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L'Arabe interdit

par Paris : Akram Belkaïd

Peut-on, en France (et plus qu'ailleurs) parler du monde arabe - car telle est son appellation même si cela hérisse nombre d'Algériens - sans passer par la case obligée de la dénonciation, des pleurs et des visions de Cassandre ? Peut-on évoquer une large étendue de terre aux populations multiples sans la circonscrire à une longue liste d'avanies et de complaintes ? Pour celui qui vit dans l'Hexagone et qui s'exprime devant un large public, par le biais de n'importe quel support, l'affaire n'est pas simple. C'est presque une mission impossible.

En 2011, dans la foulée du Printemps arabe, un élan d'optimisme et d'enthousiasme avait traversé colloques, périodiques, essais et romans. Enfin, quelque chose de positif. Enfin, une vision qui tranchait avec les lamentations ou les mises en garde alarmistes. Grâce aux manifestants de l'avenue Bourguiba ou de la place Tahrir on avait (re)découvert des femmes et des hommes, des individus engagés ou plus ou moins politisés. On donnait soudain de l'importance aux histoires personnelles et aux ambitions individuelles. Aux vies. Des espérances et des actions étaient décrites quels que soient les niveaux sociaux des concernés. On normalisait l'Arabe par rapport à ses pairs d'ailleurs, à commencer par les Occidentaux.

Mais on connaît la terrible suite. Guerres civiles, terrorisme, restauration dictatoriale, émergence de nouveaux pouvoirs militaristes, interventions occidentales… Pour résumer, on peut dire que la géopolitique a repris le dessus sur l'humain. Et dans ce chaos tel qu'il s'annonce et se décrit dans les journaux du matin, les clichés négatifs, les assertions essentialistes font la loi et impriment la cadence. L'habitant du sud et de l'est de la Méditerranée, surtout le mâle, est (re)vu comme une menace protéiforme. Il peut être migrant, terroriste, islamiste ou les trois à la fois cela sans compter les « tares » structurelles dont il serait porteur : misogyne, antisémite, prosélyte, anti-chrétien, etc. Quant aux femmes, elles ne sont et ne peuvent être que des victimes.

Dans ce qui est produit et offert au public occidental, il est rare qu'une œuvre déroge à ces postulats implicites, à ce cahier des charges qui ne dit pas son nom. Y déroger, c'est prendre le risque de l'incompréhension, de la mise à l'écart ou de l'anonymat. Et ce raisonnement vaut d'ailleurs pour tout ce qui touche à l'islam. Hors du cadre des « isme » (islamisme, salafisme, djihadisme, sunnisme, chiisme, etc.) point de salut. Il y a quelques années, j'ai croisé un jeune confrère d'origine marocaine. A l'époque, il réfléchissait à un nouveau sujet d'essai ayant décidé d'abandonner celui sur lequel il avait pourtant commencé à travailler. Il s'agissait de l'humour chez les musulmans et plus particulièrement dans le monde arabe. Un sujet aux multiples entrées. Que dit le Coran du rire ? du sourire ? Le Prophète riait-il ? Existe-t-il des hadiths où l'humour a sa place (la réponse est oui, semble-t-il). Comment naissent et circulent les blagues à l'encontre des religieux ou des dirigeants politiques ? Bref, un travail ouvert sur un thème rarement évoqué.

Oui, mais voilà, cela ne cadrait pas trop avec l'air du temps. A l'heure de Daech, un gars qui se pointe et qui dit vouloir expliquer la transgression populaire (pas celle des élites) par le rire dans l'Irak de Saddam Hussein ou dans l'Arabie saoudite des Saoud, ce n'est pas trop vendeur. Les Arabes (ou les Musulmans), il est préférable d'en rire plutôt que de savoir pourquoi et comment ils rient. Tel est donc le problème. Remarquez, il y a bien une manière de contourner la difficulté : le point de départ pour toute audience, c'est la victime. Il faut mettre en avant la victime (et le coupable). Victime des siens, de sa famille, de son père, de sa mère, des islamistes, des dirigeants, des imams, des militaires, des enseignants. Qu'importe le thème, il doit mettre en jeu une victime punie pour ce qu'elle est ou, mieux encore, pour ce qu'elle fait. Si l'on peut adjoindre le mot résistance à celui de victime, alors c'est un boulevard qui s'ouvre.

Deux exemples concrets pour illustrer ce qui précède. En premier lieu, beaucoup de gens ont salué le fait que le livre d'Eric Zemmour a été dépassé dans le palmarès des meilleures ventes par le tome 4 de « L'Arabe du Futur » de Riad Sattouf. Dans un post sur les réseaux sociaux, j'ai expliqué que je ne voyais pas les raisons d'un tel enthousiasme. Outre le fait de régler ses comptes avec son syrien de père, Sattouf ne fait que donner corps à tous les clichés possibles concernant le monde arabe. Dans les trois premiers tomes (je n'ai pas encore lu le quatrième), aucun personnage qu'il croque ne rattrape l'autre. On croise des tarés, des antisémites, des sanguinaires, des gens violents et quelques victimes. Rien qui puisse perturber cet air du temps si pesant.

Deuxièmement, le dernier roman de Boualem Sansal. Lors d'une émission du Masque et la Plume sur France Inter, le journaliste Arnaud Viviant a clairement dit qu'il n'était pas convaincu par ce livre et par son message (en gros, l'Europe est menacée par l'islamisme : autrement dit, rien de nouveau…). La réaction de plusieurs autres chroniqueursde l'émission qui, eux, défendaient le livre fut édifiante. Le débat ne porta pas sur la qualité littéraire du roman mais sur le fait que Sansal « résiste à l'islamisme dans son pays ». Quelques mois plus tôt, le même argument fut d'ailleurs asséné au même Arnaud Viviantqui, là aussi, faisait part de ses doutes à l'égard dudernier roman de Salim Bachi.

Bien sûr, toute personne souhaitant expliquer que des gens normaux vivent de l'autre côté de la Méditerranée avec leurs attentes et leurs espérances « normales », pacifiques, peut toujours essayer de le faire. Mais dans le flot général de représentations négatives, non pas simplement des pouvoirs (ce qui est amplement justifié) mais des populations (ce qui ne l'est pas), cela ressemblera à une goutte d'eau perdue dans un océan de clichés aussi réducteurs qu'infamants.