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La musique arabo-andalouse : La légende de Ziryeb Ibn Nafi'e (789-857)

par Salim El Hassar *



La musique andalouse est un patrimoine indissociable et les spécialistes conçoivent très mal la séparation que l'on force de croire entre musique appelée « andalou » et « hawzi » étant donné que les deux s'inscrivent dans un même ordre historique.

Organiser un festival à part sur le hawzi est de notre point de vue tout simplement, un non sens car, il est le produit d'une évolution historique de la même musique basée sur les mêmes critères en rythmes et en idées mélodiques. La musique dite andalouse est composée de cette diglossie poétique, de cette coexistance des deux langages savants et populaires zajal-hawzi. Le phénomène haouzi est du à des poètes classiques tels Said al Mandassi (16ième siècle), M'barak Bouletbag, Ahmed Bentriqui (17ième)… qui, en versifiant dans les deux langues, ont montré qu'ils étaient aptes à manier l'arabe parlé et à proposer des chants qui figurent aujourd'hui et cela, dans une synthèse harmonieuse, à l'intérieur du corpus classique de la çana'a algérienne aux origines arabo-andalouses. Nombreux parmi les tenants du patrimoine évoquent avec nostalgie les sources de cette musique. Mais quelles sources? Quand on sait que cette musique n'a cessé d'évoluer du fait des apports nouveaux constants effectués à travers les âges. Séparer chacun de ces apports serait non seulement une correction grave à l'esprit de cette musique, mais aussi une mutilation aberrante. « Zajal » et « hawzi », vestiges du patrimoine classique popularisé, ce sont deux moments littéraires précieux, d'intensité populaire, marquant une évolution dans l'histoire de la langue arabe dans le Maghreb, le premier intervenant vers le 10ième siècle, le second, vers le 15ième siècle et cela, avec l'incursion de l'esprit populaire dans la poétique musicale arabe dans le Maghreb.

Cette musique n'est pas restée insensible ou étrangère à l'évolution du parlé vivant de la vieille cité, pour la rendre plus proche de la vie quotidienne, comme aussi elle devait assimiler les formes anciennes des arts existantes dans le pays. Ces mêmes artistes classiques de la çana'a vont, plus tard aussi, puiser leur inspiration dans le patrimoine rural (aroubi) ou malhoun (gherbi), phénomènes qui ont marqué dès le 19ième siècle, une renaissance musicale en Algérie.

C'est là un héritage qui n'a rien à voir aujourd'hui, aux origines de Ziryeb Abou-l-hassan Ibn Nafî (789-857), tant du côté poétique que celui musical. A cela, si l'on voit aussi, la terminologie innovante employée plus tard (M'ceddar, btaîhi, darj…) qui est autre celle citée par les historiens algériens Abdelouahid al- Wancharissi ou Ahmed al-Maqqari, pour ne désigner que les mouvements stucturant de l'intérieur, les modes.

Le mythe créé autour du génie de Ziryeb auquel on attribue les formes de composition des modes dont l'ordre successif établi (nachîd, basît, muharrikât, hazajât…) rapporté par al-Maqqari dans son ouvrage encyclopédique ‘'l'arôme du parfum‘' (Nefh al-tîb), n'a rien à voir l'état des lieux actuel de cette musique. Il est difficile de savoir d'ailleurs, si notre héritage aujourd'hui est celui décrit par l'auteur du ‘'Nefh'' ou par Abdelouahid al –Wancharissi dans son épître ‘'fi al-ouçoul oua touboû'', parlant de musique-remède, citant les modes établis (Maya, zidane, h'sin…) reconnaissant à chacun d'eux, une propriété thérapeutique. Cette autre approche ainsi que la divergence dans la nomenclature terminologique sont déroutantes. La preuve en est que le corpus des poésies, en dehors des pièces d'auteurs andalous, Ibn Hayyan, Ibn Zoumrouk, Lissan eddine Ibn Khatib, Ibn Shal al – andaloussi… a été continuellement renouvelé par des œuvres d'auteurs connus, surtout au Maghreb mitan, notamment, ceux qui ont illuminé les siècles, jusqu'au 18ième. Ce qui est sûr c'est que ce patrimoine n'est composé essentiellement de l'œuvre des poètes de l'âge d'or de la civilisation en Andalousie. L'apport poético-musical à la construction de cette musique est important en Algérie pendant l'époque zianide et post-zianide. Pour fêter la délivrance de Tlemcen, après le siège mérinide mémorable au XIVe siècle qui a duré près de huit années une poésie chantée de son auteur le roi-poète zianide Abou Hammou Moussa II est même incluse dans la çana'a, voire ‘'Ma aqrab faraj Allah'' (Que le secours de Dieu est proche).

