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«Pour un véritable éveil culturel au sein de nos établissements éducatifs !»

par Abdelhamid Benzerari

Suite et fin

Les dolmens ne sont pas les seuls monuments funéraires. Outre les tombes en silo ou les allées couvertes, on rencontre en Algérie des formes complexes : les «chouchets» qui sont de petites tours dont le mur extérieur est construit avec soin, les «bazinas», tumulus de pierres à revêtement extérieur. Au Sahara, les monuments dits en « trous de serrure», enfin les grands édifices comme le tombeau de Tihinan à Abalessa.

La famille de ces nécropoles est à l'évidence d'un grand intérêt. Elle a ainsi permis aux archéologues de retrouver des objets déposés prés des morts : série de céramique, collection de bijoux provenant de lieux de sépulture protohistoriques de Gastel, Tiddis, Béni-Messous, Roknia, Sigus…

Le biface c'est l'instrument type. Le principal faciès culturel du paléolithique ancien est l'Acheuléen (du site français St-Acheul), biface ovale, plat à tranchant rectiligne, sa pointe affinée. Les pointes pédonculées (Atérien, du site éponyme de Bir El-Ater, Tébessa. Les pointes de flèche et de lance du néolithique(néo, nouveau et lithos, pierre), du capsien : lamelles de silex en forme de triangle, de trapèze qui servaient de dents de faucille(4000-4500 ans avant J-C), des fragments de coquilles d'œufs d'autruche qu'on trouve dans les cendres de feux de bois des «ramdayat» (escargotières) et qui avaient la fonction de récipients pour faire cuire les escargots.

La première pierre taillée par l'homme commence par le paléolithique. Le très ancien paléolithique concerne surtout l'Afrique : l'homme y apparaît vers-3millions d'années, soit au moins un million d'année plutôt qu'en Europe.

L'homme façonne alors des outils rudimentaires faits de galets aménagés et d'éclats ; il produit des pointes et des racloirs retouchés sur une face. Le silex taillé est aussi répandu dans certaines régions du Sahara qui se présente comme le musée à ciel ouvert le plus grand du monde. Le Tassili N'ajjers a vu naître, il y a plusieurs millénaires, les merveilles de l'art pariétal, ces chefs-d'œuvre qui ont forcé l'admiration des grands spécialistes internationaux. L'antiquité dite classique a été marquée par l'originale contribution locale aux influences de l'art méditerranéen, punique, grec, et romain (civilisations berbères, phéniciennes, berbéro-romaines, vandales et byzantines.)

Les vestiges romains marquent l'empreinte de Rome qui a été plus forte et plus durable que celle de Carthage, aussi bien sur la partie orientale, la première conquise que sur le reste du pays, plus lentement occupé et moins profondément influencé: Taghaste (S.Ahras), Madaure (M'Daourouch), Hippone (Annaba), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo, anciennes colonies phéniciennes), Cirta, Tiddis, Milev(Mila), Djamila, Timgad, Lambèse, Tébessa, Guelma, Cherchel… Des historiens ont écrit d'abondance sur le passé de l'Algérie (Maghreb central) qui a subi la latinité plus de 5 siècles, mais ils ont totalement ignoré le domaine des lettres. Alors que les langues du monde ancien bourgeonnaient et s'imposaient, les Imazighen n'ont pas réussi à jeter les bases d'une littérature écrite, mais ils nous en ont légué une orale très riche : contes, légendes, poèmes, chants.

Que le grec et le latin aient véhiculé l'essentiel de la pensée humaine en ces temps-là, n'a pas empêché l'homme de lettres algérien de faire preuve de son génie créateur par le truchement de la langue de l'occupant, à travers des œuvres dont l'originalité ne s'est jamais démentie, qu'il s'agisse de «l'Ane d'or» d'Apulée de Madaure, des «Astronomiques» de Manilus, de «l'Abrégé de sept ans de guerre» de Florus et, bien sûr, de la somme du grand Saint Augustin, maître de la pensée scolastique dans le monde chrétien du haut moyen âge, qui a donné au latin chrétien ses lettres de noblesse.

Le passage à la langue de l'autre, du punique des phéniciens, au latin des romains en passant par le grec, caractérisait la culture de cette époque.

Un enfant de Cirta, le philosophe Cornelius Fronton qui devint un illustre rhéteur à Rome, consul en 146, est considéré comme le premier orateur de son temps : il a été choisi par l'empereur pour être le maître de Marc Aurèle. Peu de ses écrits sont conservés. Tous ces auteurs ont néanmoins été récupérés par les autres sphères culturelles, et il serait grand temps de les rapatrier afin de remembrer l'histoire de la littérature algérienne. Il conviendrait aussi de régénérer le legs culturel oral qui appartient au fond commun de tout le Maghreb, pour le mettre à la portée des jeunes générations. Eparpillé à travers le pays, ce trésor poétique, poésie populaire en langue arabe dialectal et amazighe, devrait être rassemblé et étudié, de même que la chanson populaire.

