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La Partie…

par Aissa Hireche

Il est des rêves que vous oubliez avant même votre réveil, mais il en est qui vous restent accrochés à jamais dans la pensée. Il y a deux jours, après avoir vu, sur Ennahr TV, un documentaire sur la mise à sec programmée d'une mine d'or chez nous, j'eus un de ces rêves qui perturbent et qui hantent.

La table était grande. Avant de l'installer, les quelques individus qui s'affairaient autour avaient d'abord tout balayé. Ensuite, ils avaient pris soin de creuser pour vider le sous-sol à une bonne profondeur. Certains affirment que, durant cette opération, une mine d'or aurait été spoliée, d'autres prétendent que c'était des puits de pétrole qu'on a vidés, d'autres jurent qu'ils n'ont rien laissé, absolument rien. Mais d'après certains cela est impossible car il n'y a jamais eu de pétrole ici ni, encore moins, de l'or ou quoi que ce soit. Ils en veulent pour preuve la pauvreté incroyable qui frappe les uns et la misère du quotidien de tout le monde. Les spectateurs, debout, discutaient. Ils discutaient de la mine d'or et du pétrole. Ils étaient nombreux et, ici, lorsque les spectateurs sont suffisamment nombreux, on les appelle peuple.

La table était grande. Elle avait la dimension de l'Algérie. Autour, les joueurs étaient en place. Debout, le peuple regardait en silence la partie qui s'entamait. Tous les joueurs avaient leurs cartes en main. Ils les consultaient, les posaient, les reprenaient, y regardaient de près. Ils fermaient les yeux pour réfléchir, faisaient des calculs, passaient en revue des scénarios puis reposaient les cartes. Le peuple regardait sans mot dire les joueurs. Il lui arrivait même de croire entendre quelques mots que certains joueurs murmuraient entre les dents. Au moindre geste, tous les regards se braquaient sur celui qui l'a fait… tout le monde avait peur de la triche et tout le monde avait peur du tricheur. L'horloge n'était pas encore mise en marche mais le temps semblait déjà long. Mais malgré tout, on attendait. On retenait son souffle, et on attendait !

Le premier joueur releva ses cartes. Il les regarda un instant sans trop les voir car, depuis le temps qu'il les avait, il les connaissait par cœur comme on dit. Jusque dans le moindre détail. C'est lui qui avait fait la donne. Dans sa main, il y avait quelques atouts qui pourraient sans doute servir et qu'il jugeait importants. Il se leva un peu difficilement, fit le tour de la table en silence, et revient s'asseoir. Toujours aussi difficilement. C'est l'âge, pensent les uns. C'est le travail qui tue, se disent les autres. Dans un bruit audible des articulations, il reprit les cartes, les reposa et, toujours sans rien dire, il poussa d'un geste lent, au milieu de la table, sa mise.

Le peuple, spectateur, poussa un «ouf !» de soulagement avant de se pencher pour voir par-dessus l'épaule du joueur. Sur la table, il y avait un sac. Dessus, il était écrit «promesses». Alors le peuple, en chœur, fit un long «oh !» de surprise puis se tut… Comme si un lourd voile de gêne était tombé sur la table, tout le monde se tut. On se regardait les uns les autres. Sans mot dire. Mais même sans rien se dire, les autres joueurs se comprenaient. Ils avaient compris les questions que se posaient les uns et les autres. Et même le peuple a fini par comprendre. Faut-il accepter cette mise ? Peut-on encore miser des promesses ou miser sur des promesses ? Cela fait cinquante ans que le peuple assiste à ce jeu, et, depuis tout ce temps, ce peuple ne voit défiler sur la table que des sacs de promesses, comme celui-ci exactement. Chaque fois, les organisateurs avaient dû promettre, sous la pression de quelques joueurs, l'introduction de certains changements mais, chaque fois, c'étaient des paroles en l'air. Rien de sérieux ! Les seuls changements auxquels ils avaient procédé c'était la disposition des joueurs autour de la table, la durée de jeu, la périodicité de la partie et, surtout, le partage des recettes du jeu qui, à en croire quelques indiscrétions dépend du bon vouloir et de l'humeur des organisateurs eux-mêmes. Quant à la nature et à l'importance de la mise, il n'y a rien de nouveau. On continue à venir avec des tonnes et des tonnes de promesses contenues dans des sacs de tous genres. Des sacs en toile, comme ceux dont se servait la poste, des sacs en papier généralement utilisés pour le pain et, pour les plus pressés, des sacs de poubelle noirs comme on en ramasse chaque jour dans le quotidien du peuple.