Une grande partie du patrimoine poétique chanté est composé d'œuvres de nos poètes, du 12ième jusqu'au 18ième siècle. En dehors de Sidi Abou Madyan (1126-1197) le musicologue américain Dwight Reynolds de l'université de Californie (Santa Barbara) cite au moins une vingtaine de poètes algériens impliqués par leurs apports à ce patrimoine tel qu'il était déjà au 16ième et cela, en étudiant un manuscrit d'un musicien de Tlemcen, découvert à la bibliothèque du Vatican. Le 18ième siècle est en effet considéré comme annonçant la fin de l'aventure poétique et musicale de la musique dite « andalouse » ou çana'a, en Algérie. Du 15ième au 18ième siècle on peut citer parmi les poètes-musiciens qui furent d'un apport à cette musique: Abi Djamaa Talalissi, Ibn al-Benna, Said al-Mandassi, Ahmed Bentriqui, Al Faroui, M'barek Bouletbag, Mohamed Benmsaïb, Mohamed Bendebbah… A Tlemcen ce bastion fort de la culture andalouse longtemps inféodé aux omeyyades à l'instar aussi de Grenade et après la chute de Cordoue, l'art de la nouba a connu un succès considérable. Cette vieille cité, en dehors de Abi Djamaa Talilissi et d'Ibn al –Banna les œuvres revêtant les formes strophiques des mouwaschah des autres poètes cités considérés comme les maîtres fondateurs du haouzi sont intégrées dans la çana'a, sous le nom de ‘'haouzi matçana'a‘'.

L'esprit de cette musique démontre que c'est là un patrimoine d'auteurs et alors, nous ferons un travail utile pour la mémoire culturelle et historique de cet héritage de montrer, que, à titre d'exemples : ''Layali sourour‘' (M'ceddar maya), ''kad akbala el mawsimou el djadid‘'(Insraf Djarka) sont de Ibn Benna (15ième), ''sabahou yasbah‘' (insraf maya), ''ya laylatan dja'et bi inchirah‘' (Insiraf maya), sont du médecin né à Grenade mort à Tlemcen Abi Djamaa talalissi (15ième siècle), ‘'Ana ouchkati fi soultan'' (M'ceddar mazmoum, insraf Rasd dil), ''Ya houmyata elloum‘'(Insraf Maya, Mezmoum) sont de Said al Mandassi (16ième siècle),''Hark dhana mouhdjati'' (B'taihi raml al achiya, insraf ghrib) est de Ahmed Bentriqui (17ième siècle),''ya kalbi khalli al hal yamchi aala halou‘' (Insiraf Gharib ou inkilab raml al maya) est de Mohamed Benmsaib (18ième siècle), ‘'Koum tara darahim ellouz‘' (Insirah raml al maya ou Inquilab moual ou b'taihi raml al maya) est de Mohamed Bendebbah , ‘'al-mi'raj ‘' (insiraf raml al maya) de M'barak Bouletbag (17ième siècle)… des poésies strophiques dont l'éloquence est d'un grand style et qui sont pleins d'émotion, de finesse et de sensibilité…

