Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Une «déflation en Occident nécessaire» nonobstant les souhaits des économistes et prix Nobel

par Medjdoub Hamed *



Aujourd'hui, en Europe, tout le monde crie haro sur la «déflation». Cette crainte est-elle justifiée ? Evidemment une déflation est toujours négative.

1ère partie

Elle est synonyme de baisse des prix, baisse de l'activité économique, les ménages consomment moins, les entreprises produisent moins à cause de la faible demande ce qui engendre une surproduction qui, à son tour, provoque une réduction d'effectifs voire même des fermetures d'usines, et souvent impose une diminution des salaires. Mais qu'en est-il réellement de la déflation ?

1. LA PRISE DE POSITION DES ECONOMISTES ET DES PRIX NOBEL SUR LES POLITIQUES D'AUSTERITE EN EUROPE

Dans un article (1), un professeur de finance à la Sorbonne met en garde «Le risque qui existe de voir à la fois la zone euro et les États-Unis plonger dans la déflation. Les politiques laxistes des Banques centrales peinent à combattre cette tendance, alimentant seulement la hausse des actifs financiers».

Depuis le début de 2012, l'inflation européenne glisse lentement mais sûrement en direction du territoire négatif : nous nous dirigeons vers la déflation, caractérisée par une inflation négative accompagnée d'une croissance négative. Ce terme de déflation fait peur, à juste titre. En effet, en cas d'inflation négative, le poids des dettes et des intérêts des dettes, privées ou publiques, ne sont pas grignotées chaque année par le taux d'inflation positive mais au contraire augmentent ! Le fardeau de la dette dans des pays ou le poids de la dette publique ou privée se situe entre 200 et 300% devient alors lourd, très lourd à porter.

L'économie déroule alors sa mécanique à l'envers: le poids de la dette s'alourdit, les recettes fiscales baissent, les salaires décroissent sous le poids de l'inflation négative et d'une croissance négative et une spirale d'insolvabilité de l'Etat et des entreprises se met alors en place. […]

Les politiques actuelles de relance par l'achat d'actifs dans les marchés financiers par les Banques Centrales seront alors inopérantes car le choc sera trop fort, la déflation sera difficile à contenir par les solutions habituelles. A moins que la FED cesse d'acheter de la dette de l'Etat américain et prenne des mesures encore plus osées comme acheter des actions américaines !

Cela paraît fou mais on ne voit pas comment les politiques publiques néolibérales classiques pourront sortir les pays occidentaux de la prochaine crise (à moins de changer totalement de modèle économique et de s'inspirer par exemple d'un modèle plus keynésien avec le « new deal» de Roosevelt dans les années 30).»

Beaucoup d'Européens ne croient pas à l'Europe, et encore moins à l'euro. Des économistes connus ne cessent de conseiller de sortir de la monnaie unique. Un européiste de gauche, Bernard Maris, professeur des universités à l'Institut d'études européennes de l'université Paris-VIII, membre du Conseil général de la Banque de France, a changé d'avis. Alors qu'il était pour la monnaie unique depuis 25 ans, il est aujourd'hui d'avis pour la sortie de l'euro. Dans un article (2), on y lit : Sortir de l'euro permettrait de retarder la conquête de notre marché du travail par la Chine. […] Si l'on garde l'euro, le seul moyen de ne pas crever face à la politique menée par l'Allemagne est de mener une politique de contre-offensive en vendant nos produits faits par nos petites mains, travaillant plus dur et plus longtemps pour des salaires plus faibles. A cette seule condition, on peut espérer tenir sur le radeau. Combien de temps ? Un demi-siècle environ. Après, toute la technologie sera passée aux Indiens et aux Chinois, qui deviendront nos employeurs.»

Dans un autre article (3): «Face au naufrage de l'Union européenne, deux grands adversaires de l'euro débattent d'une possible sortie de crise et en appellent à la souveraineté populaire contre le pouvoir des banques».