A force de voir passer des promesses, le peuple a fini par les reconnaître à l'odeur… il lui est ainsi aisé de reconnaître, sans même que soient ouverts les sacs, les promesses futiles, celles désuètes et celles insensées qui ont, toutes, comme une odeur de vent. Il reconnait aussi les promesses absurdes et celles ridicules dont l'odeur rappelle celle de l'ambition illégitime et, lorsqu'elle est un peu forte, renvoie à l'odeur du sol aride et caillouteux des Regs. Il lui arrive aussi de détecter l'odeur des promesses ahurissantes, celles sournoises et celles qui peuvent même être totalement irresponsables. Celles-là ont la puanteur des cadavres décomposés ou, dans le meilleur des cas, celles des aliments fortement détériorés.

Le gros sac avancé par le premier joueur était noir et laissait s'échapper comme une odeur de champignons pourris. Mais les spectateurs ne semblaient pas gênés par la mauvaise odeur. Ils en avaient pris l'habitude !

Les autres joueurs se demandaient s'il fallait suivre le joueur, s'il fallait abandonner la partie ou s'il fallait refuser la mise ? Ils n'eurent pas le temps de se poser les questions qu'un groupe de spectateurs se levèrent, se hissèrent sur la table, poussèrent des hurlements de joie (pas des cris de joie), dansèrent longuement du ventre, tapèrent des pieds, roulèrent sur eux-mêmes avant de se mettre à applaudir pendant trois heures sans arrêt en faisant des signes au reste du peuple pour qu'il applaudisse aussi. Certains avaient suivi, par réflexe, d'autres par calculs, d'autres s'étaient retenus par précaution et d'autres par crainte. Ils applaudissaient le premier joueur pour le courage qu'il a eu, pour la vision qui est sienne, pour avoir pensé à l'intérêt général, pour la beauté du geste, pour l'honnêteté, pour tout le bien qui existe dans le monde, pour la couleur verte de la chlorophylle, pour la chaleur du soleil, pour la hauteur du sommet de l'Everest et même pour l‘existence de l'oxygène… ils applaudissaient jusqu'à ce qu'ils ne sentirent plus leurs mains dont les grandes paumes semblaient faites justement pour les applaudissements. C'est alors que le second joueur se leva et cria-t-il dans un porte-voix dont nul ne sut la provenance «je suis la mise, hurla-t-il, je suis la mise». Tout en continuant à hurler jusqu'aux larmes (de joie) il poussait vers le milieu de la table un grand carton. «Toute ma mise !» poursuivit-il. Le peuple fit un long «oh» d'étonnement et quelqu'un parmi les spectateurs, cédant à la forte curiosité, s'en alla rapidement ouvrir le carton. Le peuple fit un autre long «oh», de surprise cette fois, car, dans le carton et pour toute mise, le second joueur avait une promesse rachitique, une parole douteuse et deux banderoles flambant neuf frappées de slogans désuets.

Peut-on jouer avec une telle mise ? Les autres joueurs se regardaient ahuris, mais ils n'avaient pas eu le temps de dire quoi que ce fut car, derrière lui qui s'était mis à danser du ventre et à applaudir, s'étaient déjà levés d'autres danseurs qui s'étaient mis, eux aussi, à hurler, à applaudir, à rouler sur eux-mêmes, puis d'autres, puis d'autres au point où le brouhaha rendit impossible d'entendre quoi que ce soit. Chaque fois qu'un des deux autres joueurs tenta de dire quelque chose, il se trouvait certains qui se levaient, dansaient, applaudissent et hurlent dans le porte-voix alors que d'autres tapent sur la table avec tout ce qui pouvait faire du bruit.

