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Un 5 juillet pas comme les autres

par Mohammed Guétarni

« J'aime mon pays plus que mon âme» - Machiavel



Dans toute révolution, il y a deux catégories de gens : ceux qui la font et ceux qui l'attendent au seuil de sa porte, pour tirer profit de sa prébende. Selon Youcef Sâadi(1), entre 1954 et 1962, il y avait 350.000 combattants qui ont accompli leur devoir de «Djihad», face à un ennemi supérieur en nombre et matériel militaires. Ils étaient forts de leur foi, de la noblesse et surtout de la justesse de leur combat. L'Algérie avait, alors, pris rendez-vous avec l'Histoire. Un rendez-vous qui a gonflé d'espoir «les indigènes», pour recouvrer leur droit imprescriptible : celui de redevenir «des hommes» avec tout ce peut signifier l'acception de la notion de «radjla».

Une véritable «Ghazoua» de 7 ans et demi a permis à l'Algérie, de sortir des sentiers battus d'une implacable colonisation des plus meurtrières des temps modernes. Près de 8 millions de morts entre 1830 et 1962. Si cette colonisation donnait un froid sibérien au dos, la Révolution de 1954 donna très chaud au coeur vu l'élan patriotique des Algériens tous amoureux de leur pays. Un million et demi ont donné ce qu'ils avaient de plus cher - et quoi de plus cher que la vie ? Ils sont morts pour que vive l'Algérie, leur amour de toujours, leur amour pour toujours. «Malgré tout et au-dessus de tout ‘'Bladi nabghik''.» La Révolution a été menée par des «Novembristes» tels que Amirouche, Ben Boulaïd, Ben M'hidi, Didouche, Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, les soeurs Baadj, Ourida Medad et bien d'autres anonymes parce qu'ils se sentaient les fils et filles chauds de leur l'Algérie, les dignes héritiers de l'Émir Abdelkader, d'El-Mokrani, de Lalla Nsoumer, de Ben Badis...

L'esprit de la Révolution algérienne s'appuyait, pour l'essentiel, sur l'esprit des «ghazaouat» menées du vivant du Prophète (QSSSL), c'est-à-dire inspirée du Coran et de la Sunna :

*Le choix du jour : «lundi», jour de la naissance du Prophète et de la Révélation du Coran pour la première fois.

*La rédaction de la plateforme entamée par la formule liminaire coranique «Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux».

*La consultation comme fondement avant toute action. La direction était collégiale et non individuelle. Il n'y avait pas de «Zaïm» mais le Conseil National de la Révolution (CNR) et le Conseil Consultatif et de l'Exécutif (CCE).

*Le nombre de combattants était réduit : 350.000 moudjahidine, selon Youcef Sâadi. Face à une armada militaire impressionnante «Combien de troupes réduites ont vaincu des troupes nombreuses par la volonté de Dieu»(2).

En 1962, le nombre de moudjahidine s'est vu multiplié «mystérieusement» par trois, passant ainsi à 2 millions. Les MARSiens, plus nombreux que les Novembristes, se sont immédiatement ‘'occupés à occuper'' le devant de la scène. Ils se faisaient passer pour les libérateurs du pays afin de s'emparer des postes de pouvoir. Du temps où les vrais combattants se faisaient jeter dans la Seine par centaines, ces MARSiens étaient calfeutrés chez eux. Aujourd'hui, ils se sont bâtis de somptueuses villas et des fortunes colossales, alors que les vrais moudjahidine, morts et vivants, avaient pour unique objectif de bâtir une grande nation algérienne.

Dès le 5 Juillet 1962, le train algérien de l'Histoire avait déraillé. La vraie famille révolutionnaire s'est tapie dans son mutisme. L'Algérie combattante a cédé devant l'Algérie défaillante. Nous cueillons, aujourd'hui, le fruit vénéneux d'une Indépendance dévoyée par 2 millions de faux moudjahidine, donc 2 millions de mauvais responsables sans foi ni loi et qui, de surcroît, n'ont pas cessé de saigner à blanc le pays parce que sans science ni conscience. Ce qui a provoqué la ruine du pays. Ils n'ont de compte à rendre à personne sinon à eux-mêmes. Ils ont fait de l'Algérie leur propriété. Ils se servent sans mesure ni modération. En dépit de l'embellie financière, la paupérisation du peuple algérien n'a pas cessé de prendre des proportions inquiétantes. Preuve supplémentaire que les richesses nationales sont inéquitablement réparties.