Dans mon recueil sur la çana'a publié en 2011, j'ai fait allusion à ce patrimoine comme étant celui d'auteurs. Ce que je déplore c'est que les interprètes des temps modernes omettent souvent, par méconnaissance ou souvent aussi, par un certain individualisme de signaler le nom des nobles producteurs dont ils banalisent le plus souvent les œuvres, sous le label de ‘'min etthourat''. Dans cette mémoire oubliée, les jeunes amateurs de la musique andalouse sont très peu à savoir, à titre d'exemple, que, les chants ‘'kalb bat Sali'' ou ‘'mal habibi malou'' ou ‘'ouahad al- ghoziel'' ou ‘'ya kalbi khalli al hal yamchi aala halou'' sont l'œuvre du poète-musicien Mohamed Benmsaïb ou encore ‘'kad bacharet bi koudoumikoum‘', ‘'idou aliya al- wissal‘' de Sidi Abou Madyan Choaïb al-ansari al-ichbili… C'est cette ignorance qu'on a encore de notre passé et de nos beaux esprits maintenus à l'écart et exploités sans respect, par ceux-là même qui en font leur raison d'exister en tant qu'artistes ou parfois même, en tant que « maîtres », ce qui nous incite aujourd'hui à parler de la « défense » de la propriété intellectuelle de nos véritables grands maîtres-producteurs.

Que de «m'ceddar» ou «b'taïhi» ces morceaux lents, majestueux et solennels sont l'œuvre de nos poètes-musiciens. Certains d'entre eux comme Mohamed Benmsaib ou M'barek Bouletbag sont d'illustres représentants de la musique religieuse citadine dans le Maghreb. Maintenus dans l'anonymat leurs œuvres sont confinées dans les grandes bibliothèques à Rabat, au Vatican… exempts encore de recherches et de vérités nouvelles sur ce patrimoine et sur ses autres segments plus modestes de style, de composition et de rythme (berrouali). Le patrimoine appelé ‘'musique andalouse'' en Algérie, est le reflet fidèle de la géologie culturelle de notre pays et de ses sédiments stratigraphiques. Il est un leurre que de continuer à dire que c'est là un patrimoine de Ziryeb destiné initialement aux plaisirs royaux mais qui n'a cessé de se moduler et de s'enrichir en Algérie compte tenu de l'évolution des mœurs, des idées et des formes langagières ce que nous dit d'ailleurs le philosophe et musicien andalou Ibn Bajja (1085-1138), (Avempace), l'égal d'al-Farabi en Occident , auteur d'un traité sur les mélodies. Parlant de patrimoine exclusif de Ziryeb c'est feindre aussi d'ignorer que cette musique est truffée d'apports ottomans, voire certaines touchia comme ‘'sabah al arous'', ou des koursis qui sont en vérité, des emprunts à de vieilles marches turques.

Le ‘'hawzi'' est le produit de ces poètes algériens qui ont œuvré dans la même veine que leurs pairs andalous à créer des morceaux qui sont chantés dans la ‘'çana'a'' et il est cependant mal à propos, infondé et arbitraire de les dissocier de la musique dite ‘'andalouse‘'. Cette attitude nous la partageons avec l'écrivain–chroniqueur Bénali El hassar et le grand nombre de maîtres, mes amis le professeur Yahia Ghoul de Houston qui a publié en 2011, un livre très intéressant sur les rythmes en musique andalouse, Salah Boukli, Mokhtar allal, Salim Mesli, Abdelkrim Bensid et d'autres tenants qui oeuvrent dans l'ombre à la pérennité de ce patrimoine.

Pour ces motifs, je me joins à la société de l'élite pénétrée de cette passion pour l'art musical qui réclame aujourd'hui et de plus en plus, avec beaucoup d'esprit et de volonté, le retour à Tlemcen du festival dans sa projection première qui a contribué énormément à vulgariser et à promouvoir le patrimoine, à savoir :

«le festival de la musique classique algérienne».

* Enseignant-chercheur et auteur