On ne s'entendait plus ! Cela dura cinq longues heures et comme on doit bien laisser les autres faire leur jeu, ne serait-ce qu'aux yeux de ceux qui regardent d'ici et, surtout, ceux qui suivent d'ailleurs, alors le calme revint, très difficilement certes mais il revint tout de même…

Le silence suivit le calme permettant ainsi aux autres joueurs de réfléchir enfin. Ils regardaient leurs cartes, se regardaient, hésitaient… A un moment, le troisième joueur se leva et, suivi du regard de tous les spectateurs, commença un lent et long tour de la table en regardant ses chaussures. Il médita longuement, se gratta l'oreille, passa en revue quelques possibilités, discuta brièvement avec un spectateur, puis regagna sa place. Au moment où il allait dire quelque chose, et comme par enchantement, tous les chahuteurs d'avant se relevèrent et se mirent à danser, à chanter, à hurler, à applaudir et à taper des pieds. Il se tut et laissa passer le vacarme qui dura trois heures… Lorsqu'il tenta de parler une seconde fois, la même chose se passa et il dut encore attendre trois autres heures. Les spectateurs regardaient. Et commençaient à trouver le temps long… Ceux d'ailleurs aussi regardaient et trouvaient la chose amusante.

Lorsque le silence revint, le troisième joueur hésita quelques temps avant de monter sur la table. Une main dans la poche et la peine au cœur, il annonça qu'il ne pouvait prendre part à une telle partie. Il trouvait qu'il y avait trop d'inconnues et trop de chahut, trop d'enjeu et trop de jeu. Il ne cachait pas qu'il avait peur de la triche et qu'il avait des preuves à ce propos. Il trouvait, par ailleurs, que l'on ne peut miser des promesses, ni sur des promesses. A ce moment précis, les cris et hurlements reprirent comme auparavant et il dut attendre qu'ils se calmèrent, c'est-à-dire une heure après, avant de reprendre son discours. Ou plutôt sa réflexion à voix haute. Ce jeu, dit-il, ressemble plus à un concours des plus gros mensonges et des plus incroyables promesses. Je ne peux participer car ce n'est plus un jeu, mais un mauvais rite, une nouvelle habitude aussi bizarre qu'inutile car les promesses, c'est comme du vent surtout lorsque rien ne nous oblige à les tenir. Je renonce. Je pars ! Il jeta les cartes, tout en prenant soin de ne pas les découvrir car c'est là une des règles vitales du jeu, puis, la mort dans l'âme, il descendit et reprit sa place sans rien dire.

Les chahuteurs se mirent alors à hurler et à danser. Pancartes et banderoles à la main, ils entreprirent de courir autour de la table en scandant des noms, en hissant des lambeaux de rêves et des restes de prétentions… Ils couraient au rythme de leurs cris. Plus haut ils criaient et plus vite ils couraient. Certains spectateurs applaudissent à leur passage, d'autres les repoussent alors que d'autres ne les voient même pas. Il s'en était même trouvé une spectatrice qui, à chacun de leurs passages, poussait des youyous stridents à percer les oreilles ! Ce n'est qu'une fois épuisés qu'ils s'arrêtèrent. Ils reprirent leurs strapontins, chacun sous le fanion qui est sien. Chacun sous la paume qui lui caressait les cheveux.

Lorsque le calme revint, on se rappela le quatrième joueur. Les spectateurs aussi d'ailleurs ! Tout le monde tourna le regard vers celui qui semblait ne rien avoir vu ni entendu de tout ce qui venait de se passer pendant quatre heures d'affilée. Il est vrai que le temps n'avait plus d'importance pour lui. Il avait trop attendu depuis le début. Cela faisait trop longtemps qu'il attendait ce moment. Un peu plus de 50 ans. Il leva le regard et fixa droit dans les yeux le troisième joueur, celui qui venait d'abandonner. Il le regarda longtemps sans rien lui dire comme s'il lui communiquait sa colère et son refus de l'abandon par la pensée. Il fallait persévérer semblait entendre l'autre, oui, persévérer car seulement de la persévérance nait la réussite. On ne change rien de l'extérieur, semblait poursuivre la voix muette, rien !