A partir du VIIIème siècle après J-C, au lendemain de l'islamisation du Maghreb, l'Algérie a donné le meilleur d'elle-même pour exprimer l'âme d'un peuple épris de liberté et attaché à une civilisation raffinée et exceptionnelle où tout est amour du prochain, tolérance et justice : Sédrata, Klaât Beni Hammed, Achir, Béjaia, Tlemcen, Alger, Constantine sont parmi les sites prestigieux où se dressent encore fièrement les vestiges et les monuments de cette époque. Il y a eu «l'art Idrisside» (mosquée du vieux Ténès), «l'art aghlabide», «l'art de Sedrata» (Issadraten, à proximité d'Ouargla), «l'art ziride»(ville d'Achir, monts du Titteri), «l'art hammadite» (Kalaâ des Beni Hammed, près de M'Sila), «l'art almoravide»(El Murabitun ou gens du Ribat:Tlemcen, Nédromah) «l'art almohade»(Al Muwahidun: Oued Ras, Ténes et mosquée de la Kalaâ), «l'art Abdelwadide» (Méchouar de Tlemcen et camp militaire de Tamzazdakt, El-Kseur, Béjaia), «l'art mérinide» (rempart de Mansourah, Tlemcen et port Honaine), «l'art hafside»(la Kalaâ, Ténes, et Béjaia).

 Retracer l'histoire de l'art algérien et son évolution millénaire est une œuvre immense qui reste encore à faire. Aussi, nous devons évoquer ce génie créateur précité des hommes de ce pays, contribuer à la connaissance d'une civilisation extraordinairement féconde et participer à l'effort entrepris pour étudier, restaurer, conserver, diffuser et épanouir notre culture nationale . Avec l'architecture : «la pentapole du M'zab, la Casbah (qui ont forcé l'admiration de Mr Le Corbusier), la grande mosquée de Tlemcen.», avec l'archéologie : «le tombeau royal de Mauritanie, le Medracen, la Soumaâ (monument funéraire dédié au chef numide Massinissa), Timgad, Djamila, Tiddis, Tipaza, les ksours millénaires du sud…», avec la paléontologie : «animaux et plantes fossilisés dans les ères géologiques (ammonites, nautiles…)», avec les arts plastiques : «peintures de Med Khadda, miniatures de Racim, l'enluminure de Temmam…», avec les arts décoratifs traditionnels : «la sculpture du bois, le stuc, la céramique, la calligraphie, les arabesques, la mosaïque…», avec les arts populaires de Nédromah aux Aurès, de l'extrême sud targui à la kabylie en passant par le M'Zab, partout présents dans les objets usuels traditionnels : tapis, meubles, poteries, bijoux, peintures murales aux décorations d'une remarquable richesse thématique.

«La culture est une acquisition personnelle .Dans la mesure où l'on peut faciliter le rêve et la curiosité, on peut aider les gens à acquérir la culture.»Puisque, nous dit-on, les enfants ne vont pas naturellement à l'art, c'est l'art qui ira à eux. La diffusion de la culture n'est plus monopolisée par le livre, l'heure est venue de mettre sous les yeux et entre les mains des enfants, images et objets provenant des réserves des musées. On assurera ainsi le contact des jeunes avec les œuvres d'art et avec les traditions de la culture régionale.

L'élève lui-même peut avoir sur le travail des hommes et des artistes des idées, et non seulement il doit pouvoir les exprimer, mais ces idées peuvent être fécondes. Et de ce contact , une nouvelle notion peut apparaître, celle de la responsabilité même de l'enfant à l'intérieur d'un univers global où il a sa place comme l'adulte .Ainsi l'école devient un milieu osmotique au milieu duquel l'élève évolue et peut être chargé de certaines responsabilités, comme un grand, en quête du réel ou de l'authenticité.

LA PEDAGOGIE CULTURELLE

Nous faisons confiance à l'intelligence, à l'autonomie, au pouvoir d'adaptation et de création de l'homme. Nous pensons que l'essentiel de ses maux provient de l'ignorance dans laquelle il est trop souvent tenu. Nous estimons aussi qu'il n'est jamais trop tôt pour sauvegarder et développer les possibilités de compréhension et de créativité de l'enfant, que l'évolution des mieux armés, impose l'aide éducative renforcée à ceux qui n'ont pas d'emblée les mêmes possibilités. C'est ce que l'on permet d'appeler «pédagogie culturelle». Elle est une invitation au voyage. Chaque enfant qui entreprend quelque chose a, au départ, une certaine idée de ce qu'il veut réaliser. Il y a même erreur à se substituer à lui en lui montrant ce qu'il faut faire ou à le laisser se débrouiller seul pour, finalement, réduire ses ambitions à sa seule maladresse. Au début, livré à lui-même, il se contentera d'avoir simplement fait quelque chose, il s'exercera et progressera sans doute, mais très vite, il se lassera de tourner en rond dans ses propres limites.

