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Une conduite troublante de la politique d'Obama en Egypte

par Reghis Rabah *

Dans son dernier entretien accordé à Washington Post, l'homme fort de l'Egypte et aussi surprenant que cela puisse paraître s'est montré extrêmement critique à l'égard des Etats-Unis, les accusant de laxisme et de ne pas faire d'effort pour contrer les protestations des Frères musulmans et qu'ils avaient abandonné l'Egypte dans ces moments difficiles.

Pourtant, la veille et après avoir tergiverser pendant près d'un mois, allant jusqu'à décider de suspendre la livraison des armements planifiés, les Etats-Unis par la voix de leur chef de diplomatie, Jean Kerry, ont clarifié leur position. En effet, il a déclaré lors de sa visite au Pakistan que les événements en Egypte ne pouvaient être assimilé à un coup d'Etat mais les militaires ont répondu à l'appel du peuple pour rétablir la démocratie dans ce pays. Son émissaire, William Burns devait recevoir le lendemain de ces déclarations fracassantes le numéro deux de la confrérie, Khairat Al Chatter pour essayer de le convaincre en vain de rejoindre la table de négociation afin de commencer la mise en œuvre de la fameuse feuille de route. Il se trouve que sur Twitter, le porte- parole de la confrérie a annoncé que Chatter avait renvoyé Burns à Morsi, pour lui, il est toujours président. Ce même émissaire et revenu au général pour lui demander de faire de son mieux afin ramener les islamistes à la table de négociation quitte à libérer les prisonniers politiques. C'est sans doute la raison pour laquelle, AL - Sissi s'est retourné vers les salafistes pour marchander leur aide contre des portefeuilles ministériels. Toutes les initiatives étrangères que ce soit Africaines, Arabes,ou occidentales partent du fait accompli du 3 juillet même s'il s'avèrerait nécessaire de rectifier l'agenda de la feuille de route. Or sur le terrain, rien n'est entrepris pour calmer la ferveur des frères musulmans. Les « Mayadeens » semblent camper sur leur position du retour à la légitimité comme préalables et aucune alternative n'est acceptable. Et si discussion y aurait elle se fera sans le général Al – Sissi. L'annonce du procès de leurs leaders à partir du 25 août n'est pas de nature à calmer les esprits et la mission de l'émissaire américain est donc sérieusement compromise. En dépit de l'intensification de la diplomatie américaine par l'envoi de deux sénateurs et pas des moindres comme l'ancien candidat à la présidence américaine Mc.Caine, la situation semble échapper au contrôle des artifices politiques traditionnelles. Selon certaines analystes, même la confrérie n'a plus le contrôle des foules comme le pensent l'armée et ses alliés. D'abord pourquoi cette évolution de la diplomatie américaine en dents de scie? Ont-ils les moyens pour faire pression sur l'alliance islamiste afin de la ramener à la table de négociation ? Pourquoi c'est l'armée égyptienne qui le demande? Leurs agents sur place ne leur ont-ils pas transmis des données sous estimées sur la stratégie des frères musulmans? Pourtant tous les observateurs suivent que depuis l'arrivée des islamistes au pouvoir en 2012, les Etats-Unis ne cessent de s'inquiéter pour leurs alliés dans la région. Quels sont chronologiquement les faits qui étayent tout cela?

 Il faut préciser qu'historiquement et depuis l'expédition de Napoléon c'est plutôt les pays européens qui se sont passionnés pour l'Égypte pharaonique.  

On compte plus d'égyptologues européens qu'égyptiens eux même. Mais la déclaration de l'Etat d'Israël le 14 mai 1948 a quelque peu changé la donne. En effet, l'Egypte contemporaine a été délaissée aux américains, allié historique des juifs. Or les américains ont toujours et de tout temps fondé leur stratégie géopolitique en fonction des leurs intérêts et celui de leurs alliés. Rappelons pour le raisonnement qu'en 1979, le président égyptien Anouar El-Sadate et le Premier ministre israélien Menahem Begin - dont les deux pays étaient en état de guerre depuis trente ans, signent un accord de paix historique à Camp David, près de Washington. L'accord, paraphé sous l'égide des Etats-Unis, assigne à l'Egypte un rôle particulier, celui de favoriser la paix dans la région, et notamment de garantir la sécurité d'Israël. En échange, il est convenu que les Etats-Unis fourniront une aide militaire et économique à l'Egypte.

