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Lyes Salem : le faiseur de films tourne à Oran - El Wahrani ou «y a-t-il une vie après une guerre ?»

par Kamel Daoud



C'est presque l'histoire des «Frères Karamazov» (les trois fils spirituels de Dostoïevski) tournée en film à Oran, par Lyes Salem, sous le titre «El Wahrani». L'histoire de l'Histoire algérienne, dans les rues de la ville, ses décors, ses figurants et ses villas et ses faux problèmes.

Au bout del'impasse de l'une des ruelles du haut quartier de l'hippodrome (St-Eugène à Oran), des badauds : enfants, femmes aux fenêtres, jeunes oranais au sourire moqueur (attitude type de la nouvelle génération face au reste du monde) comme il se doit face à toute nouveauté, tous regardent comment on filme un film. La séquence est sous caméra dans une villa restée en l'état depuis des décennies, avec ses meubles, son carrelage, ses peintures. Le lieu campe le décor pour l'un des personnages clé de cette histoire : l'un des «frères Karamazov» de cette intrigue. Celui qui a vendu son âme ou ce qui en restait après l'indépendance. On s'y affère depuis le matin et depuis des jours pour le décor : quelques camions de matériels, la régie, les dizaines de techniciens, les éclairages en spots géants…etc. En «tout près de 120 employés à faire tourner, manger, loger, payer et organiser» nous dira l'un des producteurs (ils sont trois : LaithMedia, l'Agence de rayonnement culturel du ministère de la culture et Dharamsala, boite française pour faire simple) du film rencontré sur les lieux. Faire un film demande beaucoup d'argent et du savoir-faire. De l'argent pour payer les employés venus d'Alger, d'Oran ou de France. Payer aussi les tailleurs de costumes, les coiffeurs, les habilleurs, la location des déco, les paysagistes, les salaires, les billets et transports, les locations de voitures… etc. Des chiffres faramineux dont on n'a pas l'habitude au pays des sketchs-chorba et du Bledywood selon la belle trouvaille de l'universitaire Hadj Meliani.

Ensuite le savoir-faire et la prestation de service: ils existent au Maroc, en Tunisie mais pas en Algérie et encore moins à Oran. Il est difficile de trouver un maçon pour sa salle de bain en Algérie et donc encore plus de trouver un plâtrier pour la déco et les faux plans. On s'imagine la galère de la quête dans un pays qui perd ses artisans. Pour ce film, il fallait louer mais aussi peindre, repeindre, restaurer et rafistoler les décors. «Cela a couté de l'argent surtout du temps». Et au cinéma, le temps est de l'argent: location de villas et chambres d'hôtels pour loger le personnel pendant quelques mois, le staff dirigeant, abriter le matériel de quelques camions, pendant que l'on négocie avec les proprios récalcitrants des décors. A L'hippodrome au bout du quartier de St-Eugène, la boite a loué la villa au prix chère mais aussi les «dépendances» dans les hangars des voisins. Là où à midi, on va servir le couscous pour faire manger ce monde sorti de scénario ou se cachant derrière l'effet de magie. «Le traiteur est tout content : c'est sa première commande, sa facture numéro zéro» nous dit-on à propos de l'homme au camion de couscous. «On s'imagine un peu ce que cela va apporter à Oran si on avait l'habitude d'accueillir des films et des réalisateurs : tous vont «bien manger» la galette : chauffeurs, artisans, hôteliers…etc» soupire le proprio de la villa où on va filmer l'une des séquences du film. Le cinéma est une industrie sauf qu'à Oran on n'a pas l'habitude comme au Maroc. Il n'y existe aucune société de sous-traitance et de services et encore moins de volonté de le faire et pas de marché. En témoignent les difficultés du réalisateur à trouver des villas, à convaincre des propriétaires souvent réticents et méfiants, à recruter un casting, à faire «travailler» son monde. Le film est campé en quatre espaces : le village de Kristel et ses maquis qui ont laissé un très bon souvenir chez l'équipe, un ancien bar-resto au centre-ville, les deux villas de St-Hubert et de l'hippodrome et quelques lieux secondaires et appartements.

Les raisons des réticences à louer ses maisons ? Le peu d'habitude du cinéma mais aussi «la maladie de l'image» très répandue dans le pays et dans les têtes: les algériens, Etat, peuple et martyrs se méfient de la caméra et de l'appareil photo (on peut écrire un livre sur les mésaventures des photographes en Algérie). La machine d'images est perçue comme une inquisition, une enquête, une agression ou une preuve du complot mondial. Beaucoup de propriétaires de villas ont refusé de louer leurs belles demeures, même contre un gros cachet, pour des prétextes de litiges familiaux, de soupçons ou le peu d'envie de se voir enlever ses barreaudages (sport algérien) et ses climatiseurs… «C'est presque liée à l'histoire de la propriété : elle est vécue comme illégitime et les gens ont peur d'ouvrir leurs maisons parfois. Ils croient qu'on va la leur reprendre» ironise un assistant sur le plateau. Pour ElWahrani, il a fallu ratisser à Mostaganem, Sidi Bel-abbès, Oran, AïnTémouchent… etc. et pendant des mois et sur des centaines et des centaines de kilomètres et en payant des dizaines de «repéreurs».