Dès 1962, le pays s'est vu livré en pâture au clanisme, à l'incompétence, au sans-mérite. Il est tout à fait clair qu'ils produisent aujourd'hui l'inefficacité et une stérilité tératologiques. L'Algérie indépendante a-t-elle sonné le glas à l'Algérie unie et fraternelle d'hier ?

Afficher les portraits des martyrs pourrait avoir une portée pédagogique pour rappeler dirigeants et citoyens, ensemble, à plus de scrupule, de conscience et d'abnégation vis-à-vis de la nation et des nationaux. Pourquoi ne pas introduire la lettre de Ahmed Zabana, écrite à partir de sa prison de Barberousse, dans le cursus scolaire à l'instar de celle Guy Môquet, morts tous les deux à peu près le même âge et pour le même idéal : défendre, de leur vie, leurs pays respectifs ? «Le soleil de l'Indépendance» n'a pas brillé pour tous les Algériens mais uniquement pour une nomenklatura qui n'a pas raté l'occasion de s'emparer « indûment» des postes de pouvoir, excluant tous ceux qui sont étrangers au sérail.

Toujours selon Zabana, «Le savoir, c'est la vie la plus noble et l'ignorance la plus longue mort.» (3). Au lieu d'être le sanctuaire du Savoir, l'école est devenue l'arène des enjeux politiques. Un pouvoir clanique nourri et maintenu par un obscurantisme idéologique et une idéologie obscurantiste sourde aux doléances sociales et aveugle au pis-aller et au laisser-faire.

L'Algé-Rien semble ramasser sa vie - ou ce qui lui en reste - par petits bouts comme s'il était des morceaux de lui-même tellement qu'il a perdu ses repères notamment ceux du 1er Novembre, cette grande « Ghazoua» du XX° siècle. Les responsables se contentent de discours mielleux mais sans goût. Les Algériens sont traumatisés au point de vouloir refaire la lumière de leur jour avec un autre soleil tellement que leur avenir s'est assombri. Avant l'Indépendance, tout le peuple voyait grand. Après l'Indépendance, on lui a «coupé la vue» pour ne pas voir plus loin que les ambitions décrétées par l'hypocrisie et le mensonge de la médiocratie. On a fait de ce peuple une horde pour justifier le déni de droit et de démocratie érigé en système : le Printemps berbère, Octobre 1988, la décennie noire. On a assassiné l'Algérie à coups de maladresses à répétition sans volonté de reconnaître les erreurs. L'agonie du pays a-t-elle commencé ?

Cependant, le 5 Juillet 2009 diffère des autres. Ce n'est pas l'Algérie seule qui le fêtera, mais toute l'Afrique qui a vécu aussi les affres de la même colonisation. Pendant le festival du Panaf, l'Algérie sera, pour deux semaines, le sanctuaire de l'Afrique.

Aux vrais combattants de Novembre, le 5 Juillet vous est reconnaissant.

Gloire à nos tous nos Martyrs (de 1830 à 1962) qui ont arrosé, de leur sang pur, l'arbre béni de l'Indépendance de l'Algérie qu'ils ont aimée plus que leur âme. Puissent-ils résider éternellement en paix dans le Vaste Paradis et que les responsables politiques, à leur mémoire, oeuvreront pour le bien de la nation et le bien-être de nationaux pour que tous les Algériens deviennent des Algé-Rois chez eux. Peut-être les rejoindraient-ils dans le même Paradis.

 

Docteur ès lettres.

Maître de Conférences

Université de Chlef.

Note :

1)-L'Invité du jour. Emission radiodiffusée du 1er novembre 2007.

2) - Soura : 2 ; Verset : 249.

3) -Le Quotidien d'Oran du jeudi 25/10/2007. P. 15.