Aujourd'hui, cette aide s'élève à 1,3 milliard de dollars de soutien militaire et à 250 millions de dollars d'aide économique. Or, si les Etats-Unis reconnaissaient le coup d'Etat, ils devraient retirer cette aide, comme le prévoit la législation américaine. Ce serait casser l'accord stratégique entre les trois Etats, Egypte, Israël et les Etats-Unis. Au lendemain de la chute de Hosni Moubarak, survenue le 11 février 2011, Israël s'est interrogé sur l'avenir de son traité de paix avec l'Égypte. Une inquiétude légitime puisque l'Égypte est le plus grand pays arabe, le seul à posséder une armée efficace, et le premier signataire d'un accord de paix avec l'État hébreu. Mais le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui gouvernait l'Égypte depuis l'éviction de Moubarak, a rapidement rassuré que «le traité de paix avec Israël sera respecté».Sous l'ère Moubarak, les relations n'ont jamais été aussi chaleureuses qu'à l'époque de Sadate. On en est même venu à parler de «paix froide» entre les deux pays. Pourtant l'Égypte a toujours tenu à souligner son rôle, incontournable, d'unique médiateur arabe entre Israël et ses voisins. Le CSFA pour reproduire cette chaleureuse relation a du trouver un difficile compromis pour contenir une large hostilité populaire à ce traité de paix, et à la prise de position des Frères musulmans, qui l'ont toujours rejeté. L'Etat hébreu a signé avec l'Egypte un contrat de livraison de gaz sur quinze ans. La situation sécuritaire s'est dégradée avec l'arrivée des Islamistes au pouvoir. Le gazoduc menant vers Israël a plusieurs fois été dynamité. . Le Caire a allégé le blocus sur Gaza en ouvrant partiellement le passage de Rafah. De son côté, Israël a accusé l'Égypte de ne pas suffisamment sécuriser sa frontière avec Gaza, d'où le passage d'armes et de munitions vers le Hamas. L'Égypte s'est insurgée contre cette accusation, et un amendement au traité de paix lui a permis d'augmenter son potentiel militaire. Mais l'on est loin de l'harmonie préalable. La situation s'est encore dégradée lorsque cinq policiers égyptiens ont été tués, le 18 août 2012, par des tirs des forces israéliennes qui pourchassaient les auteurs présumés d'une triple attaque près d'Eilat, à la frontière avec l'Égypte. Le gouvernement a demandé des excuses officielles, mais Israël a uniquement exprimé des regrets. C'est la première crise diplomatique entre les deux pays depuis la chute de Moubarak. Dès ce moment, les manifestants de la place Tahrir, épicentre de la révolution, réclament le rappel de l'ambassadeur d'Égypte à Tel-Aviv et l'expulsion de l'ambassadeur israélien en poste au Caire.

Il est inutile de s'étendre sur les péripéties tragiques du 9 septembre 2012. À la fin d'une manifestation à Tahrir, nommée «la rectification du tir» et destinée à hâter l'agenda de la démocratisation, près de mille personnes se sont dirigées vers l'ambassade d'Israël. Destruction du mur érigé par le gouvernement pour protéger l'ambassade, actes de vandalisme, archives diplomatiques jetées par les fenêtres etc. Netanyahou a demandé l'aide d'Obama, qui a rappelé aux dirigeants égyptiens l'obligation de protéger les postes diplomatiques. L'armée est intervenue en force. Au matin, on comptait 1 049 blessés et 3 morts. Les commandos égyptiens ont sauvé la vie de six agents israéliens, tandis que l'ambassadeur, sa famille et ses collaborateurs étaient conduits sous bonne garde jusqu'à l'aéroport, où un avion militaire israélien les a rapatriés.