Ensuite, il se tourna vers le second, le laudateur, celui qui semblait être un spécialiste de la danse du ventre. Celui-ci baissa la tête. A ce moment, quelques spectateurs s'en allèrent derrière le quatrième joueur, ce qui signifie qu'ils le soutenaient. Ceci l'encouragea et le mit en confiance. Il prit alors ses cartes, les regarda longuement, les reposa et s'essuya le front en sueur. Il a peur, chuchota-t-on dans les rangs du premier joueur. Oui, il a peur, reprirent en chœur les soutiens du second joueur. Le peuple regarda le troisième joueur qui se sentit gêné. Et comme s'il se sentait obligé de faire une déclaration, le troisième joueur s'adressa au peuple. «Pour tout vous dire, je n'ai pas confiance. Et je n'ai pas les moyens de contrôler le jeu qui s'annonce défavorable pour moi dès le départ. J'ai préféré ne pas servir d'alibi et plutôt que d'être trainé dans la boue de la triche et des tricheurs, j'ai préféré garder intact ma dignité». le peuple ne dit mot, les autres joueurs non plus.

Le quatrième joueur, les yeux à mi ouverts, regardait la table. Maintenant que le second s'est découvert et que le troisième a refusé de suivre la mise, il ne restait plus que lui… Il posa un regard furtif sur le premier joueur, essaya de le comprendre, de lire ses pensées. Que voulait-il faire ? Quelle main avait-il ? Dans un jeu comme celui-là, le nombre des cartes maitresses est très limités. S'il en avait lui-même quelques-unes, cela signifie que l'autre ne devait pas en avoir beaucoup… «Il ne les a pas toutes en tout cas» se dit-il. Le problème maintenant c'est qu'il n'est pas facile de reconnaître le bluff et il n'est pas facile de s'apercevoir de la triche non plus. Et les deux sont maintenant possibles.

Il se leva et, regardant tantôt le peuple et tantôt le premier joueur, il commença un long discours. «On n'entre pas au jeu avec des promesses, surtout lorsqu'elles sont périmées ou qu'elles sont vaines. On a demandé à plusieurs reprises à ce qu'on apporte des changements au jeu, à la mise, aux conditions de participation… mais, chaque fois, et pour tout changement, on déplace les chaises des joueurs, on prolonge l'intervalle entre deux parties mais on continue à fermer les yeux sur la mise et sur d'autres aspects plus sérieux et plus importants. On permet encore, à qui veut, de vendre des paroles vides et, à qui le préfère, de commercer avec les promesses sans fondements. On veut faire croire que nous avons une partie sérieuse mais, en réalité, ce n'est qu'un semblant de partie. Un simulacre ! Dans ces conditions, je me dois de vous dire que je refuse la mise qui est sur la table. Quiconque veut prendre part à cette partie, doit impérativement le faire en misant quelque chose de plus concret et de plus réaliste».

Tout au long du discours, des spectateurs, séduits par les paroles, allaient se mettre derrière lui et grossir ses rangs. Une dizaine, puis une centaine, puis un milliers puis, par dizaine de milliers, ils se déplaçaient pour aller derrière lui. A un moment, il s'arrêta de parler et se laissa tomber sur la chaise. Retentit alors une sonnerie lointaine qui se rapprochait de plus en plus…

Il était six heures et l'alarme du réveil me fit sursauter. Dieu, quel rêve ! me dis-je en ne pouvant m'empêcher de penser quelques instants à ce qui devait se passer pour cette partie. Mais, ce n'était qu'un rêve et on ne s'accroche pas au rêve. On ne s'y accroche plus depuis longtemps car le rêve est banni. Jusqu'à présent du moins ! ?