Retour sur le plateau justement : Cela commence au matin, très tôt. «C'est dommage : le ciel est gris. Au cinéma on peut tout maquiller et contrôler sauf le ciel» regrette Lyes Salem, orchestrant les groupes de ses assistants et chefs de régie. Ce lundi le ciel est gris en effet. Au fond de la villa, sur l'esplanade, la déco style années 62. Les paysagistes ont tout refait du jardin aussi. Les façades, les murs, les meubles. Les figurants en nombre sont habillés à coté dans les maisons mitoyennes, coiffés puis «drivés» par un assistant qui les appelle sur scène selon les besoins de la réalisation. Des écoliers, quelques têtes blondes typées, des femmes en habits traditionnels mais aussi de vieux monsieur chargés d'incarner les premiers apparatchiks de l'histoire de l'indépendance.

Ici, dans la Villa, on film le début d'âge d'or de l'un des frères Karamazov. Ils sont trois en effet, chacun incarnant un choix fait et soutenu jusqu'à la perte. Hamid, Ziad et Djaafar. Venus à la Guerre par accident, par choix ou par calcul : l'un va finir en ténébreux «Responsable» dans une sorte de hiérarchie policière occulte, l'autre en PDG inquiet après un grade de commandant, et le troisième en idéaliste désenchanté. De 1957 aux derniers jours des années 80. Trois destins entamés vers les années 57 et qui iront perdre leur âmes jusqu'au seuil des évènements d'octobre 88. Il ne s'agit pas cependant de fait vrais mais d'une sorte de biographie de toute une époque : l'histoire de chacun d'entre nous. De véritables frères Karamazov, enfantés par l'histoire et la guerre et réagissant chacun par sa morale et ses choix. Djaffar, Ziad, Hamid et, au centre, un enfant «blond» né du viol d'une algérienne par un soldat français. L'inextricable, en mille et une images.

Ironie du sort, Lyes Salem passe du malentendu absolu de «Mascarades» primé partout dans le monde, au tragique de «ElWahrani» qui est filmé à Oran depuis déjà un mois et jusqu'à fin mai. D'ailleurs pourquoi cette ville ? «Pour sortir de l'Algérie algéroise» nous dira l'un des acteurs du film. Filmer Oran a été le fantasme de Lyes, mettre en images la ville, ses décors, ses atmosphères… . La ville «raconte une autre histoire qu'Alger». Avec ses langues, ses musiques et ses personnages. Dans la villa, ce matin, entre les câbles, les assistants en talkie-walkie, les petites disputes des accessoiristes et costumiers, les jérémiades des décorateurs, les écoliers et voisins des parages, c'est la scène de triomphe de l'apparatchik : il reçoit dans sa villa «bien-vacant», la presse étrangère et annonce son mariage et ses nouvelles convictions. La scène est répétée plusieurs fois, après «la mise en place»millimétrés des acteurs, les débriefings sur les dialogues et les lumières et avec l'ancienne tradition du compte à rebours, du clap et du haut-parleur qui réclame le silence absolu. Du pur cinéma, de l'illusion en live lorsqu'on serre la main d'un acteur ou figurant sortie de 1962, en 2013. Et ce jusqu'à la fin Mai à Oran. Pour d'autres scènes, plus exigeantes en logistique, cela va se faire en France : «faute de moyens et de facilités pour tourner en mer à Oran» nous dit-on. C'est dommage quand on apprend que les faveurs sont surtout pour les films de «mémoires» autorisés par le ministère des Moudjahdiddines. Suivra alors l'année de post-production.

Reste l'essentiel : c'est presque la première fois qu'Oran sort de son rôle d'arrière-plan pour clip-rai lowcoast et sketch ramadanesques fast-food. Là il s'agit d'un film, à budgets, avec deux pays en soutiens et plusieurs producteurs. De dizaines de figurants, (surtout occidentaux qu'il fallait chercher partout) de castings (combien pénibles entre manques d'enthousiasme, d'information ou d'acteurs convaincus et convaincants) et beaucoup d'argent et de corvées, de paperasse, de contrats. ElWahrani est un titre provisoire, mais l'histoire on la connait tous. Même le majestueux Dostoïevski dont le dernier roman s'appelle «Les Frères Karamazov» et qui est aussi une histoire algérienne. Oranaise. Filmé par Lyes Salem, acteur, réalisateur qui a déja à son actif un coup de génie avec «Mascarades».