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Réflexion sur l'enseignement de l'histoire avec un appendice sur la philosophie

par F. Hamitouche

Je connais un peu le système de l'enseignement en Algérie depuis l'indépendance aux années 80, pour avoir consacré un mémoire de Maîtrise dans une université parisienne.

Dans les lignes qui suivent, je ne vais pas trop m'étaler sur les conséquences de la politique de l'école suivie par les différents gouvernements mais de réfléchir sur l'enseignement de l'histoire. Tout d'abord, je tiens à affirmer à la suite de beaucoup d'observateurs que l'histoire de l'Algérie a été trop orientalisée pour en faire un versant exclusif de l'islamisme. Le point de rupture, établi par la conversion sous forme de pli sans l'autre face, est celui de la négation de l'antériorité à l'islam considérée à tort de période obscurantiste, (Jahilia). Cette rupture sans avers a définitivement condamné le passé antique de l'Algérie. La nationalisation de l'enseignement en Algérie a nettement favorisé les valeurs orientales au détriment du passé millénaire du pays. Ainsi, le regard sans détour vers l'Orient a subjugué même les plus avertis. En histoire, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est la théorie dite de Tauxier (1) qui a prédominé chez les historiens de la colonisation et ceux parmi les nationalistes qui voulaient rompre avec l'historiographie française. Du fait de l'excès de l'arabisme, les Algérianistes se sont fourvoyés dans l'eschatologie du temps de l'histoire par l'entremise de la négation de l'historicité islamique. Mené tambour battant par l'arabisation, l'endoctrinement religieux a éliminé toute réflexion censée répertorier la pertinence des questions et l'opportunité des réponses. A ce jour, il est correct de constater que mis à part les inconséquentes harangues dues à la déformation scolaire, l'école a failli à sa mission éducative. Pour beaucoup, l'école sert à former des cadres utiles à la nation. Et pourtant, la fuite des cerveaux vers l'étranger est sans commune mesure avec les faux espoirs entretenus par le discours officiel. Sur beaucoup de points, l'école algérienne souffre de son instrumentalisation idéologique et politique et ceci la handicape énormément pour donner, un tant soit peu, à l'élève le goût d'apprendre. Cette situation d'ensemble de la manipulation de l'école ne permet pas aux élèves algériens d'acquérir les connaissances nécessaires à leur formation. Si d'un certain point de vue, l'orientation technologique est favorisée par les pouvoirs publics, rien et absolument rien n'interdit de réfléchir sur la technique et de son utilité. Ainsi, le détour par l'histoire vaut le coup pour passer au crible le contenu des manuels scolaires en la matière. Vouloir, comme il est inscrit dans le «projet de réforme du système éducatif algérien», donner la priorité à l'histoire millénaire du pays revient à enseigner tout le passé antique. Certes, à ce jour, l'histoire nord-africaine est subordonnée à la périodicité étrangère -périodes punique, romaine, vandale, byzantine et arabo-musulmane, etc.-, mais j'ai l'intime conviction qu'une autre périodisation est possible en faisant varier les pôles concomitants de la domination et de la résistance. Faire tourner au profit des autochtones l'avers de la face cachée revient ipso facto à reconnaître que leur histoire est la non écrite. La remise à plat de l'histoire nord-africaine consiste à inscrire, à l'ordre du jour, un vaste programme de la réécriture de l'histoire de l'Algérie en remplaçant les mots complaisants par une terminologie appropriée qui ne ravale pas les autochtones au rang de subalternes. Cette vaste entreprise passe par l'enseignement de la préhistoire qui fournit des éléments probants de la présence continue des Amazighs en Afrique du Nord et au Sahara, sur une échelle de 20.000 ans. A l'appui de cet ancrage historico-ethnique, l'introduction des faces à faces comme aime le titrer P. Morizot (2) permet de faire varier les points de vue des historiens en donnant une égalité de traitement aux différents protagonistes pris entre les mailles de l'invariance et à la rupture historique. A ce titre, il est possible de prendre des exemples fournis par les historiographies gréco-latine et arabo-musulmane en confrontant les rôles des acteurs de l'histoire. Trois cas parmi beaucoup d'autres peuvent illustrer le face à face, il s'agit de Hierbas et d'Elissa, de Firmus et Théodose, Koceïla et Okba Ibn Nafa, pour sortir définitivement de l'éternel, Jugurtha transfiguré par le double ou multiple visage qu'est l'histoire de l'Afrique du Nord. Il reste à déterminer les modalités de la lecture des événements.

Appendice : l'enseignement de la philosophie

J'étais encore étudiant quand les milieux universitaires français se posaient la question de l'enseignement de la philosophie. A l'époque, le corps enseignant était préoccupé par le devenir de l'enseignement de la philosophie dans l'Hexagone. Et c'est Jacques Derrida, que beaucoup d'intellectuels algériens connaissent, qui a été chargé de présenter des rapports et autres textes pour la défense de la philosophie qui ont été réunis sous le titre ‘'Du droit à la philosophie, Galilée, 1990''. Il a même été recommandé d'enseigner la discipline dès la seconde pour permettre aux élèves d'acquérir des moyens de réflexion. A tout point de vue, je ne peux pas évaluer le degré de pertinence de l'enseignement de la philosophie en Algérie. Il reste que comparativement à la Tunisie et au Maroc, la discipline est subordonnée à une herméneutique qui laisse place plus à l'interprétation des textes qu'à une réflexion sur les systèmes philosophiques.

A tel point que le livre consacré à Gilles Deleuze (philosophe français, 1925-1995) comporte trop d'approximations par rapport à des études faites sur le même auteur dans les autres pays du Maghreb. Toutefois, on peut envisager un enseignement réflexif en philosophie sur la technique. Si ce n'est que ça, la philosophie recèle les outils adéquats pour permettre de réfléchir sur tous les sujets humains. A ce propos, Platon prend l'initiative dans les dialogues à démontrer à ses locuteurs, pourquoi et comment, il faut se poser la bonne question.

1- Y. Moderan, Les Maures et l'Afrique romaine, EFR, 2003.- Mythe et histoire aux derniers temps de l'Afrique antique : à propos d'un texte d'Ibn Khaldoun, revue historique, t.CCIII, 2, 2001.

2- P. Morizot, Romains et Berbères, Face à Face, Les Hespérides, éditions Errance, 2015.