«L'Allemagne impose à toute la zone euro son propre modèle de politique économique, tel quel. D'où la banque centrale européenne, l'orthodoxie budgétaire, l'obsession de l'inflation, et plus généralement un modèle inédit de soumission des politiques économiques nationales à des règles constitutionnelles… renforcées par la surveillance constante des marchés financiers !»

Et combien d'économistes en Europe et aux États-Unis, y compris des prix Nobel disent la même chose. Dans un article (4), Joseph Stiglitz, professeur à l'Université de Columbia, prix Nobel en 2001, critique la politique déflationniste européenne. « L'euro n'est pas une fin en soi. Il était supposé être l'instrument d'une Europe plus prospère, avec des niveaux de vie plus élevés. En ce qui concerne la zone euro dans sa totalité, les revenus se situent aujourd'hui à 20 % en dessous de ce qu'ils auraient dû être si la tendance de la croissance prédominant lors des années précédant l'euro avait perduré. Il a été demandé aux Européens de consentir davantage de sacrifices - baisse des salaires, baisse des avantages, affaiblissement des systèmes de protection sociale -, tout cela au nom du sauvetage de l'euro. La dévaluation interne - réduisant les salaires et les prix nationaux - n'est pas un substitut à la flexibilité du taux de change. En effet, il existe une inquiétude croissante sur la déflation qui augmente l'effet de levier et le poids des niveaux de la dette qui sont déjà trop élevés. L'extrême austérité que de nombreux pays européens ont adoptée après la crise a presque été un coup de grâce. Une récession à double creux et la flambée du chômage représentent des coûts terribles à payer pour des soldes de comptes courants légèrement améliorés - qui vont mieux dans la plupart des cas, plus parce que les importations ont diminué que parce que les exportations ont augmenté. L'euro peut être sauvé, mais il faudra plus que des beaux discours affirmant un engagement envers l'Europe. Si l'Allemagne et d'autres pays ne sont pas prêts à faire ce qu'il faut - s'il n'y a pas assez de solidarité pour que les politiques fonctionnent - alors il se pourrait que l'on doive abandonner l'euro pour sauvegarder le projet européen.» D'autres prix Nobel en viennent à la même conclusion. Paul Krugman, prix Nobel en économie en 2008, lui aussi est contre les politiques d'austérité.

2. LES ARGUMENTS DES ECONOMISTES ET PRIX NOBEL POUR DES POLITIQUES ANTI-AUSTERITAIRES SONT-ILS CONVAINCANTS?

Après cette longue présentation des partisans anti-plans d'austérité et anti-euro, il est nécessaire de se faire une idée du sens des monnaies dominantes dans le monde dont les deux premières sont le dollar et l'euro qui pèsent respectivement pour environ 63% et 24%, soit près 87% dans le monde. Viennent ensuite la livre sterling et le yen qui pèsent environ pour 7% dans le monde. Enfin le yuan chinois pèse pour environ 1,2% dans le système monétaire international. Le reste du monde pour moins de 5%. C'est dire l'importance des monnaies américaine et de la zone euro.

Mais cette prédominance du dollar et de l'euro a malheureusement pour les États-Unis et l'Europe un talon d'Achille. En d'autres termes, il n'y a pas que des avantages mais aussi des inconvénients et de graves inconvénients qui ne peuvent en aucun cas se résoudre par des politiques contracycliques comme le préconisent beaucoup d'économistes y compris les prix Nobel, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman ou les économistes Emmanuel Todd, Jacques Sapir... Il faut même dire que si ces contradicteurs étaient à la place de Mario Draghi ou de Janet Yellen, respectivement gouverneur de la Banque centrale européenne et gouverneure de la Réserve fédérale américaine, ils auraient probablement procédé à la même politique monétaire. Aussi «rien ne vient de rien, toute politique a une cause», surtout que les enjeux qui se jouent aujourd'hui engagent l'avenir de l'Europe et des États-Unis.