L'affaire est des plus grave. Elle aurait pu menacer le traité de paix. Mais Netanyahou a choisi la conciliation, et affirmé que «la paix est dans l'intérêt des deux pays». Il a également rendu hommage au gouvernement égyptien, qui a su éviter toute effusion de sang. Aucun Israélien n'a été blessé. Le CSFA a du sans doute prendre en considération l'hostilité populaire égyptienne et celle des Frères musulmans, il y aura quelque chose de changer entre les deux pays. Les décisions d'Ankara accentuent l'isolement d'Israël à une semaine de la demande de reconnaissance d'un État palestinien à l'ONU. Contrairement donc a ce qui est expliqué dans des modèles politiques confus et avant même que le mouvement Tamarrod (lui-même né des cendre de Kefaya qui a animé place Tahrir le 25 janvier 2011) soit crée, les Etats-Unis avaient comme détaillé plus haut assez d'arguments pour prendre en charge et sérieusement le dossier égyptien. Après une étude géostratégique, ils ont décidé de tout faire pour écarter Morsi et la confrérie qui l'oriente. Le quotidien égyptien El Watan a rapporté une conversation entre le général Al - Sissi et le président déchu à la veille de son limogeage. Lorsque le général lui annonça l'intention de l'armée de le déchoir à l'appel du peuple, Morsi lui répondit que les américains n'en voudront pas. Al Sissi lui dit sèchement que ce n'est pas leur problème mais celui du peuple égyptien. Comment peut-il parler des américains de la sorte puis tendre sa main par la suite pour leur demander de l'aide si ce n'est une comédie mise en scène en collaboration avec les américains eux même. L'endurance et la détermination des manifestants en dépit de la décapitation de leur état major les ont quelque peu fait douter ce qui explique l'évolution en dents de scie de la position des USA. L'appel du Général Al Sissi à la population de manifester pour le soutenir « dans sa lutte contre le terrorisme » devait dans son intention réelle rassurer les américains. Sinon depuis quand un leader militaire demande un mandat populaire pour s'attaquer aux actes terroristes ? Quel peuple au monde approuve le terrorisme ? Il y a réussi puisque la population lui a répondu favorablement et moins d'une semaine après, la position américaine a évolué en sa faveur. Il faut dire que les agents de la CIA sur place en Egypte et dans les lieux même des rassemblements des frères musulmans savent très bien et ils en sont convaincus que la confrérie n'a rien à voir avec les actes terroristes au Sinaï et leur armements dans les différents « Mayadeens » se limiteraient à des bâtons voire même quelques fusils de chasse qui ne devraient en aucun cas inquiéter une armée aussi rôdées que celle égyptiennes. Tout porte à croire qu'il existe une sous évaluation de la capacité de nuisance des mouvements de protestation des frères musulmans notamment pour la mise en œuvre de la feuille de route de l'armée et surtout pour la reprise économique. En effet, les rapports de la CIA ont manqué de fiabilité ces deux dernières décennies. On peut citer par exemples les actes de terrorisme comme le célèbre 11 septembre ou récemment le marathon de Boston. Sur le plan politique les américains se sont plantés en Iraq et en Afghanistan pour ne citer que ces pays.

Sur le volet économique, leur ultralibéralisme financier a débouché sur une crise dans laquelle les pays se débattent à ce jour. Ils se sont trompés sur leur propre endettement interne voire même leur perspective de croissance économique. Une mauvaise appréciation de l'endurance et de la capacité l'usure qu'imposeraient les protestataires de l'alliance islamiste serait une erreur de trop pour les américains. Elle embraserait toute la région qui se trouve déjà fortement perturbée par la guerre civil en Syrie sans compter un prétexte pour l'intensification des actes de terrorisme envers les intérêts américains. El Qaida qui a compris ce jeu, vient de lancer un avertissement aux américains les accusant d'avoir comploter contre Morsi. Les américains paniquent et procèdent à la fermeture de leurs ambassades dans 19 pays du monde. Maintenant que le terrorisme international est rentré dans ce circuit, les contestataires deviendront une cible facile pour leur recrutement par El Qaida, auquel cas il n'y aurait pas que l'Egypte qui perd. Si tel est le cas, ce que personne ne l'espère bien entendu, les ingrédients seront réuni pour que les rassemblements passent à la clandestinité et le pays évoluera vers un scénario à l'Algérienne, Seulement si l'Algérie a pu s'en sortir économiquement grâce à la rente pétrolière, l'Egypte ne le pourra pas et restera une cible facile pour sombrer dans le chaos qui arrangerait les milliardaires mais en aucun cas le peuple égyptien.

* Consultant et Economiste Pétrolier