C'est à ce point que le pédagogue devra être disponible, non pour lui imposer une solution, mais l'aider à découvrir celle dont il sent confusément le besoin parmi d'autres possibles. L'art du pédagogue, c'est de savoir saisir ce moment privilégié de l'insatisfaction et de le faire fructifier. Dire constamment : «c'est bien !», endort l'esprit et anéantit le besoin de dépassement sans lequel aucune culture n'est possible. Dire : « C'est mal !» décourage la joie et l'effort de création qui comporte toujours le risque de l'essai et de l'erreur et engendre la passivité et le conformisme. Ce qu'il faut, c'est ensemble chercher ce qui, dans la réalisation, a trahi les intentions et le projet et par référence à d'autres entreprises analogues, celles des camarades, voir comment il est possible de recommencer pour surmonter les obstacles. Par cette méthode, l'élève apprend à l'égard de lui-même, une attitude d'analyse, de recul et de lucidité indispensable aux progrès de sa création. Ce qui lui importera le plus, ce sera son jugement et le sentiment d'avoir réalisé le plus fidèlement possible le projet qu'il portait et qui le portait. Disons, au fond des choses vieilles comme Platon ou Montaigne : nous avons à cultiver à la fois, un esprit, une sensibilité, un corps. Il s'agit plutôt de « préparer à» que de «former à», de permettre une attitude et de la développer. Nous devons accorder cette attention toute particulière aux apprentissages culturels. Est-il utile d'en rappeler les raisons : d'abord parce qu'une certaine qualité de l'être ,tout au long de sa vie, est liée à l'apprentissage qu'il a pu faire de s'exprimer, que ce soit par la création théâtrale, architecturale, musicale, chorégraphique, plastique, et de goûter, à travers ses propres exercices, la création des artistes d'aujourd'hui et de demain, mais aussi de ceux qui nous ont précédés et dont le legs constitue un patrimoine qui nous est commun dans la seule mesure où nous avons appris à le connaître et à l'apprécier. Nous avons tous besoin de ce contact avec le patrimoine qui nous permet de nous enraciner, de retrouver le chemin des antiques certitudes où chacun d'entre-nous peut d'ailleurs trouver les éléments vivants de certitude et plutôt avons tendance à en tirer des références ou des joies pures. «Cette recherche du vrai ou de l'authenticité qui caractérise l'homme d'aujourd'hui est une forme de culture, même si l'on est au cœur d'une relativité générale : «nous sommes d'éternels déstabilisés qui cherchent des points d'équilibre et ne les trouvent pas !» nous rappelle R.Milhau.

Des sorties organisées sur les sites historiques, des conférences débats se dérouleront de façon à sensibiliser le plus de jeunes possible : des écoliers, lycéens, maisons de jeunes, centres de formation professionnelle, de rééducation, de formation continue sans oublier ceux des zones rurales, des agglomérations les plus reculées de chaque wilaya du pays. Ce qui favorisera les échanges de créations artistiques et aiguisera l'émulation inter établissements.

Le bon animateur sera une sorte de «médium» qui offre aux enfants «la clé» avec laquelle ils pourront «ouvrir les portes, «déclencher le déclic «allumer l'étincelle» et la petite flamme dans leurs yeux. Le pédagogue deviendra animateur et l'animateur pédagogue. Ces apports culturels extérieurs feront sans doute parmi ce petit monde des enfants «des artistes en herbe» qu'on essayera de suivre l'évolution en apportant l'engrais adéquat nécessaire à leur croissance dans ces pépinières que sont les groupes scolaires.

La culture est à cet égard, par le fait qu'on ne se cultive pas tout seul, mais toujours dans la communauté, dans un rapport avec des œuvres, avec des auteurs, des interprètes, un public dans lequel on est immergé. La culture vraie n'est qu'une accession aux plus grands problèmes que pose la vie des hommes et un effort pour les résoudre. Ce qui permet à ces derniers de mieux prendre conscience de leurs convergences et divergences, puis aussi de leur pluralisme, de vivre tout cela dans un respect mutuel et de faire en sorte qu'ils les acceptent.

Dans un monde d'intolérance et de violence comme celui que nous vivons, la culture est donc peut-être ce qui peut permettre de ne pas nous entre-tuer. Elle doit aider l'homme à dominer sa propre vie et elle n'est pas une réponse aux questions de l'homme. La culture est donc cet élément perpétuellement dérangeant qui le conduit à s'interroger sur lui-même, à rester constamment en éveil, à ne pas s'endormir dans les platitudes qui lui seraient imposées ou dans une vie végétative comme notre monde moderne peut en créer, à coup de conditionnements publicitaires et l'aliénation dans le travail.

Pour conclure, Montesquieu affirmait: «Les hommes sont comme des plantes, qui ne croissent jamais heureusement, si elles ne sont cultivées.»