent.

Sans l'avènement du monde-hors Occident, « même la monnaie hélicoptère ne pourrait être pratiquée aujourd'hui. » Par conséquent, la monnaie trouve sa racine dans l'histoire, et rien que dans l'Histoire.

Aujourd'hui, force est de constater que le talon d'Achille de l'Occident réside essentiellement dans les débouchés pour la production de son industrie. Et ce sont ces débouchés qui sont allés commander jusqu'à délocaliser les fleurons de son industrie vers le reste du monde. Là encore, les lois immuables relèvent des forces historiques naturelles, elles-mêmes relevant de la « Nécessité ».

Si l'Occident n'exporte pas assez, son industrie s'affaiblit, stagne. Les usines ferment, les récoltes dans les champs baissent, le chômage augmente. Evidemment, la situation a changé radicalement depuis le Deuxième Conflit mondial, avec la libération de continents entiers (décolonisation de l'Afrique et de l'Asie). Mais le problème de débouchés tant pour l'Occident que pour le reste du monde demeure constant, toujours prépondérant pour la croissance économique. Ce qu'il faut à tout prix résoudre, par n'importe quels moyens pourvu que ceux-ci remédient aux problèmes économiques. Et les Quantitative easing menées aujourd'hui ont joué un grand rôle, nonobstant ceux qui déclament qu'elles ne sont pas porteuses. C'est grâce aux QE que les effets de la crise financière ont été fortement atténués. Donc, elles ont tout leur sens dans la croissance économique mondiale, même si celle-ci reste atone.

On peut même dire que les États-Unis qui ont mis fin aux QE seront obligés d'y revenir, d'une manière ou d'une autre. « La crise des années 1930 montre qu'il faut à tout prix des excédents commerciaux suffisants du moins pour ceux qui n'exportent pas de produits industriels et manufacturés, et n'ont que les matières premières et le pétrole comme richesses à l'export, pour qu'ils participent à détendre le marché mondial, en important, et donc à sauver l'emploi dans les pays industrialisés. Et ce pour un juste équilibre mondial.

Qui fait fonctionner le complexe militaro-étasunien, européen, russe et chinois, aujourd'hui ? N'est-ce pas les pays arabes et d'Afrique qui s'entredéchirent. Ils sont les plus grands consommateurs d'armes, guerroyant et faisant le jeu des grandes puissances.

Existe-t-il un conflit armé et durable en dehors des pays d'Afrique et du Moyen-Orient ? Dans de rares pays seulement (Ukraine) et encore des conflits larvés, où la mort d'hommes est dérisoire par rapport à ce qui se passe dans le monde arabe et en Afrique.

Dans un contexte hors guerre, si l'Afrique, l'Amérique du Sud, et une partie de l'Asie se retrouvent endettées vis-à-vis de l'Occident, de la Chine, ou voient leurs réserves de change fondre depuis que les États-Unis ont retourné leur politique monétaire, le monde forcément ne pourrait s'acheminer que vers plus de marasme économique, et qui touchera l'ensemble des pays du monde.

Sans mesures de relance au niveau mondial, la situation économique ne pourrait qu'être encore plus délicate, et les puissances s'installant dans l'attentisme. L'important que l'on a à dire est de tirer des leçons de la crise des années 1930. Comprendre que le destin de l'Occident et du reste du monde est lié, est commun sur le plan économique. Seule une « absorption mondiale à un niveau suffisant » pourrait tirer l'économie mondiale de la crise, et diminuer le cancer qui ronge aujourd'hui le monde, le chômage. Sans elle, ce sont les grands pays industriels qui créeront eux-mêmes l'obstacle à leur croissance et au reste du monde.

*Auteur et Chercheur indépendant en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective - www.sens-du-monde.com

Les deux premières parties de cette analyse peuvent être consultées sur les sites www.sens-du-monde.com , www.agoravox.fr , www.lequotidien-oran.com

- « L'économie mondiale, un « écosystème économique autorégulé » relevant d'un ordre transcendantal ? » Medjdoub Hamed. 10 avril 2016

- « Comment l'Occident a été sauvé d'une dépression économique du type des années 1930 ? », par Medjdoub Hamed. 23 avril 2016

Note de renvoi :

1. « Réunion du G20 à Shanghai : maigre bilan» Emmanuel Cugny, France info, le 29 février 2016 http://www.franceinfo.fr/emission/reunion-du-g20-shangai-maigre-bilan-29-02-2016-08-42

2. «The Post-Crisis Economy's Long Debt Hangover » par Carmen Reinhart, Project-Syndicate. 21 avril 2016 https://www.project-syndicate.org/commentary/debt-restructuring-needed-as-policy-option-by-carmen-reinhart-2016-04

3. « Axel Weber quitte la Bundesbank », La tribune.fr, le 11/02/2011. http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20110211trib000600660/axel-weber-quitte-la-bundesbank.html

4. « BCE : après les critiques allemandes, Mario Draghi contre-attaque », par Marie Charrel, Le Monde Economie. 22 avril 2016 http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/04/22/bce-apres-les-critiques-allemandes-mario-draghi-contre-attaque

5. « Allemagne : Wolfgang Schäuble propose la retraite à 70 ans » Par Romaric Godin. 22avril 2016 www.latribune.fr/economie/union-europeenne/allemagne-wolfgang-schauble-propose-la-retraite-a-70-ans-566291.html