Donc rien ne dit que les économistes et les prix Nobel en économie ont raison, surtout qu'ils n'opposent pas une argumentation solide susceptible de pousser les autorités monétaires américaines et européennes à agir dans le sens de leurs recommandations.

Il est important de clarifier les freins, ou plutôt les forces internes voire souterraines qui ne sont pas visibles et qui ne sont pas prises par les éminents prix Nobel Stiglitz, Krugman et le géographe français Emmanuel Todd. Si on arrive à comprendre ces freins, il serait plus facile de comprendre la crise, et éventuellement trouver les compromis pour rapprocher les positions des grandes puissances. «Ne dit-on pas qu'un problème compris est à moitié résolu.» Or, aujourd'hui le problème de la croissance ne se pose pas seulement à la zone euro, ni à l'Amérique, à la Chine, mais à l'humanité entière. Il y a donc une nécessité de comprendre les freins qui ont commencé à stopper la croissance économique de plusieurs régions du monde.

Préconiser des politiques anti-austéritaires simplement parce qu'elles dopent la croissance est très insuffisant, eu égard aux enjeux qui divisent le monde. Elles n'expliqueraient pas pourquoi les Banquiers centraux occidentaux sont réticents et prudents sur la donne monétaire. On reproche à la Banque centrale européenne de ne pas avoir fait suffisamment dans les LTRO ou dans les Quantitative Easing et que la Réserve fédérale américaine a trop fait au point que le taux de chômage aux États-Unis est tombé aujourd'hui en 2015 à 5,5%. La situation des États-Unis et de l'Europe même si elle est ressemblante reste néanmoins différente sur le plan monétaire. Ne serait-ce que sur «le statut du dollar par rapport à l'euro sur le plan mondial».

On ne peut oublier que la Réserve fédérale a commencé à réduire son QE3 qu'elle a fait passer de 85 milliards de dollars à 75 milliards de dollars en décembre 2013. Et en décélérant depuis, à raison de 10 milliards de dollars par mois, le QE3 a pris fin en octobre 2014. Aujourd'hui, elle est en train d'attendre le moment propice pour commencer à relever le taux d'intérêt directeur. Tous les marchés dans le monde (américains, européens, asiatiques…) sont tenus en haleine et craignent une hausse du taux américain. Et la Fed elle-même a des craintes sur la décision à prendre, et temporise parce qu'elle sait les conséquences qui risquent de survenir sur le plan mondial qui ne sont pas nécessairement bonnes pour l'économie américaine et encore moins pour l'économie mondiale. Et la Banque centrale européenne qui a commencé depuis le 22 janvier sa politique monétaire d'assouplissement quantitatif non conventionnel. Même dans ce «Quantitative Easing européen, la BCE crée-t-elle réellement des liquidités monétaires». Et si la création des 60 milliards d'euros par mois, dans le cadre du QE de 1100 milliards d'euros annoncé le 22 janvier 2015, et aujourd'hui en application, n'est qu'apparente ? Alors qu'en réalité, la BCE ne fait que transférer des liquidités en excédent d'un pôle à un autre pôle.

Ce qui nous fait dire que le QE européen n'est pas similaire au QE américain, il y ressemble certes mais le processus des injections monétaires est différent. Y compris d'ailleurs au Japon, ce qui conforte la déflation. Et nous aurons à le démontrer.

A suivre

* Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

Note :

1. «L'Europe et les États-Unis vont finir par entrer en déflation », par Philippe Murer, 06/11/2013. http://www.latribune.fr

2. «L'autre politique économique, ou comment échapper aux Chinois », par Bernard Maris, 29/092014. http://www.comite-valmy.org

3. «Les intellectuels vont devoir parler au peuple», la revue hebdomadaire Marianne, débat entre Frédéric Lordon et Emmanuel Todd, 26 juillet 2013. www.marianne.net

4. «Stiglitz : Une autre politique pour l'euro», par Joseph E. Stiglitz, 6 juin 2014, http://www.mediapart.fr